CHAPITRE in
avait conscience que ses propres douleurs, ses propres espérances ne pouvaient être étrangères à celles du Messie-Roi dont il était la figure. Il souffrait en union avec lui : il triompherait avec lui ; il aurait une part morale à la passion et à la résurrection du Christ.
Quand les poètes profanes chantent leurs propres douleurs ou leurs propres joies , ils aiment à les idéaliser dans un personnage encore plus malheureux qu'ils ne le sont, et à se regarder eux-mêmes comme les représentants des incompris, des déshérités ; ils créent parle fait un personnage fictif, qui n'est plus tout à fait eux-mêmes, mais dans lequel ils se voient.
L'idéal aussi, mais l'idéal non fictif, puisqu'il se réalisera dans le Christ, posait, pour ainsi dire, devant David : c'était le Messie-Roi. Il aimait à se confondre avec lui, comme les membres s'unissent au chef, l'ombre à son objet et à sa cause. L'apôtre saint Paul ne nous invitet-il pas lui-même à mourir et à ressusciter avec le Christ?
Nous ne doutons point que le Saint-Esprit n'ait donné à David des lumières particulières, à l'aide desquelles il a entrevu, quoique d'une manière voilée encore, l'œuvre de la Rédemption. Jésus-Christ disait aux Juifs : (( Abraham, votre père , a désiré avec ardeur de voir mon jour : il l'a vu et il en a été rempli de joie (1). » Nous croyons que, comme à Abraham, il fut donné à David de voir le jour du Seigneur. « C'est principalement par cet endroit-là, dit Bossuet, que David a été l'homme selon le cœur de Dieu. Jésus, ce cher Fils, qui est le Fils de Dieu comme le sien, était ses chères délices, son unique espérance, son amour. S'il a tant pensé à Jésus souffrant, dans toute sa vie, à plus forte raison y a-t-il pensé lorsqu'il a été sa figure en souf-
(1) Joan., VIII, 56.
frant lui-même. S'il est si doux à ceux qui l'outragent, s'il est muet, sans réplique et sans défense; si, loin de rendre le mal pour le mal, il rend à ses ennemis des prières pour leurs imprécations ; si ce bon roi s'ojffre à être la seule victime pour tout son peuple désolé par la main d'un ange, il en voyait l'exemple en Jésus. Faut-il s'étonner s'il a été si humble et si patient dans sa fuite devant Absalom? Ce fils obéissant, Jésus, le consolait des emportements et des fureurs de son fds ingrat et rebelle (1). »
David entrevit donc le Messie, et les secrets rapports qui unissaient le Roi promis à la descendance royale de sa famille et à sa propre personne. Il serait en outre téméraire de douter que David n'ait eu connaissance de la gloire paradisiaque que le Messie devait apporter aux hommes, et dans laquelle ce Messie devait entrer le premier. Pourquoi d'ailleurs ne voudrait-on pas admettre dans David une connaissance générale de ce mystère, lorsqu'on voit par leurs prophéties qu'Isaïe , Ézéchiel et Daniel y rattachaient leurs propres espérances ?
Il est dans le génie de la prophétie de s'appuyer sur un fait, une circonstance du présent, pour prophétiser l'avenir; et il n'existe peut-être pas une seule prophétie de l'Ancien Testament qui ne présente ce phénomène. David prend pour point de départ ses propres douleurs, ses propres espérances, pour chanter les douleurs et les espérances du Christ lui-même, dont il se sait la figure.
Cette manière d'expliquer le psaume xv aide singulièrement la tâche de l'interprète. Nous n'avons point, par exemple, à prouver qu'au verset 10, le mot hébreu qui correspond au mot de la Vulgate sanctum tuum^
(1) Élévations sur les mystères, x« semaine, m* é\èy., Supplenda in psalm. XV, 8.