‹ David, roi, psamliste, prophèteChapitre 194 sur 291 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

donné? Éloigné que je suis de tout secours, mes paroles sont des cris de douleur. »

Le Christ a prononcé sur la croix la première partie de ce verset, en la traduisant dans le langage syro-chaldéen, qui était alors parlé en Judée. En s'appropriant les premiers mots du psaume, la victime du Calvaire semble avoir indiqué par là qu'il est tout entier messianique (1). Quand le Sauveur et les Apôtres, en maints endroits de l'Évangile, indiquent comme raison des faits qu'ils racontent la nécessité de l'accomplissement des prophéties et de la justification des Écritures (2), ils font souvent allusion aux versets de ce cantique et ils confirment qu'il est dans son entier une véritable prophétie. Le Christ y apparaît comme Isaïe l'a décrit (3), chargé volontairement de tous nos crimes et s'ofFrant à la plénitude des douleurs et de l'immolation. Si le Père céleste semble un moment détourner les regards de la victime sacrée, c'est pour que la justice suprême s'accomplisse. « Pendant ce délaissement, dit Bossuet, Dieu était opérant en Jésus-Christ la réconciliation du monde, n'imputant point aux hommes leurs péchés : en même temps qu'il frappait, il leur ouvrait les bras ; il rejetait son Fils, et il nous tendait les mains ; il le regardait avec colère , et il jetait sur nous un regard de miséricorde. Sa colère se passait en se déchargeant : c'est ce qui se faisait à la croix jusqu'à tant que le Fils de Dieu, lisant dans les yeux de son

(1) « Il le commença sur la croix avec un grand cri poumons apprendre à le continuer sur le môme ton et nous faire sentir que ce psaume était tout à lui, depuis le premier mot jusqu'au dernier. Qui ne respecterait un tel interprète qui, arrosé de son sang, pendant qu'il accomplit la pro[)hétie, se l'applique en disant lui-même: Deus meus... (Bossuet, loc. cit.)

(2) Matth., XXVII, 22-46; Marc, xv, 34; Joan., xix, 28; Luc, xxir, 37 et seq.; xxiii, 34.

(3) Isa., LUI.

Père qu'il était entièrement apaisé , vit enfin qu'il était temps de quitter le monde (1) . »

Notons en passant combien la méprise des soldats romains, qui, entendant ces mots : Eli, Eli, s'imaginèrent que le Christ invoquait le prophète de ce nom, prouve le caractère historique du récit de la passion. Aucun Juif présent au crucifiement, et surtout aucun auteur juif de l'Évangile, n'aurait commis une telle méprise. Remarquons enfin que ces paroles : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m^ ave z-vous abandonné/ ne sont point l'expression du désespoir. Au fond de ce cri de détresse se cache l'amour et la confiance, comme la suite du psaume le prouve abondamment.

Nous avons traduit par cris de douleur l'expression hébraïque "in^N^. Elle signifie: rugilusmei, et elle correspond dans son énergie à cette parole de saint Matthieu (2) : Exclamavit voce magna, en grec : àvsboviçrEv cpoivyj (xeYaXri. « Faisant allusion à ce verset, saint Paul, dit Bossuet, dans son épitre aux Hébreux (3), joint les larmes à ces cris; et si Jésus a pleuré sur Jérusalem et sur Lazare, on doit bien croire qu'il n'aura pas épargné ses larmes sur la croix, où il déplorait les péchés du genre humain. Ce fut donc « avec un grand cri et beaucoup de larmes » qu'il prononça ces paroles : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ('î') 1 »

Le lecteur aura remarqué que la Vulgate a une traduction différente de la nôtre. Elle porte : Longe a sainte mea verha delictorum meorum. Les manuscrits ou d'autres raisons que nous n'avons pas à examiner ici ont été la

(1) Bossuet, Sermon sur la Passion, Posuit Dominus, IP partie.

(2) Matlh., XXVII, 46.

(3) Ilebr., v, 7.

(4) Explic. du psaume xxr.

CHAPITRK II f. 30o

cause de cette différence. Le sens de la Vulgate est aussi beau que le nôtre, ainsi qu'on le verra par le commentaire qu'en fait Bossuet. « Vous me délaissez, fait-il dire au Christ; ô mon Dieu, mes péchés l'ont bien mérité. C'est en vain que je vous prie de me regarder : les crimes dont je suis chargé ne permettent pas que vous m'épargniez : longe a salule mea. Frappez sur ce criminel, punissez mes péchés, c'est-à-dire les péchés des hommes qui sont devenus véritablement les miens, que je me suis appropriés, et qui ne me laissent point espérer que vous me sauviez des maux que j'endure : longe a sainte mea. Je suis chargé de la dette comme caution volontaire du genre humain, et il faut que je la paye tout entière (1). »

3. « 0 mon Dieu, je vous appelle le jour et vous ne me répondez pas ; je vous appelle la nuit sans que je reçoive aucun soulagement. »

Ces paroles expriment, en langage poétique, combien le temps coule lentement pour celui qui souEPre. Les heures de l'agonie semblent des jours et des nuits. Tant que le Christ a été suspendu à l'arbre douloureux de la croix, il n'a cessé de gémir intérieurement devant son Père. Si l'on voulait ici une interprétation littérale, il faudrait dire que le mot nuit correspond à la nuit où commença l'agonie au jardin des Oliviers, et le mot jour à celui où Jésus a été crucifié.

4. « Et cependant vous êtes saint, et les cantiques d'Israël montent autour de votre trône.

5. « Nos pères ont espéré en vous, et vous les avez délivrés.

(1) Bossuet, Sermon sur la Passion, Posuit Do minus... Exoràe ; Opuscules de piété, I*"" Op.

DAYID. 20

6. c( Ils ont crié vers vous et ils ont échappé à leurs ennemis; ils ont mis leur confiance en vous et ils n'ont point été confondus. »

Il est impossible d'exprimer plus vivement les sentiments de l'innocente victime lorsqu'elle était clouée silr la croix. Jésus souffre seul, comme abandonné; et cependant son Père est saint, c'est-à-dire doux, tendre, compatissant. 11 a tant de fois prêté l'oreille aux gémissements d'Israël! Les prières des justes sont accueillies de Dieu : pourquoi ce même Dieu assiste-t-il impassible au supplice de son Fils? Pourquoi le Fils est-il le seul qu'il ne veuille plus entendre? C'est, nous disent les saints Pères, pour nous faire comprendre combien le péché est grave aux yeux de la justice divine, et combien sont terribles les responsabilités dont il charge nos tètes coupables. Le fils de Marie, qui s'est approprié toutes nos iniquités, n'est plus, en tant que portant le péché, le Fils bien-aimé du Père, l'objet de ses complaisances : il n'est pour ainsi dire plus un homme; la justice de Dieu dans ce moment d'expiation n'a plus devant elle qu'un coupable. C'est ce qu'expriment énergiquement les versets suivants.

7. c( Pour moi, je suis un ver de terre et non un homme. Je suis un objet de moquerie pour le monde et de mépris pour le peuple.

8. « Tous ceux qui me voient me raillent ; la moquerie est sur leurs lèvres , et hochant la tête ils me disent :

9. c( Adressez-vous à Jéhovah! Qu'il le délivre! qu'il l'enlève, puisqu'il a mis en lui ses complaisanties ! »

Ces versets rappellent les mêmes paroles dont s'est servi Isaïe (1) et dans lesquelles Israël au sein du malheur est

(1) Isa., xLi, 14.

Page 1