CHAPITRE II
autels , brûlant les bois sacrés, culbutant les termes , les bétyles (pierres brutes) , les cippes et les images des dieux étrangers, les Israélites n'eurent pas toujours des rapports hostiles avec toutes les tribus chananéennes qu'ils venaient déposséder et exterminer. 11 y eut de temps en temps, tantôt avec l'une, tantôt avec l'autre, des trêves, des traités de paix. Il arriva môme que les Israélites conclurent, malgré la loi mosaïque, avec leurs voisins étrangers, des unions matrimoniales et entrèrent avec eux dans des rapports de famille. De là à la tentation de s'asseoir aux banquets sacrilèges des idolâtres et à participer aux rites deleur culte, qui flattaient les sens et l'imagination populaire à un bien plus haut degré que le culte austère de Jéhovah, il n'y avait qu'un pas : il fut souvent franchi, et le souvenir du Sinaï tendait à s'effacer de l'esprit de certaines familles que les avertissements des prêtres ou des vieillards ne parvenaient pas toujours à ramener au devoir et au respect de la tradition nationale.
Les populations chananéennes honoraient leurs divinités respectives sur les hauteurs : Z?amo//t. Sichem, Béthel, Béerséba, Beth-Semes (maison du soleil), Astarotli-Karnaïm (ville d'Astarté aux deux cornes), renfermaient des sanctuaires que les conquérants ne renversèrent pas de fond en comble. On changea leur destination et on les affecta au culte de Jéhovah, de la même manière qu'à d'autres époques de l'histoire, des temples païens, tout en conservant les anciens noms populaires sous lesquels on les désignait, devinrent des églises chrétiennes (1). Tant que
fl) Nous en trouvons un exemple dans le livre des Juges. Gedéon à Éphra renversa l'autel de Baal et éleva sur lemême lieu un autel au Seigneur, (Judic., VI, 25etseq.) Les vieux sanctuaires attirent parle cliarinc de l'hahitudc et du souvenir; ils sont l'objet des préférences humaines; d'ailleurs, ils offrent une iustallalion toute prête, ou peu dispendieuse. « 11 n'est pas invraiscniblahle, dit M. Guérin, que l'iuilcl d'IIébron où Absalom immola-
l'arche resta à Siloh, les Israélites purent sacrifier légitimement dans des lieux: autres que le sanctuaire provisoire, surtout dans les lieux illustrés par quelque action mémorable des patriarches, comme Hébron et Bétliel, où l'on faisait de fréquents pèlerinages. Au temps des juges, chaque ville importante parait avoir eu, dans les conditions déterminées par l'Exode (1), son Bamah orthodoxe où l'on adorait Jéhovah. Les prophètes cherchèrent à les faire disparaître, après l'érection du temple, surtout lorsque, par suite d'un oubli de la loi mosaïque , il s'était introduit dans ces sanctuaires des cérémonies ou des usages empruntés aux cultes des divinités chananéennes (2).
La loi du Sinaï et la religion de Jéhovah couraient de grands risques à l'époque des juges où, par suite du manque de centralisation reUgieuse et de l'absence de chef unique pour toute la nation, les caprices et les convenances particulières devinrent un déplorable dissolvant. « En ce temps-là, dit l'Écriture, il n'y avait point de roi en Israël, et chacun faisait ce qui lui semblait bon. » Ces paroles se trouvent dans le livre des Juges, à l'occasion de la fantaisie d'un Éphraïmite qui avait entrepris de se créer, pour lui et sa famille, un culte à part, par lequel il voulait adorer Jéhovah sous la forme d'une idole ou téraphim (3). La religion en était là , et dans un état pire encore, à l'apparition de Samuel. Il voulut remédier au mal. M. Renan (4) soutient que « Samuel n'a pas introduit le moindre
(les victimes, ait été celui qu'Abraham avait érigé au Seigneur dans ces mêmes lieux. » {Description (Je la Jmh'e, t. III, p. 233.) Cf. Il Reg., xv. — Gen., XIII, 18.
. (1) Exod., XX, 24-25.
(2) Cf. Dom Calmet, Comment, in I Reg., x, 16, et Lenormant. Hist. ancienne de l'Orient, t. VI, p. 221.
(3) Judic, xvii, XVIII.
(4) Hisf, fh( peuple (VIsraùl, 1. 1, p. 386.
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changement dans l'état religieux qu'il trouva établi, bien qu'il se soit montré adorateur exclusif de Jéhovah », et, ajoute-t-il, « non sans faire preuve de fanatisme ».
L'Écriture témoigne non du fanatisme, mais du zèle de Samuel pour la loi de Dieu et l'unité du culte (1).
En tournant ses premiers regards de ce côté, David voyait un vaste champ ouvert à son activité. Un roi si pieux devait s'effrayer à la pensée que l'arche sainte avait pour unique abri une tente couverte de peaux, dont le provisoire avait duré trop longtemps après la sortie d'Egypte.
Dieu lui inspira de bonne heure le désir d'élever un temple sur la montagne de Sion; mais il fallait commencer par ramener de Kiriath-Jéarim à Jérusalem l'arche d'alliance.
11 voulut que cette translation se fit avec une pompe dont il serait lui-même l'organisateur. On sait comment la mort d'Oza arrêta une première fois l'exécution de l'entreprise. L'arche resta temporairement au pied de la montagne de Sion, dans la maison d'Obédédom. C'est de là qu'avec un cortège magnifique le roi vint la reprendre pour la transporter au lieu qui lui était destiné, dans la cité de David .
La nation fut convoquée en assemblée et les lévites réunis. Zadoc et Abathiar, représentants des deux branches de la famille d'Aaron, se trouvaient là. Obédédom, l'heureux dépositaire, se tenait auprès de l'arche: La musique sacrée, dont David eut le zèle, fut un des puissants éléments de l'éclat de la solennité. On pouvait remarquer un commencement d'organisation du corps des musiciens. Le chef des lévites, Ghenaniah, chantre de la plus grande habileté, dirigeait les chœurs (2).
(1) 1 Rcg., vu.
(2)lIUeg.,vi. — lPaial.,xv.
David lui-même, portant Féphod, ornement des grands prêtres, dépouillé du manteau et des autres ornements royaux, jouait de la harpe auprès derarche(l). Il fit plus, il exécuta des danses : c'était un usage des écoles des prophètes, où il avait été élevé, défaire de la danse un élément du culte (1). Peut-être en ce moment eut-il quelque idée d'introduire la danse dans les cérémonies religieuses.
Les derviches orientaux, on le sait, ont poussé à l'excès ce rite très antique. Dans les temps modernes, nous retrouvons dans la cathédrale de Séville certains accessoires chorégraphiques dont l'origine est probablement orientale. David s'abandonna à l'ardeur de son expansive nature, et ce fut en dansant qu'il conduisit dans la forteresse naguère païenne le symbole de la présence de Jéhovah. Il fit offrir sous ses yeux de nombreux sacrifices comme pour en recommander un plus fréquent usage (3).
L'inauguration du sanctuaire où devait reposer l'arche s'accomplit dans une partie du palais de David. Ambitieux de commencer une ère nouvelle, il ne voulut point faire transporter le vieux tabernacle établi à Gabaon, mais il fit dresser une tente superbe, c'est-à-dire un tabernacle somptueux, pour y déposer l'arche (V). C'était le premier indice de son grand projet d'élever à Jéhovah un temple.
Cette fête parut au saint roi le plus beau jour de sa vie. Toutefois, l'opinion était-elle entièrement conquise aux pensées et aux projets de David? Une certaine opposition se révéla à l'occasion delà danse exécutée par la personne royale. La femme du roi, Michol, lui fit des reproches
(I) 1 Parai., xi, 27. — 11 ileg., vi, 1 i,20. (2)IReg.,x,5.
(3) IIRej;.,vi, 17, 18. —I Parai., xvk 2.
(4) I Parai., xv, 1.