‹ David Têtu et les raiders de Saint-Alban [microforme]Chapitre 8 sur 12 · AVI · texte numérisé non relu

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On connaît maintenant les diverses phases de cette affaire de Saint-Alban, qui eut tant de retentissement au Canada et aux États-Unis.

Ceux qui l'entreprirent voulaient se venger des fédéraux et exciter leur colère, en les frappant de terreur et en enlevant des capitaux considérables. Ils réussirent au delà de leurs espérances ; et, s'ils avaient trouvé au Canada la bienvenue qu'ils étaient en droit d'attendre, leur triomphe aurait été sans mélange.

Mais les persécutions dont ils furent l’objet furent comme l'ombre dans ce brillant tableau.

Toutefois leur sort aurait pu être encore plus à plaindre et ils durent s’estimer heureux d'en être quittes à si bon marché, en songeant aux supplices qui les attendaient, s'ils eussent été livrés à leur bourreaux.

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Ce fait d'armes devint la cause d’une organisation plus effective de nos milices, et des exercices militaires qui leur donnèrent de meilleures notions sur le métier de la guerre.

Le gouvernément canadien, craignant le renouvellement de pareilles attaques, et désirant calmer les esprits et se concilier la bienveillance des Américains du Nord, entretint, pendant assez longtemps, des troupes pour garder les frontières et faire respecter la neutralité canadienne.

Cette attitude était d’willeurs devenue nécessaire, par suite des menaces et des projets des

conspirateurs féniens, qui firent craindre, pendant quelque temps, des troubles sérieux avec nos voisins.

Heureusement que tous ces projets d'attaque n'eurent aucune suite et que nos braves volontaires n’eurent guère qu'à faire sentinelle sur nos frontières.

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Il nous reste maintenant À raconter les incidents qui signalèrent la fuite des quatre raiders Collins, Scott, Bruce et Doty.

Comme on l’a vu, dans le cours de ce récit, le hasard des événements avait fractionné en trois bandes la troupe des raiders. La première était tombée à deux reprises entre les mains des agents du gouvernement et avait été traînée de tribunaux en tribunaux : la seconde, plus habile dans ses mouvements où mieux favorisée par le sort, avait échappé à toutes les perquisitions et avait retrouvé la liberté sur un sol plus hospitaiier ; la troisième, qui ne se composait, comme nous venons de le dire, que de quatre raiders : Collins, Scott, Bruce et Doty, après avoir été saisie une première fois, avait réussi À trouver une retraite momentanée au centre même des

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recherches. Quelques amis de Montréal les abritérent, pendant quelques jours, dans leurs maïsons. Mais les raiders comprenaïient bien qu'ils ne pouvaient rester si près du danger sans être

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découverts et 1ls songerent à combiner un plan

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Une nuit, pendant qu’une violente tempête de vent de nord-est enveloppait de tourbillons de neige la tête chenue du promontoire sur lequel est assise la ville de Québec, et que, dans les rues désertes, les falots vacillaient, prêts à s’éteindre, sous les coups redoublés de la rafale, la tranquille lumière d’une lampe brillait seule dans une mansarde de la Basse-Ville.

L'heure était déjà très avancée. Minuit avait sonné et toutes les fenêtres illuminées des environs s'étaient peu à peu éteintes et enveloppées dans la même obscurité.

Au fond de l'étroit réduit qu'éclairait cette lampe solitaire, un homme veillait dans le silence. Assis devant une table chargée de paperasses, de cartes marines, d'instruments de mathématiques étendus négligemment sur un

nu plan de machine à vapeur à moitié achevé, il paraissait enseveli dans une profonde rêverie.

De temps en temps, les yeux fixés au plafond, il regardait un objet que lui seul était capable d'apercevoir. Car, doué d’une merveilleuse

faculté imaginative, 1l lévoquait dans son esprit

et l’apercevait dans tous ses détails, avec une aussi vivante réalité que si cet objet eût été présent à sa vue. Puis, sortant tout à coup de cette contemplation, il se levait brusquement de son siège, circulait à grands pas autour de sa table, cesticulant avec vivacité, se parlant à lui-même d’un air inspiré et entrecoupant de longs silences les lambeaux à demi articulés de son discours.

A sa haute taille, à ses épaules légerement voûtées et largement découplées, à sa démarche tout à la fois élastique et ferme, à son abondante chevelure rayée de quelques rares fils d'argent, à l’exquise expression de douceur répandue sur ses traits et surtout dans son reuurd, on a reconnu le vaillant trappeur, l'intrépide eanotier, le voyageur infatigable, que nous avons mis en scène au commencement de ce récit, en un mot : David Têtu.

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Golfe, il continuait, durant les heures de solitude et de loisirs que lui faisait l'hiver, ses études favorites et les travaux d'invention qui ne cessent de hanter son imagination.

À l'heure où nous le retrouvons, il était occupé au dernier perfectionnement de son navire-poisson, un de ses projets les plus longtemps et les plus amoureusement caressés.

Soudain il fut réveillé de ses réveries par une secousse dont la violence fit craquer la toiture de sa mansarde. C'était le moment où la tempête sévissait dans toute sa fureur, faisant grincer les girouettes et les enseignes srspendues aux vitrines, siffler les fils télégraphiques et dispersant au vent les bardeaux de cèdre enlevés aux lucarnes vermoulues des maisons de la rue Saultau-Matelot,

David se leva brusquement et, déposant le compas qu'il avait à la main. il se dirigea vers l'unique fenêtre de sa chambre et se penct sur la vitre pour jeter un coup d'œil dans la rue, Un fort coup de poing appliqué sur le cadre de Pouverture fit tomber l’épaisse couche de neige qui recoûvrait les vitres, et il aperçut, en bas, dans la rue longeant l’étroit trottoir voisin, un homme enveloppé dans un long capot de fourrures,

Arrivé en face, cet inconnu traversa la rue, et disparut avant que David put apercevoir de quel côté il se dirigeait. L'instant d’après, des pas assourdis se firent entendre dans l'escalier qui conduisait à la mansarde ; bientôt ils devinrent plus distincts et 1l parut évident qu'un individu se dirigeait vers la porte d'entrée.

Intrigué par cette visite à laquelle il ne s'attendait pas, à cette heure tardive de la nuit, David interrompit sa promenade circulaire autour de son étroit logis et prêta une oreille plus attentive. Sa porte s'ouvrit sans que l’étranger prit la peine de frapper.

— Comment vas-vu ? cousin, s’écria David, avec son franc sourire, sa parole douce et sa bonhomie habituelle.

— Bien, je te remercie.

— Mais qu'est-ce qui t'amène à cette heure avancée de la nuit, ou plutôt de si bonne heure, car si l’on était en été, la barre du jour commencerait à paraître ? Tu es bien toujours le même faisant du jour la nuit et de la nuit le jour !

— Tu as belle grâce de me ie reprocher, reparvit le visiteur. Passe encore si j'avais troublé tes

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rêves ; mais si tu rêves, tu me parais le faire à la manière des somnambules, ou plutôt tu songes à de nouvelles inventions. Qu’'as-tu encore sur le chantier ? Quelle est cette nouvelle machine que tu dessines ? ajouta l'étranger en jetant un coup d'œil sur le plan étendu sur la table et fixé aux coins par quatre punaises de cuivre.

— Assieds-toi, Ôte ton capot, et je m'en vais t'expliquer cela,

Ce disant, David, le compas à la main, se mit à lui indiquer les principales lignes du navirepoisson, et à raconter par quel procédé ingénieux il allait lui imprimer un mouvement, mais un mouvement dont la rapidité allait opérer une révolution dans l’art nautique.

L'étranger, dont nous taisuus le nom, déjà bien connu dans le monde canadien, et qui, plus tard, devait devenir l’un de nos hommes les plus célèbres, paraissait ne prêter qu’une oreille distraite aux savantes combinaisons de son interlocuteur. Son esprit était visiblement entraîné dans une toute autre direction.

Le curieux qui, en ce moment, aurait entrebâillé la porte pour jeter un coup d'œil dans l'intérieur de la mansarde, n’aurait pu s’empé-

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cher d'être captivé en apercevant la noble et majestueuse prestance du nouveau venu, qui

venait de se lever de son siège et se tenait, en ce moment, accoudé au manteau de l’humble cheminée, au-dessus de laquelle s’allongeait une

énorme tête d'orignal empanacl ée de son gigantesque bots.

La lumière de la lampe répandait sur toute sa personne des reflets intenses et rougeâtres à Ja Rembrandt, qui, contrastant avec les ombres profondes qui l’entouraient, dessinaïent ses traits en saillie, comme un bas-relief de grand-maitre. Un galbe puissant qui rappelait la statue d'Hercule Pharnèse, avec sa large poitrine, ses épaules superbes servant de base à une tête qu'un artiste aurait aimé à modeler, une taille qui paraissait pour le moins aussi grande que celle de son ami, des traits réguliers et vigoureusement accentués, un nez aquilin aux ailes gracieusement découpées, une bouche à la fois fine et ferme, dont la lèvre supérieure portait une abondante moustache, un menton proéminent, signe infaillible d'énergie, comme savait en peindre Léonard de Vinci, un large front autour duquel une chevelure légèrement grisonnante dessinait des anses profondes : tel était le por-

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trait de €e personnage. Mais ce qui attirait surtout l'attention, lorsqu'on le regardait attentivement, c'était son œil de lvnx qui brillait comme une escarboucle, ou comme des éclairs phosphorescents, sous leurs arcades saïllantes ornées d’épais sourcils. Au repos, cet œil étincelant avait des rayons de douceur qui ne pouvaient partir que d’une âme profondément sensible et d’un cœur lus généreux encore. Mais lorsque ces regards étaient enflammés par la passion et qu’ils servaient d'interprète à une parole aussi véhémente que persuasive, et à un geste mêlé d'élégance et de force, il était impossible d’en soutenir l'éclat.

Au moment où David, tout entier à son sujet, ne remarquait pas l'indifférence avec laquelle son » ai accueillait les explications enthousiastes de ses nouvelles théories, il fut brusquement interrompu.

— Écoute, David, tu continueras un autre tantôt à me développer ton dernier problème.

Tu comprends que, pour être descendu à la Basse-Ville à une pareille heure et par un pareil temps, il faut que j'aie en tête quelque projet important à te communiquer.

Aussitôt, David, sans paraître le moins du monde contrarié, remit son compas dans son étui de mathématiques, et, se levant avec le sourire le plus bienveillant qui se puisse imaginer :

— Qu'y a-t-1l donc de nouveau ? fit-il.

— Pauvre David! Tu me fais l'effet de Robinson dans son île. Enfermé comme lui, dans une ile de rêves et bâtissant toujours, non pas des cabanes pour t'abriter, mais des châteaux en Espagne, tu ne vois rien de ce qui se passe autour de toi.

— Tu penses ? repartit froidement notre inventeur.

— Connais-tu la nouvelle du jour ?

— :aquelle ?

— L'affaire de Saint-Alban.

— En effet, reprit David, le capitaine Joncas m'en a dit un mot l'automne passé. Il parait que ces raiders sont de braves gens, et que nos amis du Canada les aiment mieux que les Américains.

— Connais-tu, reprit l'étranger, les derniers détails du procès qu'ils viennent de subir ? Le

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jugement du juge Coursol, qui les a fait mettre en liberté, a soulevé une telle tempête aux États- Unis, que notre gouvernement est épouvanté des conséquences de cette hardiesse, et qu'il a donné de- nouveau l’ordre de les faire saisir. Quatre des raiders sont en ce mom-nt cachés à Montréal, mais ils ne peuvent y demeurer plus longtemps sans courir les plus grands dangers : il faut de toute nécessité qu'ils prennent la fuite de quelque côté. La difficulté, c’est de leur trouver un guide sûr et fidèle, J'ai pensé à toi, David, et Je viens te demander situ veux leur sauver lu vie,

— S'il s’agit de sauver la vie de quelqu'un de mes semblables, répondit Tétu, je suis prêt à

sacrifier la mienne !

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