CHAPITRE VIII
Le royal fugitif prévit qu'Achitophel allait devenir un conseiller redoutable et prépondérant aux côtés d'Absalom. Pour y parer et déjouer les habiletés de son ancien serviteur, il résolut de lui opposer, dans le conseil même d'Absalom, un homme sûr, tout dévoué à son vieux roi, très propre à conjurer les périls auxquels on était exposé.
Il est vrai que la dissimulation et la ruse, c'est-à-dire des moyens que la morale ne saurait approuver, devaient être mis en jeu. Mais Achitophel et Absalom avaient les premiers indignement trompé et trahi David. C'était comme un duel , une rencontre de diplomates résolus au mensonge, peignant bien les mœurs orientales de cette époque et sans doute celles des Orientaux, peut-être aussi des Occidentaux de nos jours. Quoi qu'il en soit, Chusaï se chargea de perdre Achitophel et de tromper Absalom ; il quitta David incontinent et rencontra le fils usurpateur au moment où il revenait d'Hébron. Il mentit hardiment. A l'exemple d' Achitophel , il abandonnait David et se déclarait, disait-il, tout prêt à servir Absalom comme il avait servi son père (1).
Sur le soir, David, en franchissant le sommet de la montagne, rencontra deux nouveaux personnages de la tribu révoltée de Benjamin, sur le territoire de laquelle on venait d'entrer. L'un était Siba, serviteur de Miphiboseth. Il appartenait à cette classe nombreuse de gens étrangers à la politique , sans patriotisme et sans cœur, marchands par tempérament, n'ayant d'autre but dans la vie que celui de se pousser et de s'enrichir, en cherchant à tirer de la guerre civile des avantages et des pi;ofits égoïstes. Celui-là venait offrir à David des dons intéressés (2). L'autre, Séméi, un habitant de Bathurim-
(1) II Reg., XV, 33-37.
(2) II Reg., XVI, 1-4.
Thimès, animé du sentiment delà vengeance, était résolu, pour le satisfaire, à profiter de l'infortune de David.
Il exhala en malédictious la haine et le fiel longtemps nourris dans le cœur des membres de la famille déchue de Saûl (1). Quelques-uns des reproches par lui adressés à David laisseraient supposer que Séméi avait connu la vérité de ce qui s'était passé à la mort d'Urie, si indignement sacrifié à une passion coupable. On ne saurait énumérer les cupidités, les ambitions, les colères sourdes et le monde de ressentiments confus qui se donnent carrière un jour de révolution.
Des souvenirs amers , des remords semblent avoir traversé l'esprit du roi à l'audition des reproches de Séméi. Il s'humilia et ne permit pas qu'on tirât vengeance de ses injures : il y vit le doigt de Dieu. Les commentateurs n'ont pas manqué de remarquer que David, gravissant la colline qui fut le théâtre de tant de faits tragiques et touchants, fait penser au Christ trahi, insulté par les uns, consolé par les autres, portant sa croix et montant le Golgotha. Seulement David portait avec lui le poids de son propre péché , tandis que Jésus portait les nôtres.
La foule descendit dans la vallée du Jourdain. David, après cette longue et douloureuse journée, demeura au gué, peut-être au pont de la rivière, Ahara (2).
A minuit, il fut réveillé par l'arrivée des deux fils du grand prêtre qui lui révélèrent les secrets du conseil qu'Absalom venait de tenir, et le danger d'être anéanti, lui et sa petite armée, si Achitophel, jusque-là combattu par Chusaï, était cru en ses avis (3).
Or voici ce que proposait Achitophel : « Je prendrai
(1) II Reg., XVI, 5-13.
(2) II Reg., XVI, 14; XVII, 22. — Josèphe, Ant. jud., vu, 9.
(3) II Reg., XVII.