‹ De A à ZChapitre 15 sur 95 · ARMAND CARREL · texte numérisé non relu

ARMAND CARREL

La ville de Rouen se prépare à élever une statue à Armand Carrel.

Corneille et Boeldieu ne lui suffisaient pas. Il lui fallait encore le journaliste sévère et triste, — l'homme qui, bien que Normand, est celui qui répond le moins à Tidée qu'on se fait d'un Normand.

Carrel avait déjà une statue dans le cimetière de Saint-Mandé, sculptée par David d'Angers. Mais qu'est-ce que c'est qu'une statue parmi les morts? La vraie statue est celle de la place publique, celle qui est mêlée au monde des vivants, qui semble prendre sa part des agitations, des intérêts, des passions de la foule.

C'est surtout sur la place d'un marché que j'aime à voir la statue d'un personnage célèbre. Explique qui pourra cette prédilection. Je trouve quelque chose de touchant dans une tète bonne et pensive qui semble se pencher sur le va-et-vient des vendeurs et des acheteurs, sur l'amas bariolé des marchandises exposées, sur les coiffes des femmes, sur les jeux des petits garçons. Je sais bien que i)ersonne ne fait attention à la statue, mais c'est égal, elle est la dominante pittoresque du tableau.

J'ignore dans quel endroit — marché ou promenade — la municipalité de Rouen a l'intention de dresser la statue d'Armand Carrel. Mais je crains

bien qu'elle ne fasse peur aux enfants. La physionomie du publisciste a quelque chose d'âpre et de dur. C'est, pour employer une image populaire, l'idéal du monsieur qui n'est pas commode.

Armand Carrel aurait aujourd'hui quatre-vingthuit ans. Il naquit à Rouen le 8 mai 1800, dans la rue Coignebert, ainsi que le constate une plaque commémorative posée sur une maison qui portait alors le numéro 16. Son père était un modeste commis marchand, qui plus tard exploita pour son compte un fonds de dentelles et de linons. On a parlé de sa mère comme d'une femme de beaucoup de bons sens et d'une grande fermeté de caractère. La mère eut longtemps beaucoup d'empire sur le fils.

Les premières années d'Armand Carrel, au lycée de Rouen, ne paraissent avoir eu rien de remarquable en dehors de sa vocation irrésistible pour le métier des armes. Il triompha de la résistance de sa famille et entra à Saint-Cyr. Là, il commença à donner des preuves d'indépendance et de fierté; il était déjà libéral.

— Avec des opinions comme les vôtres, lui dit un jour le général d'Albignac, commandant de l'école, vous feriez mieux de tenir l'aune dans le comptoir de votre père.

— Mon général, répondit le jeune Carrel, si ja-mais je reprends l'aune, ce ne sera pas pour mesurer de la toile.

L'impertinence n'avait pas attendu chez lui le nombre des années.

A vingt-un ans, on le trouve sous-lieutenant au 29" de ligne.

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Mais quel sous-lieutenant ! Agité, inquiet, conspirateur...

Mon dessein n'est pas crécrire une biographie d'Armand Carrel, non plus qu'une étude. J'aurais trop à dire sur sa carrière militaire, si courte et si diversement remplie. Il y eut bien des illogismes dans sa conduite. Démissionnaire en 1823, il passa en Espagne et offrit ses services à la cause constitutionnelle; Français, il se servit de ses armes contre des Français. Toutes les statues qu'on pourra lui élever ne feront pas oublier cela.

On sait comment il fut fait prisonnier sur le champ de bataille, puis mis en jugement et condamné à mort, et enfin acquitté. Au cours de la procédure, il avait voulu jeter sa chaise au visage du président du conseil de guerre.

De tous les actes de violence d'Armand Carrel, et ils sont nombreux, celui qui fit le plus pour sa réputation est son apostrophe à la Chambre des pairs alors que, devenu journaliste, il y avait été amené pour défendre M. Rouen, gérant du National.

Le nom du maréchal Xey arriva sur ses lèvres.

« A ce nom, dit-il, je m'arrête, par respect pour une glorieuse et lamentable mémoire. Je n'ai pas mission de dire s'il était plus facile de légaliser la sentence de mort que la revision d'une procédure inique ; les temps ont prononcé. Aujourd'hui, le Juge a plus besoin de réhabilitation que la victime. »

On s'imagine l'effet produit par ces paroles.

Le président répliqua avec vivacité : « Défenseur, vous parlez dfevant la Chambre des pairs. Il y a ici des juges du maréchal Ney; dire que ces juges

ont plus besoin de réhabilitation que la victime, c'est une expression, prenez-y garde, qui pourrait être considérée comme une ofïense. Je vous rappellerai que le texe de la loi, dont j'ai eu l'honneur de vous donner lecture, serait aussi bien applicable à vos paroles qu'à l'article dont M. Rouen est ici responsable. »

Mais Carrel n'était pas facile à intimider; sa, réponse fut foudroyante.

« Si, parmi les membres qui ont voté la mort du maréchal Ney et qui siègent dans cette enceinte, il en est un qui se trouve blessé de mes joaroles, qu'il fasse une proposition contre moi, qu'il me dénonce à cette barre, j'y comparaîtrai; je serai fier d'être le premier homme de la génération de 1830 qui viendra protester, au nom de la France indignée, contre cet abominable assassinat ! »

La stupeur fut unanime.

Armand Carrel était perdu sans un appui qui lui vint des bancs même de la Chambre des pairs.

Le général Excelmans se leva brusquement et, avec un accent inexprimable :

« Je jpartage l'opinion du défenseur ! s'écria-t-il ; oui, la condamnation du maréchal Ney a été un assassinat juridique; je le dis, moi! »

Le président iut forcé dépasser outre.

Certes, Armand Carrel doit être considéré comme un journaliste de haut talent. Peut-être y avait-il en lui l'étoffe d'un homme d'État. Qui peut le

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