Bateaux particuliers à la navigation du Nil
Desaix aurait voulu s'avancer rapidement vers la Haute- Egypte, mais sa flottille, contrariée par les vents, remontait lentement le Nil. Comme elle portait les vivres, les munitions, tous les approvisionnements, le général ne pouvait marcher éloigné d'elle; ayant pris un peu d'avance, il fut obligé d'envoyer le général Davout à la rencontre de la flottille afin de hâter son arrivée.
Davout revenait alors d'une reconnaissance qu'il avait été chargé de faire dans les contrées où Mourad réunissait ses partisans. Ayant rencontré dans le village de Souâqui un rassemblement d'Arabes et de Fellahs, il n'hésita point à les attaquer malgré l'extrême disproportion des forces. Assaillis à l'improviste, les Arabes se battirent néanmoins avec quelque résolution, mais leur cavalerie ayant été, après une charge impétueuse, forcée de prendre la fuite, Davout tomba sur les malheureux Fellahs dont il fit un grand carnage (3 janvier 1799).
Suivant les ordres qu'il venait de recevoir, Davout se porta alors à la rencontre de la flottille et se dirigea sur Tahta. Au moment où il allait entrer dans le village (8 janvier), un corps nombreux de cavalerie attaqua sa petite àrrière-garde, formée d'un détachement dii 20* dragons. En un moment il fit faire demi tour à ses colonnes et se précipita sur les Arabes qui furent taillés en pièces. C'est au rapport que Davout adressa sur cette afl'airè à Desaix, le 21 nivôse (10 janvier), que nous en empruntons les détais :
« Notre arrière-garde, où j'étais, a été attaquée vivement, sur le champ la colonne a fait demi tour; les chefs
70 DAVOCT, MARÉCHAL DTAfPIRE
de corps ont mené à l'ennemi leurs troupes dans les différentes directions indiquées. Les dragons , se trouvant les premiers par un mouvement rétrograde ont montré les grands avantages qu'on peut tirer de leur arme. Cette nombreuse cavalerie (mameloucks) ayant voulu tenir ferme plusieurs fois, deux feux de peloton les ont toujours mis en fuite. Toute la cavalerie a admiré ceux du IS** qui ont été commandés et exécutés comme à Texercice. Ces hommes à cheval, ayant perdu par les feux prè^ deloO hommes, se sont sauvés dans toutes les directions à toute bride. Comme il faisait encore un peu jour, on en a profité pour tomber sur le rassemblement à pied; 1 ,800 ont été hachés. Un village où nous avons passé ayant fait feu sur nous, Unit ce qu'on y a trouvé a été passé au fil de Tépée; là, près de 500 malheureux ont été les viclimes des mauvais conseils de leurs chefs, On avait persuadé à ces misérables que Mourad allait nous prendre de front, qu'il fallait qu'ils nous attaquassent par derrière, que personne de nous n'échapperait, qu'il n'y avait plus que nous en Egypte, vous. Général, ayant été pris au Caire par les Turcs. »
C'est enterminant cette expédition que Davout aperçut la flottille qui était arrivée à la hauteur de Tahta. Le vent étant devenu favorable, elle continua sa route et arriva le 19 janvier 1799 avec la colonne de cavalerie à Girgeh où Desaix avait son quartier général.
Pendant ce temps, Mourad avait rallié ses forces et s'avançait à la lète d'une nuée d'Arabes et de Fellahs, comptant surprendre les Français. Desaix ne lui en laissa pas le loisir ; h la première nouvelle du mouvement des Arabes, il quitta Girgeh se portant à leur rencontre, et, le
22 janvier les deux armées se trouvèrent en présence auprès du village de Samanhout ou Samnhoud.
L'armée de Mourad se composait, en dehors de ses propres mameloucks, de ceux d'Osman, des deux Hassan et de plusieurs autres beys, des habitants insurgés du pays auxquels s'étaient joints les Maugrabins, Nubiens, Arabes de Djedda et d'Yambo récemment débarqués à Kosseir ; en tout une cinquantaine de mille hommes. Bien qu'il ne disposât de guère plus de 4000 hommes, Desaix n'hésita point à attaquer.
Pendant le choc des deux avant-gardes, il disposa sa petite armée en trois carrés, Davout occupant le centre avec sa cavalerie qui était flanquée de 8 pièces de canon à chacun de ses angles. Belliard et Priant commandaient les carrés d'infanterie à droite et à gauche.
Les Arabes d'Yambo et de la Mecque, embusqués dans un canal desséché en avant du village de Samanhout, faisaient de là un feu terrible sur le carré du général Belliard. Desaix ordonna à son aide, de camp, Rapp, de prendre un escadron du 7* de hussards et de charger Tennemi en flanc tandis que le capitaine Clément avec les carabiniers de la 21* demi-brigade s'avançait contre lui en colonne serrée. Cette manœuvre eut un plein succès ; les Arabes enfoncés, abandonnèrent le canal, les Français les poursuivirent et se rendirent maîtres du village.
Mais les Arabes ne se découragent pas, ils reviennent furieusement à la charge, poussant suivant leur coutume des clameurs effroyables; le capitaine Clément se maintient même avec peine dans le village^ le carré de droite est attaqué par les mameloucks, celui de gauche par les Mau-
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grabins. L'artillerie légère démasque alors ses pièces et joint ses feux à ceux des carrés; surpris et décimés par ces décharges combinées les Arabes s'arrêtent, puis reculent: A ce moment Desaix ordonne à Davout de charger les marne* loucks avec toute sa cavalerie; cette charge est si impérr tueuse que les mameloucks enfoncés tournent* bride dans le plus grand désordre entraînant le reste de leur armée dans leur fuite. Les Français les poursuivirent sans relâche jusqu'au village de Farchout, à six heures de marche de Girgeh, où la fatigue seule arrêta leur poursuite. Dans le rapport où il rend compte de cette journée Desaix, en parlant du mouvement de Davout, dit : « je n'ai jamais rien vu de beau et d'imposant comme cette charge de notre cavalerie. »
Mourad, en s'enfonçant dans la partie basse de la Nubie, avart ordonné à Hassan Bey de se rapprocher d'Esneh où Desaix était arrivé, le 9 février, avec sa cavalerie. Informé de ce mouvement, le général français envoya contre Hassan le 22* de chasseurs et le 15* de dragons, sous les ordres du général Davout.
Poussant devant lui les mameloucks, celui-ci les attei^ gnit, le 12 février, avec leur chef Hassan, au village de Luxor près des ruines de Thèbes, à la limite du désert. Les mameloucks traînaient à leur suite un immense convoi de vivres et ne pensaient qu'à le sauver; Hassan, voyant approcher Davout, envoya ses chameaux dans le désert et se porta au devant des Français. Ce fut un choc terrible. Le 16« de dragons, qui formait la première ligne, s'an-éta devant les mameloucks et déchargea sur eux ses armes à feu; cette ïusillade renversa leur premier rang presqu'en
entier. Les mameloucks, bien supérieurs en force et encou^ rages d'ailleurs parFabsence d'infanterie française, chargèrent sans se déconcerter et, selon leur usage, cherchèrent à déborder les ailes de la colonne française pour Tenvelopper. Le 22^ de chasseurs s'avança alors au grand trot pour soutenir les dragons et la mêlée devint générale. On se prit corps à corps, le champ de bataille était couvert d'hommes et de chevaux. Enfin après un combat meurtrier de plus de trois heures, les mameloucks abandonnèrent le champ de bataille, y laissant un grand nombre des leurs, parmi lesquels se trouvaient plusieurs de leurs chefs. Hassan, s'enfonçant dans le désert à la suite de son convoi, alla camper auprès de la fontaine de la Guitta. Pendant cette lutte sanglante Davout étonna amis et ennemis par cette témérité, ce sang-froid, cette justesse de combinaison, qui faisaient le fond de son caractère. Afin de bien constater l'avantage qu'il venait de remporter et pour donner les] permiers soins à ses blessés, il voulut rester quarante huit heures sur. le champ de bataille. Voyant que personne ne se présentait pour lui contester la gloire de cette journée^ il alla rejoindre Desaix avec lequel il partit d*Esneh pour se rendre à Kouss ; ils y arrivèrent ie 15 février.
Instruits que Desaix s'apprêtait à les poursui^Te dans le désert, les mameloucks vinrent au-devant de lui; le 1«' avril, ils étaient arrivés à la hauteur de Bir el Bahr qu'ils laissèrent sur la gauche dans le dessein de rejoindre les Mecquins. Le lendemain l'avant garde de Desaix les atteignit et, malgré les ordres formels du général, elle tomba sur l'ennemi sans attendre le gros de la colonne.
Le chef de brigade Duplessis, qui commandait cette avant garde, ébranla les mameloucks par une charge vigoureuse, mais il fut tué et sa mort jeta du désordre parmi tes siens* D^vout^ avec la cavalerie, accourut au secours de l'avant garde ; les mameloucks, chargés de nouveau par les dragons et les chasseurs réunis, furent renversés et rejetés dans le^ désert. Quand Desaix arriva avec rinfanlerie le combat était terminé ; il donna (M^dre au général Belliard de poursuivre les fugitifs et dirigea Davout sur Âboumanah où il avait appris qu'Hassan bey était en force.
Les mameloucks ne Ty attendirent pas ; mais Davout, se lançant à leur poursuite marcha sur Beniadi, où il les rencontra le 18 avril. Les Mecquins et les Arabes à pied occupaient le village^ tandis que les derrières, du côté du désert, étaient gardés par les mameloucks et les Arabes à cheval. Davout partagea sa troupe en deux colonnes ; la première devait pénétrer dans Beniadi, la seconde marcher droit contre la cavalerie ennemie. L'adjudant général Rabasse, remplaçant le chef de brigade du 15' de dragons tué dès le début de l'action, chargea avec intrépidité la cavalerie de Mourad, qui s'enfuît avec son chef dans le désert. Sans perdre de temps à poursuivre les fuyards, Rabasse revint vers Beniadi pour fermer les issues du village. La première colonne y avait pénétré ; mais les maisons étant crénelées et les obstacles se multipliant à mesure qu'on avançait dans les rues, il fallut recourir à l'incendie pour vaincre la résistance de l'ennemi. Plus de 2,000 Arabes périrent ainsi dans les flammes, le village fut détruit en entier et les Français y firent un butin considérable»
Ceux' des Arabes, qui avaient échappé à ce désastre, descendirent le Nil et excitèrent à la révolte la province de Minieh où ils avaient cherché refuge; ils disaient aux habitants que les Français avaient été vaincus. Le chef de brigade Destrées les repoussa vêts Benesouef et appela Davoul à son secours. Chemin faisant celui-ci fut obligé de s'arrêter pour punir les habitants d'Abou Girgeh, qui, persuadés que les Français se retiraient vaincus, lui avaient refusé des vivres et avaient maltraité Tinterpréte qu'il leur avait envoyé. Cependant, avant d'employer les voies de rigueur, Davout envoya un Cophte aucheik d'Abou Girgeh pour lui faire des représentations. Ce second envoyé ayant été encore plus maltraité que le premier, les Français entrèrent dans le village la baïonnette au bras. Les habitants furent égorgés et leurs maisons livrées aux flammes ; ceux qui échappèrent, se hâtèrent de passer lé*fleuve. Davoul se disposait à les poursuivre lorsqu'il reçut du général Dugua Tordre de revenir au Caire pouy étouffer les mouvements d'insurrection qui se manifestaient de tous côtés dans la Moyenne et la Basse Egypte.
Marchant rapidement sur le Caire, Davout délivra le détachement français qui était assiégé dans Girgeh et dispersa trois autres rassemblements d'Arabes. A son arrivée dans la capitale, on venait d y apprendre la levée du siège de Saint-Jean-d'Acre et Téchec de l'armée de Syrie ; aussi Davout crut-il devoir se porter vers les provinces orientales afin de rétablir les communications avec Bonaparte, aux côtés duquel il rentra au Caire, le 14 juin 1799.
Au moment où il avait été rappelé par le général Dugua, Davout avait adressé au général en chef une lettre où il
76 DAVOfT, MARÉCHAL D'EMPIRE
lui annonçait à la fois les succès obtenus dans la Haute Egypte et son rappel au Caire ; dans la relation de ces faits auxquels il vient de prendre une part si glorieuse, Davout, par modestie, ne place pas une fois son nom* Bonaparte, le jour même de son entrée au Caire, y répondit par la lettre suivante :
. J'ai lu, citoyen général, avec intérêt, la relation que vous* m'avez envoyée des événements qui se sont passés dans la Haute-Éjçypte, et j'approuve le parti que vous avez pris de vous rendre au Caire. Ce point était d'une telle importance dans Téloignement où se trouvait Tarmée, qu'il devait principalement fixer toutes les sollicitudes.
Le 27 juin, Bonaparte donnait Tordre à Davout de se porter à Atfyeh, de disperser les rassemblements qui se formaient dans cette province et, s'ils remontaient vers la Haute Egypte de les y poursuivre. 11 lui attribuait en même temps le commandement des provinces de Benesouef, Minieh et Fayoum, et lui annonçait qu'il lui serait alloué le même traitement de table qu'aux généraux de division. Mais sur ces entrefaites une grave attaque de dyssenterie retint Davout au Caire et mit même ses jours en danger. Il se rétablit cependant assez promptement ; la crise où se trouvait l'armée lui rendit des forces.
La nouvelle était arrivée au Caire que les Turcs venaient de débarquer sur la plage d'Aboukir et qu'ils s'étaient emparés de cette place (1°' juillet). Bonaparte accourut en toute hâte pour les rejeter à la mer, et Davout, bien qu'encore imparfaitement guéri, le suivit.
Le 25 juillet, on était en présence des Turcs. Le général
CAMPAGNE DÉGYPTE 17
Davout fut chargé de prendre position entre Alexandrie et Aboukir couvrant ainsi Taile gauche de Tarmée française, de faire face à Mourad et aux Arabes s'ils se présentaient et d'entretenir les communications avec le général Marmont, qui commandait à Alexandrie. Pour remplir cette mission le général en chei ne put lui donner que deux escadrons de cavalerie et cent dromadaires. Davout ne prit donc pas une part directe à la journée d'Aboukir, mais il contribua à en assurer le succôs; safière contenance, quelques démonstrations habilement ménagées suffirent pour contenir les Arabes et les décider à la retraite.
L'aile gauche de Tarmée n'ayant dès lors plus rien à craindre, il vint la rejoindre et prendre sa part aux travaux du siège d' Aboukir, dont la direction avait été confiée au général Lannes; 5000 Turcs s'étaient renfermés dans le fort.
Le 30 juillet, Davout, qui était de tranchée, résolut, sur les renaeignements que lui fournit le chef de brigade du génie Bertrand, de tenter une attaque générale sur toutes les positions que les Turcs occupaient en dehors du fort, afin de les y resserrer. Il marcha droit au village d'Aboukir dont il fallut enlever successivement toutes les maisons où les Turcs s'étaient logés et où ils se défendirent avec la plus grande opiniâtreté. Cette attaque eut tout le succès que Ton pouvait attendre de l'intelligence et de l'énergie de Davout, qui partagea tous les périls de ses troupes et courut personnellement les plus grands dangers. 11 avait pénétré dans une maison avec une quinzftine de grenadiers, quand il s'y vit cerné par toute une colonne turque. L'ennemi s'efforçait d'enfoncer la porte, déjà ses coups l'ébran-
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laienl, elle allait céder; c'est le moment que choisit Dav^ut pour commander à ses hommes de faire feu au travers de la porte. Celle décharge renversa les premiers assaillants, Davout profita de la confusion qu'elle avait jetée dans leur§ rangs, fit ouvrir la porte, fondit sur Tennemi à la baïonnette et rejoignit ainsi les siens. Écrasés par les 18* et 21'* demi* brigades, par un bataillon de la 25"" et par trois compagnies de voltigeurs, les Turcs furent rejetés dans le fort; 180Ô d'entre eux, coupés par la 22* demi-brigade, jetés dans la mer, se noyèrent plutôt que de se rendre. On tourna aussitôt contre la place les canons dont on venait de s'em,parer, et, ce succès de Davout enlevant tout espoir à l'ennemi, trois jours japrès, le 2 août, la garnison turque se rendait à discrétion. .
Le 24 thermidor (11 août 1799) Davout adressait d'Aboukir à sa mère la lettre suivante :
A la citoyenne Minard Davout,
à Ravières, par Ancy-le-Franc, département de l'Yonne.
Croyez, ma chère Maman, que je suis vivement affecté de toutes les inquiétudes que je vous occasionne, ainsi qu'à toute ma famille ; au moins si quelques-unes de mes lettres parvenaient en France! Maman serait tranquille sur la santé et Texistence de ses trois fils. Nous nous portons tous les trois aussi bien que possible. C'est avec plaisir qun je vous annoncerai qu'Alexandre se conduit on ne peut pas mieux; il est toujours dans l'état-major du général Bonaparte, il y jouit de toute l'estime de ses camarades et de ses chefs. Charles est toujours sous-lieutenant dans le 20®; son chef de brigade jest content de sa bonne volonté. Voilà des détails qui satisferont le cœur d'une bonne mère.
J'ai eu, indirectement, la nouvelle de Tarrivée de Labarre ', à Livourne ; je désire bien vivement que rétablissement, dont je vous ai parlé dans le temps avec ma sœur, ait eu lieu, et qu'à mon retour en France je me trouve un oncle que de petits marmots caresseront bien. Labarre me paraissait vivement désirer ce mariage ; je ne doute pas, d'après cela, qu'il ne soit consommé, si ma sœur a vu, du même œil que moi, les bonnes qualités de mon ci-devant aide-de-camp. Dites à la bonne madame Leroy et à son respectable mari, qu'au milieu des sables brûlants de l'Egypte je me rappelle d'eux, et que mon vœu le plus ardent est de les retrouver en parfaite sant^. Rappelez^moi aussi au souvenir de toutes mes connaissances de Raviéres, de la famille Boisgérard, et généralement à celui de toutes les personnes qui vous parleront de moi.
Vous ne serez pas fâchée d'apprendre que je n'ai, jusqu'à présent, laissé en Egypte qu'une mauvaise dent; une mauvaise dent de moins dans l'intérieur d'une famille est une bonne chose. Donnez de mes nouvelles à mon oncle de Somme ; assurez-le que, lorsque je reviendrai en France, je m'arrangerai de manière à passer quelques jours chez lui. Dans quelques mois je lâcherai de vous faire un envoi du double de celui de Malte, pour vous et Julie ; c'est le citoyen Jacquesson fils qui a dû remettre à Julie les 63 livres de bon café; 100 à 120, cette année, ne vous seront pas nuisibles.
Je n'ai pas encore reçu une ligne de France de qui que ce soit. Les Anglais assurent que s'ils arrêtent nos lettres, c'est qu'un arrêté du Directoire ordonne d'arrêter les leurs. Cet arrêté est bien immoral et contraire à tous les usages reçus ; c'est nous qui en sommes les victimes. Celte ignorance où je suis du sort de tous mes proches et de toutes mes connaissances est bien pénible; mais, si j'avais la certitude qu'on reçoit de temps à autre quelqu'une de mes lettres, mon cœur serait bien soulagé.
i . Aide*de-caaip de Davonl, en Egypte.
Les deux Junot jouissent d'une parfaite santé , instruisez-en
leur oncle Maidan.
Adieu, chère Maman, jouissez toujours d'une bonne santé,
c'est le vœu le plus cher de votre fils.
P, S. — Pour que vos lettres me parviennent, envoyez-les a une de vos connaissances de Paris, que vous chargerez de les remettre au ministre de la marine ou à un de ses premiers commis, en leur faisant promettre de ne pas oublier de les envoyer par le premier aviso ou bâtiment que le Gouvernement enverra en Egypte.
Le général MarnK)nt, de Châtillon-sur-Seine, est ici, très bien portant; je suis fort aise d'avoir fait sa connaissance. Cet officier est aussi aimable par les qualités du cœur que par ses talents.
A Aboukir, ce 24 thermidor, an Vil de la République.
Et, au-dessous :
Vu par le commandant anglais, \V. Sidney Smith, qui acheminera volontiers toute lettre qui ne traite que des aifaires de famille. L'écrivain s'est trompé en croyant que la conduite'du Directoire peut jamais servir d'exemple à ses opposants.
Devant Alexandrie, 11 août.
La rigueur, avec laquelle la croisière anglaise interceptait toute correspondance avec la France, explique assez la prudente réserve de celte lettre, une des seules d'ailleurs, sinon même la seule de Davout, qui soit alors parvenue h son adresse '.
1. L'original de la lettre de Davout est aux archives du chAteau de Ravières, propriété de mcsdeuioiseiles de Chappedelaiue, petites-ftUes de pon frère Alexandre.
Du Caire, où Tavaient rappelé les soins à donner à Torganisalion de TEgypte, le général en chef revenant, à ses anciens projets pour Davout, lui conféra le commandement des provinces de Fayoum, Minieh et Benesouef. Mais pendant qu'il ne paraissait ainsi occupé que de l'Egypte, Bonaparte faisait secrètement ses préparatifs pour retourner en France- Ayant quitté le Caire, sous prétexte de visiter la Basse Egypte, il s'embarqua le 22 août et après une périlleuse traversée de 48 jours, il débarqua le 9 octobre près de Fréjus. Un mois allait lui sufflre pour renverser le Directoire; le 9 novembre il avait opéré la révolution du Dix-huit Brumaire.
Kléber, à qui Bonaparte en pariant avait laissé le commandement de Tarmée, ne se montra pas tout d'abord à la hauteur de cette lourde responsabilité. Il était inquiet, mécontent, découragé ; entre ses mains larmée, démoralisée par le départ de Bonaparte, se fondait tous les jours tandis que les ennemis augmentaient de force et d'audace. Bref plutôt que de combattre il préférait recourir aux négociations, « pour conserver, disait-il, à la France des braves qui lui seraient plus utiles sur d'autres champs de bataille. » On a prétendu aussi qu'il était impatient de rentrer en France, afin de contrebalancer l'influence de Bonaparte dont la gloire le tourmentait et dont il avait deviné les projets.
Quoiqu'il en fût, dès le mois d'octobre Kléber se mit en relation avec Sydney Smith, qui commandait l'escadre anglaise dans les mers du Levant. Le 30 octobre, il lui annonça qu'afin d'entamer des négociations il allait lui envoyer le général Desaix et l'administrateur Poussielgue^
sa DAVOUT, MARÉCHAL D'EMPIRE
et que les conférences pourraient se tenir à bord du vaisseau du commandant anglais. Malgré le mécontentement que ces ouvertures avaient causé parmi les généraux et dans tous les rangs de Tarmée, Kléber n'en persista pas moins dans son projet et, le 7 décembre 1799, il donna à Desaix et à Poussielgue ses dernières instructions. Les mauvais temps retardèrent [quelque peu encore le départ des plénipotentiaires; ils ne furent rendus que le 31 décembre à bord du Tigre.
Pendant que les négociations se poursuivaient, un détachement nombreux de Tarmée du grand vizir avait surpris le fort d*Ël Arisch, dont la garnison au mépris de la capitulation fut traîtreusement égorgée. C'est à une lettre de Davout au général Boyer que nous empruntons le récit de ce lâche attentat.
Au Camp de Belbia 18 nivôse an VIII (8 janvier 1800).
Je suis ici, mon camarade, avec le 22* de chasseurs, les 3* et4« de dragons, la 61* demi-brigade et 16 pièces d'arlillerie. Dans le cas où la suspension d'armes n'aurait pas lieu et qu'une colonne de Turcs vînt de ces côtés, soit qu'elle ait dessein de se porter ici ou sur vous, je marcherai sur elle.
Je vous invite, mon camarade, à me faire connaître ce qui pourra venir à votre connaissance sur Tarmée du grand vizir qui, comme vous en êtes sans doutç déjà instruit, s'est emparée d'El Arisch, le 9 de ce mois, après un siège de huit jours; mais son armée, au lieu d'exécuter la capitulation et de laisser sortir et retirer tranquillement sur Kadish les Français qui défendaient le fort, s'est rejetée sur cette malheureuse garnison qui a été assassinée, h l'exception d'une centaine d'hommes que l'on a faits prisonniers. Un soldat de celte garnison, voyant cette infâme trahison^ a été mettre le feu au magasin
à poudre et a donné la mort, par ce généreux dévouement, à plus de 2000 de ces brigands qui, par leur conduite, ont appris k ceux d*eQtre nous qui seraient assez lâches pour se rendre dans les combats que nous pourrions avoir avec eux, le sort qui nous est réservé.
Le chef de bataillon Grandpéré a été du nombre des assassinés; les Turcs ont poussé la cruauté, auparavant de lui couper la tête, jusqu'à lui faire faire plusieurs fois le tour du fort entièrement nu et en le frappant à chaque pas ; quelques autres officiers des plus distingués de cette garnison ont eu pareil sort. Le commandant de place, M. Cazal, n'a pas été assez heureux pour avoir ce traitement; il a survécu à son déshonneur. Lorsque cet officier a pris sur lui de capituler, le fort était encore sans brèche, et il n'avait eu que 20 hommes tués ou blessés depuis le commencement du siège. Les Turcs n'auraient peut-être jamais pu parvenir k faire une brèche, puisqu'ils n'avaient que du 8, du 3 et du 5.
Le général en chef est toujours au Caire ; je pense qu'il ne viendra ici qu'autant que la suspensiion d'armes n'aurait pas lieu.
J'enverrai des reconnaissances au puits d'El Babiar, par où les Turcs pourraient passer dans le cas où ils voudraient aller d'El Arisch à Suez, afin de pouvoir marcher sur eux dans le cas où ils feraient ce mouvement, chose que je ne crois pas car il leur faudrait trop de moyens de transport (objet qui leur manque) pour faire cette hasardeuse expédition.
Je vous salue. L. Dàvout.
Cependant les plénipotentiaires s'étaient transportés au camp du grand vizir à El Arisch, afin de mettre fin aux lenteurs de la négociation, et de leurs conférences était sortie la convention tristement fameuse d*El Arisch, à laquelle, le 15 janvier, le général en chef donna par une lettre son adhésion définitive. Toutefois pour la forme il rassem-
84 DAVOUT, MAIIÉCIIAL DEMPiRE
bla ses généraux en conseil de guerre à Salahieh. « Uû homme, dit M. Thiers, qui a montré à la guerre mieux que du courage, c'est-à-dire du caractère, le général Davout osa seul résistera ce coupable entraînement. Il ne craignit point de tenir tête à Kléber dont tout le monde subissait Tascendant, et combattit avec énergie le projet de capitulation. Mais il ne fut pas écouté et, par une fâcheuse condescendance, il consentit à îsigner la résolution du conseil de guerre en laissant écrire dans le procès verbal qu'elle avait été adoptée à l'unanimité. Davout néanmoins prit à part l'aide de camp Savary et le chargea d'affirmer à Desaix que, s'il voulait rompre la négociation, il trouverait de Tappui dans l'armée. » (24 janvier 1800). Desaix constatant l'unanimité du conseil de guerre n'eut point égard à cette proposition.
Davout avait prédit les résultats néfastes de la convention ; ses prévisions ne s'accomplirent que trop fidèlement. Le traité fut rompu par la perfidie des Anglais. Desaix, honteux en voyant le rôle qu'on lui avait fait jouer, s'en excusa auprès de Bonaparte : « je vous assure, lui écrivit-il, que je n'ai obéi qu'à l'ordre très précis du général en chef, w Kléber pour apaiser le mécontentement de Davout, et aussi pour le conserver à l'armée d'Egypte, lui offrit le grade de général de division. Davout le refusa, il n'aurait pas voulu que son avancement portât la date d'un événement aussi déplorable. Sa santé, très éprouvée ainsi qu'en fait foi l'attestation que le commissaire des guerres Renaty lui délivra le 13 février (24 pluviôse an VIll), lui fit solliciter l'autorisation de rentrer en France. Elle lui fut aussitôt accordée et il se tint prêt à partir en même temps que
Desaix. En compagnie du général Dugua, qui avait obtenu la même autorisation, Davout attendait à Aboukir le moment de s'embarquer, lorsque le 28 février ils virent entrer dans la rade l'aviso français TOsiris. Ce bâtiment avait à bord le colonel Victor Latour Maubourg, qui était chargé cîe porter en Egypte la nouvelle des changements politiques survenus en France. I^ 3 mars 1800 Desaix partit d'Alexandrie sur un bateau marchand et le môme jour Davout monta à bord de l'aviso l'Etoile ; les deux généraux ne tardèrent d'ailleurs pas à se réunir pour courir ensemble les chances.de la traversée. Quelques jours après les généraux Dugua, Vîal, l'administrateui' Poussielgue et d'autres officiers voulant suivre les deux bâtiments déjà en mer furent avertis que les vaisseaux anglais ne les laisseraient plus passer.
Poussés par les vents contraires, Desaix et Davout, après avoir été successivement jelés siu* les côtes de Rhodes, de Candie, de Morée et de Sicile, furent, dans les parages de cette dernière île, pris par la croisière anglaise que commandait ramiral Keith et conduits à Ltvourne, malgré les passeports anglais et turcs dont ils étaient porteurs. Après une dure captivité de vingt-neuf jours ils obtinrent la permission de continuer leur voyage.
Un nouveau péril les attendait dans les eaux de Fréjus ; arrêtés par deux corsaires barbaresques, ils allaient être emmenés à Tunis quand l'apparition subite de quelques voiles vint les délivrer. Le 24 avril, ils entraient enfin dans la rade de Toulon.
Du lazaret de Toulon où les deux généraux durent subir la quarantaine imposée à tous les bâtiments venant du Levant, ils annoncèrent aussitôt leur arrivée au Premier
Consul. En même temps Davout en faisait part à Carftot, alors ministre de la guerre, par la lettre suivante :
Au Lazaret de Toulon, 16 floréal an VIII. Citoyen Ministre,
J'ai rhonneur de vous annoncer mon arrivée : ma santé était très dérangée, j'ai, avec le consentement du général Kléber, profité du départ d'Egypte du général Desaix, pour me rendre en France, où nous sommes arrivés après quelques événements dont le général Desaix a dû vous donner connaissance.
J'espère que cette seconde quarantaine que Ton nous fait faire achèvera de me rétablir^ mais, dans tous les cas, si le gouvernement m'employe, je ne consulterai pas mes forces, mais mon zèle et mon devoir; et je m'empresserai de me rendre à la destination que vous me donnerez.
Salut et respect.