‹ David, roi, psamliste, prophèteChapitre 14 sur 291 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

mille, et David dix mille. » Le roi prit ombrage d'une telle popularité : il se rappelait avec effroi cette parole de Samuel : « Dieu vous enlève aujourd'hui la royauté , et il la donne à un meilleur que vous (1). »

Pendant que la défiance haineuse de Saiil à l'égard de David s'accusait tous les jours davantage, des liens étroits d'amitié se formaient entre Jonathas et David. Le fils du roi ne se contenta pas, ainsi qu'il se pratique en Orient pour les pactes d'amitié, d'échanger sa ceinture avec celle de David. Il se dépouilla en sa faveur de son baudrier, de son arc, de son épée et même de son manteau (2) .

Les faveurs qui venaient chercher le jeune homme irritaient profondément Saûl. Il devinait dans le vainqueur de Goliath un futur prétendant. Il était d'ailleurs frénétique, et il essaya par deux fois de percer David de sa lance, alors que celui-ci jouait de la harpe devant lui, ainsi qu'il en avait coutume pendant les accès de fureur du monarque jaloux (3). Le fils d'Isaï fut éloigné du

(1) 1 lleg., XV, 28; XVII, 52-58; XVIII, 6-8.

(2) I Reg., xviii, 14. On trouve la même coutume chez les Grecs etchez les Celtes. Voyez dans Homère {Iliade,\l, v. 230) un pareil échange entre Glaucus et Diomède. — Poème dOssian (Macpherson, p. 1, 196).

(3) Nous avons noté deux procédés de M. Renan : le retranchement et Taddilion. Indiquons en passant, et pour ne plus y revenir, un troisième procédé : l'hypothèse de la pluralité des sources et des documents contradictoires. Toujours, suivant son gré et ses concepts fantaisistes, dans le cours d'un même récit biblique émané d'une même plume et d'un même auteur, il modifie, augmente, diminue ou nie l'autorité du texte, et cela sans même souvent fournir un prétexte quelconque. Un même texte gagne ou perd de son autorité, suivant les convenances de M. Renan. C'est ainsi que le 1^^ et le 2^ livre de Samuel sont tour à tour historiques ou fabuleux. L'autorité de l'histoire de Saiil cherchant à percer David de sa lance n'est que «< médiocre )),{flist. du peuple d'Israël, t. I, p. 415) aux yeux de M. Renan. Pourquoi ne serait-elle pas nulle? 11 faut peut-être en savoir quelque gré au critique : il eût pu aussi bien la déclarer nulle. Une explication est nécessaire pour faire comprendre pourquoi M. Renan procède de cette façon.

Nos lecteurs se souviennent des d' bats anciens relatifs aux noms de Dieu : Jéhovah et Elohim, employés dans ia Genèse de manière à laisser supposer

roi et promu à un commandement. Il menait le peuple à de difficiles combats et le ramenait victorieux. Saûl, pour

([u'un double document aurait été mis en œuvre par Moïse, l'un nommant Dieu : Jéhovali, et l'autre l'appelant : Elohim. Mais si l'on admet que jusqu'au chapitre vi" de l'Exode, le nom de Dieu est, dans certains récits, de préférence Jéhovah, et dans d'autres Elohim ; si l'on peut se fonder sur ce fait indubitable pour supposer deux sources, deux documents utilisés et reproduits par le législateur des Hébreux, du moins faut-il reconnaître qu'à partir du chapitre vi®, cet indice de pluralité d'auteurs disparaît dans les textes sacrés. Moïse, racontant des faits antérieurs à l'Exode, pouvait se servir de récits existant avant lui; mais il ne pouvait en être ainsi quand il racontait les faits dont il avait été l'agent principal (*).

De nombreux critiques allemands, suivis par M. Renan, n'en ont pas moins cherché à découvrir, à l'aide d'habiles coupures et de parenthèses introduites dans les textes, presque dans tout l'Ancien Testament, sous le nom de Jéhovistes et d'Elohisles, plusieurs sources d'écrits d'âges divers et contradictoires. Ils suj)posent que le Jéhoviste a composé une histoire d'Israi'l au point de vue religieux des prophètes visant à l'édification par l'ampleur et la beauté des légendes, et que l'Élohiste s'est surtout occupé de poser les fondements de la loi civile. Celui-ci aurait raconté sèchement et rapidement l'histoire d'Israël. C'est, bien qu'il s'agisse de deux lévites auteurs de ces deux histoires, c'est à certains moments et à certains égards, le cléricalisme et le laïcisme introduits dans la Bible et luttant souvent ensemble.

Il n'est pas nécessaire de faire observer que c'est là une conception toute moderne et qui ressemble fort à un anachronisme. Les peuples ont grandi, les nations se sont formées et elles ont fleuri dans l'union du sacerdoce avec les nations et leurs chefs militaires. La mésintelligence, les divisions entre ces deux facteurs de la civilisation ont marqué, quand elles se sont généralisées, les époques de trouble et de décadence. On a fait de l'hypothèse d'un désaccord permanent entre les écrits et les auteurs de la Bible la base d'un procédé qu'on a élevé à la hauteur d'une méthode ; grâce à lui, on élimine comme suspect ce que l'on veut, on gradue l'autorité des textes. Le Jéhoviste pieux est d'ordinaire très suspect; l'Elohiste, moins préoccupé de l'édification, jouit de plus de faveur.

Tel est, modifié de plusieurs manières et, avec adjonction de deux ou trois autres auteurs d'écrits de tendances diverses, de collections de chants, de légendes, tel est depuis une trentaine d'années le grand procédé de la critique négative : elle en a usé et abusé jusqu'au ridicule. L'arbitraire s'y trahit sans cesse, par des hésitations sans fin. Les mots : il semble, il paraît, il est probable, etc., reviennent à chaque page dans les livres de M. Renan, Ils ne semblent plus que des recueils d'hypothèses parfois ingénieuses, le plus souvent indignes de la science. On s'abandonne aux fantaisies et on

(*) Voyez l'excellent ouvrage : les Livres saints et la critique rationaliste, par M. l'abbé Vigouroux, t. III, p. il3.

Page 1