‹ De A à ZChapitre 14 sur 95 · CALDERON · texte numérisé non relu

CALDERON

La A'ille de Madrid va fêter son grand poète dramatique Calderon. Il y a donc encore un peu de place dans le monde pour autre chose que pour la politique. J'avoue que j'hésitais à le croire.

Ces fêtes auront un écho à Paris : l'Association littéraire internationale organise une représentation extraordinaire à l'Odéon. La France doit assez à la littérature espagnole pour prendre part à la manifestation madrilène.

Calderon a été plusieurs fois traduit chez nous, au moins en partie, car on ne porte pas à moins de quinze cents le nombre de ses pièces.

Quinze cents pièces ! — Hein ? d'Ennery !

Et, parmi ces quinze cents pièces, de véritables chefs-d'œuvre, comme le Médecin de son Uonneur et Y Alcade de Zalaméa.

C'est une rude et vigoureuse physionomie, ce Calderon ! Soldat d'abord, prêtre ensuite. Il y a, en effet, de l'arquebuse et du crucifix dans son oeuvre.

Le drame le plus caractéristique et le plus personnel de Calderon de la Barca est peut-être la Dévotion à la Croix, « comédie fameuse ». Elle appartient à la période du prêtre, alors que son auteur était chapelain de l'église de Tolède.

C'est le drame catholique et fanatique dans toute son essence et dans toute son horreur naïve.

CALDERuN Al

Le début en est saisissant.

La scène représente une gorge de montagnes, obscure et déserte, au milieu de laquelle se dresse une grande croix, formée de deux débris de chêne non équarris.

Deux cavaliers, deux jeunes gens, arrivent et mettent pied à terre.

— N'allons pas plus loin, dit l'un d'eux; voici un endroit qui convient à ce que je veux de vous. Tirez votre épée du fourreau, Eusèbe, et mettezvous en garde. Il faut vous battre.

— Volontiers; mais quelle est votre plainte?

— C'est un outrage trop grand pour que je le répète. Ma voix s'y refuse. Connaissez-vous ces lettres ?

— Jetez-les à terre ; je les ramasserai.

— Les voici... Eli bien ! vous avez pâli ; vous êtes troublé !

— Elles sont toutes de moi, je ne le nie pas.

— Eh bien ! moi, je suis fils de Lisardo Curcio, gentilhomme. Vous avez séduit ma sœur Julia. Demain, pour que l'honneur de notre nom ne soit pas terni, elle entrera dans un couvent ; elle sera religieuse de gré ou de force. Quant à vous, rendez-moi raison; que l'un de nous meure, et qu'il meure ici.

A cette fière harangue Eusèbe ne réplique rien d'abord. Il semble se recueillir, enfin il prononce d'un ton grave les paroles suivantes :

— .Je vous ai écouté, je me suis contenu. Lisardo, modérez-vous de même et entendez ma réponse. Il faut, dites-vous, que l'un ou l'autre tombe à cette place ; c'est bien, mais sachez auparavant

quel personnage est devant vous : un homme qui ne craint rien et qui se sent protégé par une main invisible. Je ne sais quel fut mon père. On m'a dit que j'étais né au pied d'une croix, le ciel pour dais, une i)ierre pour berceau. Trois jours, les bêtes féroces errèrent autour de moi sans toucher à l'enfant sans défense. Un berger me recueillit par miséricorde ; il s'appelait Eusèbe ; il me donna le nom d'Eusèbe de la Croix. Je grandis dans sa cabane ; mon naturel était dur et barbare ; l'astre de ma naissance était terrible, menaçant à la fois et sauveur; toujours la croix me protégeait... Embarqué avec des troupes, je vis notre vaisseau donner contre un écueil et se briser. Un madrier sur lequel je me cramponnai me sauva; c'était le symbole miraculeux qui me protégeait encore : ce débris avait la forme d'une- croix. Dans les batailles, en face des bandits, dans la misère, dans mes vices, dans mes crimes, toujours le signe divin veille sur moi. Je suis mystérieusement prédestiné. Lisardo, ne vous attaquez pas à moi; la mort ne voudra pas de moi, vous dis-je !

Lisardo l'a écouté avec impatience.

— Que ta langue se taise ! dit-il ; c'est maintenant au fer à parler.

Je connais peu de drames aussi altièrement posés. Quelle âpreté ! quelle sauvagerie ! quelle violence !

Eusèbe tue Lisardo, comme il l'a annoncé. Ce meurtre n'est que le prélude d'une série de forfaits : couvents forcés, brigandages dans les sierras. Et partout, même dans les moindres épisodes, éclate l'idolâtrie du symbole, la décotionà la croix.

CALDEROX 49

— Un prêtre qui traverse la montagne est atteint par la balle d'un des soldats d'Eusèbe ; mais ce prêtre a composé un Traité des Tïiiracles de la Croix, et son manuscrit se trouve sous son habit, à la place du cœur. La balle s'amortit sur ce bouclier.

Je n'ai pas l'intention d'analyser ce drame étrange et farouche. Il suffira de savoir que le père de Lisardo se met à la poursuite du meurtrier de son flls et du séducteur de sa fille. Il apprend, par suite d'une complication, qu'Eusèbe est le propre frère de Julia. Depuis Calderon, cette situation a souvent été transi:)ortée au théâtre.

M. du Camp se souvient de beaucoup de choses, excepté du jour et de raniiée de sa naissance. C'est un point que sa modestie abandonne aux faiseurs de dictionnaires biographiques. Il ne s'est engagé, d'ailleurs, qu'a donner des Souvenirs littéraires. « Je suis un trop mince personnage, — dit-il dans son avant-propos, — je me suis trop résolument tenu à l'écart delà vie publique, pour me permettre d'écrire des Mémoires. »

Voilà de l'humilité bien comprise ; mais M. Maxime du Camp est-il sûr autant que cela de s'être toujours tenu à l'écart de la vie publique? Qu'estce donc que son enquête en quatre gros volumes sur les événements de la Commune ? Qu'est-ce donc que ses Souvenirs de 1848'i II semble au contraire à beaucoup de gens qu'il a joué un rôle singulièrement et terriblement en évidence. De ce qu'il n'a pas été un personnage otiiciel, en a-t-il moins exercé une action et UDe pressionsur son époque?

N'insistons pas. Il se tourne aujourd'hui vers de plus tranquilles occupations. Bien subtile est la dittérence qu'il prétend établir entre des Souvenirs et des Mémoires. 11 a beau dire qu'il n'est qu'un témoin, qu'il ne Veut que s'occuper de ses amis défunts; tournez la page : il va vous raconter sa « première fessée ».

Trois hommes ont tenu une grande place dans Texistence de M.Maxime du Camp. Ce sont, par ordre chronologique : Louis de Cormenin, Gustave Flaubert et Louis Bouilhet.

Ce qu'il raconte d'eux est bien raconté, simple et touchant. Comment pourraît-il en être autrement? Ce sont les heures enchantées de la jeunesse qu'il évoque.

A l'amitié qu'il éprouve pour eux trois se mêle une dose d'admiration plus prononcée pour Gustave Flaubert, Cela se comprend. M. Maxime du Camp obéit à un courant contre lequel personne n'a encore réagi. Le moment présent est à l'enthousiasme pour Flaubert. En parlant de lui, l'auteur des Souvenirs Uttérab-es a cet avantage sur les enthousiastes du moment présent qu'il a été l'ami des premiers jours.

Peut-être est-il allé un peu loin dans ses révélations ; peut-être eut-il mieux fait de taire quelques-unes des infirmités cruelles de Gustave Flaubert; l'opinion publique le lui a déjà fait entendre, non sans sévérité. — N'écris rien sur ton ami mort que ton ami vivant n'ait pu lire avec satisfaction ! — M. Maxime du Camp ne paraît pas avoir eu connaissance de ce précepte élémentaire.

En revanche, il a des épisodes charmants sur ce grand malade, qui fut souvent un grand enfant.

En dehors de Gustave Flaubert, de Louis Bouilhet et de Louis de Cormenin, les Souvenirs de M. Maxime du Camp n'ont que peu d'intérêt et peu de consistance. Il ne faut pas le sortir de ses trois amis. Les coups d'œil jetés par lui sur les choses de son temps sont absolument superficiels ; ses

Oi PORTRAITS CONTEMPORAINS

jugements sur les hommes, à peu d'exceptions près, sont écourtés et fréquemment injustes. Il ne connaît d'autres guides que ses sympathies et ses antipathies. Ainsi, il ne discute pas Ledru-RoUin, il l'exécute.

En littérature pareillement. Henri de Latouche, l'excellent lettré, celui qui a révélé André Chénier à la France, le conseiller de George Sand, l'auteur de la comédie étrangement puissante de la Reine d" Espagne; Henri de Latouche, qui a signé cinq ou six romans dignes au moins d'analyse, est traité par lui de médiocrité. « H possédait une toute petite fortune, qu'il avait gagnée en publiant chez le libraire Auguste Pillet les comptes rendus du procès Fualdès. » A qui M. du Camp fera-t-il croire qu'on gagne une fortune, si petite qu'elle soit, par une spéculation semblable, alors que tous les journaux de l'époque avaient le droit de publier les mêmes comptes rendus ?

Une autre fois, c'est le poète Barthélemj^ qu'il prend à partie. « J'ai appris, dit-il, il y aune quinzaine d'années peut-être, sur la Némésis, un détail ignoré et. qu'il est bon de faire connaître. Malgré son extrême facilité, et quoi qu'il fût aidé par Méry, Barthélemj^ ne suffisait pas au labeur qu'il avait assumé, et il ne parvenait pas toujours à composer une satire par semaine. l\ avait de mystérieux collaborateurs parmi les jeunes gens qui cherchaient à faire leur trouée dans le monde des lettres ou ailleurs. Un de ceux dont il utilisait le plus volontiers et dont il achetait les vers était un homme de chétive apparence, maigrelet, au dos voûté, au visage énergique et ravagé, qui se faisait appeler Gail-

lard. Or, ce nom de Gaillard était un pseudonyme ; le vrai nom était Lacenaire. »

Yoilà un beau racontar, ma foi ! il n'y manque que la vraisemblance. Je passe sur le côté calomniateur et profondément injurieux, sur les vers achetas ; et par qui? par l'écrivain le plus consciencieux et en même temps le plus hautain, par Barthélémy ! Mais la collaboration de Lacenaire, quel est l'homme un peu au courant de l'histoire littéraire du dix-neuvième siècle qui pourrait y ajouter foi? Lacenaire n'était pas seulement un monstre dans l'ordre social, c'était encore un crétin dans l'ordre poétique. On a réuni ses vers en volume, si l'on peut appeler des vers ce ramas d'inepties sans règles grammaticales, ces chansons d'égout où l'on ne trouverait pas à utiliser une moitié d'hémistiche... Otez vite cette vilaine anecdote de votre livre, Monsieur du Camp !

L'exactitude est le côté faible de l'auteur des Souvenirs, littéraires. Il accepte des renseignements de toute main. Le mal n'est pas grand lorsqu'il ne s'agit que des Huguenots. « J'ai oui raconter au sujet de ce duo, écrit M. Maxime du Camp, une anecdote que je crois vraie, quoique je n'en aie pas vérifié Vexactitude. » Mais cela donne à frémir lorsqu'on songe qu'il aurait pu procéder de la même façon pour ses enquêtes des Convulsions de Paris !

Ce matin, le Journal des Débats, qui n'est point suspect d'hostilité calculée envers M. du Camp, ne pouvait se tenir d'écrire les lignes suivantes au sujet de son livre :

M. Maxime du Camp, qui a beaucoup vu, s'est

beaucoup souvenu ; quand il n'a pas vu, il s'est informé, ce qui est encore un grand mérite, à la condition cependant qu'on ne parle point avec l'assurance d'un témoin lorsqu'on n'a été qu'un juge instructeur ou un confident; la chose est advenue parfois à M. Maxime du Camp en matière d'histoire contemporaine. »

M. du Camp apporte la même légèreté d'examen dans rorthographe des noms propres. Il écrit Moupou et Maupou au lieu d'Hippolj'te Monpou. Il écrit Lœve-Yeimars au lieu de Loève-Veimars. Puérilités, si l'on veut.

Il a aussi des manières à lui de juger les comédiens. Prenons, par exemple, ce croquis de Geffroy, du Théâtre-Français : « GefFroy n'était point ce que l'on appelle un artiste à effet; il ne cherchait pas à en produire et faisait bien. Malgré Une physionomie assez dure, ironique, dédaigneuse, il n'était point déplaisant; il était alerte et adroit; à le regarder se mouvoir en scène, on reconnaissait un hotnme familiarisé aoec les bons exrcices du corps, avec l'escrime, la paume et la natation. »

Du diable si, en voj^antGeffroy jouer Chatterton, l'idée m'est jamais venue de murmurer : « Voilà un gaillard qui doit être très fort au jeu de paume ! » — De même, lorsqu'il remplissait dans Diane le rôle du cardinal de Richelieu (cité par M. du Camp), il aurait fallu être bien malin pour deviner un homme familier avec la natation.

Parce que j'ai commencé cet article sur le mode taquin, on aurait tort d'en conclure que j'y ai été poussé par une animosité personnelle. Mes rapports assez nombreux avec M. Maxime du Camp, et qui

datent de loin, ont toujours été de la meilleure confraternité. J'ai été et je reste très partisan de ses Chants modernes, de ses Lettres de Hollande, de ses Salons, de son Egypte et NuMe. Il y a là un talent nerveux et vibrant, tempéré par une phrase correcte qui atteste les plus fortes études classiques.

Même dans ses Souvenirs littéimires, pour lesquels j'ai dû faire quelques réserves, je trouve des morceaux assurément remarquables. Ce sont ceux surtout où il se souvient pour son propre compte ; on ne niera pas l'émotion qui anime ce « couplet » :

« 0 vieux homme ! penché sur ton papier, grisonnant, presque chauve et courbé, est-ce bien toi qui as été si chevelu, si résistant, si actif? Estce toi qui as tant voyagé, qui, si souvent, as dormi sous les étoiles du ciel d'Orient; qui as vécu avec les Arabes des bords de la mer Rouge, qai as chassé l'autruche et le lion avec les hommes de grande tente ? Est-ce toi qui as fait la guerre ? Est-ce toi qui as si profondément aimé les amis qui t'ont précédé dans la tombe dont tu t'approches? Est-ce bien toi ? »

Cette note mélancolique se retrouve souvent dans le livre, M. Maxime du Camp est visiblement hanté par des images funéraires. Il parle à chaque instant de la poussière des tombeaux et de sa fin prochaine. Mais cette fin, il ne semble pas l'envisager avec la sérénité du sage. Espérons que le milieu apaisant dans lequel il vit aujourd'hui (je parle de l'Académie française) aura raison de ces visions chagrines. D'ailleurs, certains académiciens ne meurent qu'une fois : c'est le jour de leur réception.

L'inauguration de la statue de Carnot doit avoir lieu le 1" septembre, dans sa commune natale, à Nolay, en Bourgogne.

Ce n'est pas trop tôt.

La Belgique avait déjà devancé la France. On peut voir à Anvers une statue de Carnot, son défenseur en 1814. La Belgique a payé sa dette de reconnaissance avant la France.

En France, voici ce qui se passe maintenant. Le Figaro a publié avant-hier un article sur Carnot où on lit ceci : « Carnot ne fut autre chose, en somme, qu'un organisateur médiocre, un politique sans principes et sans dignité, un jacobin tout aussi exécrable que ses congénères, »

Et voilà exécutée en trois lignes une de nos gloires les plus incontestées jusqu'à présent.

C'est triste, l'esprit de parti poussé à ce point.

L'écrivain du Figaro ajoute en un autre paragraphe : « La plupart du temps, Carnot n'alla aux armées que pour faire jurer aux troupes de manquer aux serments qu'elles avaient précédemment prêtés, ou pour destituer les officiers suspects de n'aimer point d'amour tondre le jacobinisme ou les jacobins. »

Or, voici comment l'histoire s'exprime sur l'attitude de Carnot aux armées :

L'ennemi s'avançait, la Picardie était envahie. Carnot part avec Jourdan ; la bataille s'engage. Le poste de Wattignies était formidable ; il fut résolu qu'on porterait là tous les efforts et qu'on enlèverait cette position à la baïonnette. L'instant fut terrible ; Carnot combattait à pied, un fusil à la main; pour hâter sa marche, il monte sur le cheval d'un dragon qui venait d'être tué ; il se précipite en avant, entraîne les soldats, fond sur l'ennemi, est repoussé, revient de nouveau et réussit à planter son drapeau sur le sommet des redoutes impériales.

Voilà ce que Carnot faisait aux armées la plupart du te7nps.

Ce glorieux fait d'armes, signalé par toutes les biographies, est passé sous silence par l'auteur de l'article en question, qui traite dédaigneusement Carnot à'homme de guerre en cliaiiibre.

Telle n'était pas l'opinion de Dumouriez, qui, dans la dernière édition de ses Mémoires, a tracé le portrait le plus élogieux de Carnot. « C'est lui, dit-il, qui est le créateur du nouvel art militaire en France. •»

Les ennemis de Carnot ne lui pardonnent pas sa signature au bas d'arrêtés funestes émanés du Comité de salut public. Il s'est montré, toute sa vie, fort sensible à ce reproche, et il n'a jamais laissé passer une occasion de se justifier. On a de lui une lettre à son camarade de jeunesse, Beffroy de Reigny, où il entre à ce sujet dans des explications assez étendues.

Befïroy, dans un travail apologétique, avait

58' PORTRAITS CO.NTEilPORAI.XS

rejeté ces signatures sur une certaine faiblesse de caractère.

Carnot lui répond vivement :

« Certes, celui qui a toujours combattu les factions, tantôt celle des jacobins, tantôt celle des courtisans ; celui qui a rempli des missions délicates sans jamais faire couler une goutte de sang et sans jamais laisser fléchir les principes; celui qui, le premier, a attaqué Saint-Just et Robespierre, et osé les traiter hautement de dictateurs ; qui proposa aux comités réunis de les dénoncer à la Convention, de fermer les Jacobins, de faire arrêter Henriot, de dissoudre la Commune et de prendre ainsi à temps toutes les mesures de suprême ordre public, celui-là, j'imagine, n'est pas aussi faible qu'on pourrait le croire.

» Mais je ne me plains pas de l'opinion qu'on peut se former sur mon compte. Pourvu que ma probité et la droiture de mes intentions soient sauves, j'abandonne tout le reste, et je pense qu'en République, à part ces deux articles, un bon citoj'en doit tout sacrifier.

» Le moindre retard eût perdu la chose publique; le seul moyen d'aller était de distribuer la besogne et de signer de confiance celle des autres. J'étais chargé de la partie militaire, et je faisais moi-même tous les arrêtés et toutes les minutes des lettres aux représentants du peuple en mission aux armées, ainsi qu'à tous les généraux. S'il en est une seule qui ne soit pas marquée au coin de la justice, de l'humanité, de la fermeté, de la. moralité la plus pure, je passe condamnation. Mais il

serait souverainement injuste de me rendre responsable des actes dont je n'ai jamais pris ni pu prendre la moindre connaissance.

» Je travaillais dix-huit heures par jour, mes forces étaient épuisées, je ne pouvais faire plus... »

Plus tard, — la chose lui tenant à cœur, — il est revenu sur ce chapitre dans un écrit publié en 1815 et intitulé : Exposé de la conduite politique de M. le lieutenant général Carnot.

» Toutes ces inculpations, y dit-il, se sont réduites à quelques signatures de forme, en très petit nombre, pour des affaires que la multitude de celles dont j'étais personnellement chargé ne me permettait pas de discuter. Ce n'est pas lorsqu'on est obligé de correspondre avec quatorze armées, sans employer de secrétaires, qu'on peut s'occuper d'autre chose. Si j'avais refusé ma signature aux actes de mes collègues, ils m'auraient refusé les leurs; toute ma machine périssait entre mes mains et il y eût eu bien d'autres victimes. »

Et quelques lignes plus loin : « Je crois avoir sauvé plus de monde au Comité de salut public que Robespierre n'en a fait périr. »

La vérité est là.

Carnot fut l'homme du monde le plus bienfaisant, le plus serviable, le plus courtois, le plus laborieux le plus sincère.

II est hors àe doute ([ne >ies signatures de for?ne ont eu quelques inconvénients, s'il faut ajouter foi à une anecdote rapportée par M. F. Grille.

Carnot habitait rue Saint-Florentin, n° 2, dans une maison tenue par une dame qu'il aimait beaucoup et qu'il voyait quotidiennement.

60 PORTRAITS CûNTEHPOR A IN s

Cette dame, un jour, fut arrêtée et conduite en prison. Quels furent son étonnement et son indignation en voyant sur le mandat d'arrêt la signature de son locataire, de Carnot lui-même I

Carnot rentre à minuit rue Saint-Florentin. Tout le monde accourt au-devant de lui.

— Comment ! lui dit-on, vous avez signé l'ordre d'arrestation de votre amie, de M""® N... I

— Moi ! s'écrie-t-il au comble de la surprise.

Et, tout ému, il retourne au Comité de salut public, demande, exige et obtient la liberté de son hôtesse.

Cela aurait dû le rendre plus circonspect à prêter sa signature.

Un écrivain royaliste, qui n'est pas suspect de tendresse envers Carnot, Maliul, a résumé ainsi son jugement sur lui : «Il joignit aux vertus publiques les vertus privées. Dans une République bien réglée, il serait arrivé, selon l'ordre naturel des choses, au timon de l'État; il eût présidé à ses destinées. A\issi désintéressé, aussi dévoué à la patrie, aussi véritablement grand que Washington, il n'aurait pas gardé avec moins de fidélité que lui le dépôt sacré des libertés publiques. Mais sa capacité et sa probité se trouvèrent malheureusement annulées par son association avec des hommes plus ambitieux. »

A ceux qui préfèrent les jugements laconiques, je conseillerai encore d'ouvrir le Mémorial de Sainte-Hélène, au tome II, page 13G. Ils y trouveront ces mots de Napoléon :

« Carnot est l'homme le plus honnête qui ait figuré dans la Révolution. Il a quitté la France sans un sou. »

Page 1