BENJAMIN CONSTANT ET MADAME RECAMIER
La mode est aux Correspondances : Correspondance de M"* de Rémusat, Correspondance de Mérimée avec Panizzi, Correspondance de George Sand, Correspondance de l'abbé Galiani, etc. Voici le tour de la correspondance de Benjamin Constant, — correspondance presque exclusivement amoureuse. — « Nanan cela ! » comme il est dit dans le Monde où Von s'emmie.
On les attendait depuis longtemps ces lettres de l'auteur à' Adolphe. En 1849, M'"" Louise Colet, qui avait obtenu de M'"^ Récamier d'en prendre copie, en avait commencé la publication dans la Presse. Mais alors les deux familles intervinrent et s'adressèrent aux tribunaux pour arrêter cette publication.
Aujourd'hui, les deux familles se sont humanisées et la propre nièce de M"* Récamier, M"** Charles Lenormant, entre les mains de laquelle se trouvent les lettres authographes de Benjamin Constant, a enfin permis au libraire Calmann Lévy d'en donner une édition, moins impatiemment attendue qu'autrefois.
S'il était trop tôt en 1849, il est un peu tard à présent. La curiosité s'est détournée des deux auteurs de ce roman épistolaire: qui pense encore à Benjamin Constant? Quelques lettrés, quelques
bibliophiles. Certainement, il a sa place dans l'histoire, mais une place que personne ne lui envie. Les hommes politiques l'ont toujours tenu en médiocre estime. Il avait accepté de l'argent de la cour, comme Mirabeau. Ce n'était pas un caractère, c'était un esprit à la fois sentimental et sceptique. Au sortir de l'enfance, il avait eu pour maîtresse une femme de quarante-cinq ans. Quelque chose de faible lui en était resté. Il se battit en duel dans un fauteuil.
Il vivra surtout par ses cheveux flottants et par son habit bleu. La jeunesse de son temps paraît l'avoir aimé principalement pour ses vices. Il ne bougeait pas des tripots du Palais-Royal. Avec tout cela, des réveils à la Chambre, quelques élans généreux, un tribun par boutades. Dire qu'il n'en faut pas davantage pour être populaire !
Voilà le berger; — maintenant, voici la bergère :
Un visage candide, une grâce ineffable, c'était M'"* Récamier. Indulgent cette fois pour une de ses plus ravissantes créatures, le ciel ne lui a pas refusé l'élément pour lequel il l'avait formée. Elle a vu s'écouler dans une fête éternelle son éternelle jeunesse ; l'hommage lui faisait continuellement escorte, et le malheur ne s'est approché d'elle qu'à respectueuse distance.
Elles étaient trois sous le Directoire, les trois Grâces, selon les madrigaux d'alors : M"'' Tallien, Joséphine de Beauharnais et M'"^ Récamier. A elles trois, ces femmes ont affolé Paris et vu tomber les personnages les plus illustres à leurs pieds. On les rencontrait en tout lieu, aux concerts oîi chantait Garât, aux bals oîi dansait Trénitz ; — ce pauvre Tre-