DE CHAMPAGNY
Est-il beaucoup de gens qui puissent se vanter d'avoir lu les œuvres de M. le comte de Champagny ? On me permettra d'en douter. C'est pourtant cet écrivain hautement obscur, si je puis employer cette expression, que les académiciens ont préféré à Théophile Gautier. Le jour de cette élection, Mérimée, qui était arrivé de Cannes tout exprès pour donner sa voix au grand poète (c'était en 1869), avait déjeuné aux Tuileries avec l'empereur, et celui-ci lui avait demandé : « Vous êtes venu voter pour M. de Champagny? — Non, sire, avait répondu Mérimée, je ne puis pas voter pour un clérical. »
Les mêmes gens qui n'ont jamais ouvert un volume de M. de Champagny ne manqueront pas de m'objecter que c'était un homme parfaitement distingué et écrivant au besoin en fort bon style. Parbleu ! qui est-ce qui en a jamais douté ? Mais où en serait-on si l'on mettait à l'Académie tous les gens distingués, et même tous ceux qui sont en état de se tirer proprement d'un discours académique : avocats, médecins, députés, ingénieurs, grands industriels? Tous les tapissiers ne seraient occupés qu'à fabriquer des fauteuils pour le palais Mazarin, et ce ne serait plus par quarante, mais par quatre cents, par quatre mille qu'on les compterait.
Le comte de Champagny était né académicien, cela est indiscutable. Le même Théophile Gauthier avait là-dessus une théorie bien arrêtée. Il disait dans ses entretiens intimes :
« On naît académicien comme on naît archevêque, cuisinier ou sergent de ville, et celui qui doit l'être ne meurt pas avant de l'avoir été ; la mort attend. Si tu dois être de l'Académie, ne te préoccupe de rien, tu en seras ! Ne prends pas la peine d'écrire un livre, c'est absolument inutile. Tu peux cependant t'amuser à lancer des pamphlets contre elle ; cela n'empêchera pas ton sort, s'il est écrit. Mais si tu n'es pas prédestiné, si tu ne dois pas en être, trois cents volumes et dix chefsd'œuvre reconnus pour tels par l'univers agenouillé, et même par elle, entends-tu bien? ne te feront pas ouvrir la porte. »
On sait que ce fut M. de Champagny qui reçut M. Littré à l'Académie française. Il avait été fort hostile à son admission, et il lui fit grise mine dans son discours.
« Vous ne l'ignorez point, monsieur, lui dit-il, c'est le littérateur, le philologue, l'écrivain que l'Académie couronne en vous nommant; ce n'est pas le penseur ni le philosophe... »
Je connais plus d'un homme de lettres qui, à la place de M. Littré, aurait pris son chapeau et quitté la séance. Que signifient de pareilles distinctions dans la docte compagnie ? Y accepte-t-on des moitiés d'écrivain, des tiers de littérateur? Faut-il des conditions pour entrer chez elle ? Mais le bon Littré devenait vieux ; il courba la tête, et se laissa diminuer et humilier par M. de Champagny.