CHAPITRE III
comparé à un ver de terre. On ne peut s'empêcher non plus de les rapprocher de celles où le même prophète dépeint les traitements qui doivent être infligés au Christ appelé par lui le serviteur de Dieu (1 ). « La victime, dit Isaïe, est à ce point défigurée, qu'elle ne ressemble plus à un homme. »
Si le lecteur veut relire le récit de la Passion selon saint Luc (2), en particulier le chapitre xxiii, il verra à quel point l'histoire a justifié la prophétie. Les insulteurs se sont trouvés au jour, au moment fixés, sur le Calvaire, et secouant la tête ils ont dit : « Eh bien, toi qui voulais détruire le temple de Dieu et le rebâtir en trois jours, secours-toi toi-même : si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix ! » Les prêtres et les anciens le tournaient aussi en dérision, disant : « Il est venu au secours des autres, qu'il s'aide donc lui-même. S'il est le roi d'Israël, qu'il descende de la croix, et nous croirons en lui! Il a mis sa confiance en Dieu, que Dieu vienne à son secours. Il a dit : Je suis le Fils de Dieu (3). » En effet, le Sauveur avait souvent pendant sa vie déclaré son caractère divin et manifesté sa confiance en son Père; ils en gardaient un souvenir qui devient pour eux un motif de moquerie; et quand, victime volontaire, Jésus s'ofiPre désarmé au courroux de la justice de Dieu, les insulteurs passent et repassent, l'ironie sur les lèvres, l'outrage dans le geste et la parole, et ils se rient des douleurs et des tortures de la victime.
Il entrait dans le mystère delà croix et de l'expiation que Jésus connût la douleur particulière du délaissement. Le délaissé se rappelle les jours heureux où il était entouré
(l)Isa., XLix, 7 ; un, 3; l, 6; lu, 14.
(2) Luc, XXIII, 35.
(3) Malth., XXVI, 39-43. — Marc, xv, 29-32. — Luc , xxiii, 35-37.
d'attentions et de prévenances. Le contraste entre le passé et le présent ajoute à sa douleur. Les mêmes amis hier si attentifs sont les indifférents d'aujourd'hui. Le Christ ne semble-t-il pas entrer dans cet ordre de sentiments quand il dit à son Père qui le laisse mourir sur la croix :
10. « Oui, c'est vous , mon Dieu, qui m'avez reçu à mon entrée dans la vie : c'est vous qui m'avez nourri de confiance, lorsque j'étais encore suspendu au sein de ma mère.
11. « On m'a jeté dans vos bras dès ma naissance. Depuis que j'ai vu le jour, vous êtes mon Dieu. »
Les premières paroles du verset 11 signifient littéralement : Du sein de ma mère, on m'a porté sur vos genoux. Le psalmiste fait ici allusion à la coutume antique de mettre les enfants, au sortir du sein de leur mère, sur les genoux de leur père, coutume dont la Bible et Homère font foi en plusieurs endroits (1).
La victime est le Fils chéri de Dieu. Dès sa naissance, Dieu l'a environné d'une protection qui ne peut se démentir. Mais les humiliations de la croix ne troublent pas la victime et ne doivent pas non plus inquiéter notre foi. L'abandon de Jésus n'est qu'apparent: il ne dure que le temps de l'épreuve ; encore faut-il dire que Dieu veille à ce qu'elle n'aille pas trop loin. On sait le cruel projet d'Hérode d'étouffer le Christ dans son berceau. Mais Dieu rendit vains les projets d'Hérode, et il est bien vrai de dire que l'Enfant divin fut préservé dès le sein de sa mère (2) . Et qui pourrait douter que le Fils ne continue vraiment d'être l'objet des complaisances du Père, qui avait dit au
(t) Gen., IV, 22. —Job., m, 12. — Homère, Iliade, 1. IX, v. 455; Odyssée, 1. XIX, V. 401.
(2) Luc, I, 35. — Malth., ii. •