‹ De A à ZChapitre 24 sur 95 · BENJAMIN CONSTANT ET MADAME RÉCAMIER · texte numérisé non relu

BENJAMIN CONSTANT ET MADAME RÉCAMIER

nitz, mort fou à Charenton ! — Elles étaient l'âme du l)laisir, et on les avait vues apparaître le lendemain de Thermidor, comme trois fleurs poussées tout à coup au bord d'un volcan éteint.

Voici comment celle qui devait bientôt régner sous le nom d'impératrice écrivait à M'"* Tallien, en lui donnant rendez-vous à une fête éblouissante de l'hôtel Thélusson : « Venez avec votre dessous de robe fleur de pêcher, il faut que nos toilettes soient les mêmes; j'aurai un mouchoir noué à la créole, avec trois crochets aux tempes. Ce qui est naturel pour vous est bien hardi pour moi, vous plus jeune, peut-être pas plus jolie, mais incomparablement plus fraîche. Il s'agit d'éclipser et de désespérer des rivales « c'est un coup de parti. » Seule des trois. M""" Récamier a conservé jusque dans ses derniers jours le mouchoir noué à la créole.

C'étaient alors des luttes d'élégance et de frivolité. Après la révolution des mœurs venait la révolution des costumes. Thérésia Cabarrus avait ramené les modes grecques, la coiffure à l'Athénienne, la tunique transparente et collante. Joséphine, la première, rechercha les camées les plus purs, les onyx et les agates les plus splendides, pour les faire étinceler à son épaule ou ruisseler dans ses cheveux. A son tour. M"'* Récamier introduisit le voile. Le voile ! chaste invention, nuage tissé, raillerie pudique, réalité enveloppée de rêve, qui tend à faire de la femme une création mieux qu'humaine et presque mystérieuse. Toute l'histoire de M""^ Récamier n'est-elle pas dans ce voile? Le voile ne nous dit-il pas sa vie reposée, sa beauté blanche, son sourire attendri !

En 1800, M""® Récamier, qui avait alors dix-huit ans, habitait le grand château de Clichy-la-Garenne, qui fut détruit par la bande noire. « A cette époque, dit l'auteur des Salons de Paris^ — la duchesse d'Abrantès, — il est impossible, à moins de l'avoir vue, de se faire une idée de sa fraîcheur d'Hébé. C'était une création à part que M"'® Récamier, à cet âge de dix-huit ans, et jamais je n'ai retrouvé, ni en Italie, ni en Espagne, ce pays si riche en beauté, ni en Allemagne, ni en Suisse, la terre classique des joues aux feuilles de rose, jamais je n'ai retrouvé le portrait de M""* Récamier, la plus jolie femme de l'Europe ! » Rien ne manquait d'ailleurs à son éducation ; elle touchait admirablement du piano et dansait admirablement en s'accompagnant du tambour de basque, ce qui était la grande fureur du jour.

C'est dans ce château de Clicliy, et quelques temps après dans ces magnifiques salons de la rue du Mont-Blanc, que M"'^ Récamier a reçu presque toute l'Europe princière. Son mari, — qui l'avait épousée à treize ans^ — était riche alors, richissime ; il pouvait réaliser des miracles et tenir tête aux Sardanapales en carrik de ce temps-là.

Les réceptions des époux Récamier ne tardèrent pas à être célèbres. Les habitués de tous les jours éiaient Lucien Bonaparte, Fox, le général Moreau, Mathieu de Montmorency, M'"*" de Krùdner, Ouvrard, etc., etc.

Benjamin Constant n'arriva que plus tard.

Il devint éperdument épris de M'"' Récamier. Notez ce mot : il devint. Il avait appartenu d'abord à M"^ de Staël.

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Ses assiduités, dépourvues de toute discrétion, ne paraissent pas avoir été fort agréables à M'"^ Récamier. C'est du moins ce qui ressort des lettres dont Benjamin Constant se prit à l'accabler.

Ce vieux Céladon s'était mis en tête de « triompher » d'elle. Il apporta à cette entreprise une jDersistance, une insistance, une frénésie, un délire, — qui firent de lui un personnage absolument ridicule.

Jugez-en par ces quelques échantillons, empruntés au volume qui vient de paraître :

« Toute ma vie, toute ma raison, toutes mes facultés sont entre vos mains... Vous êtes le ciel, vous êtes Dieu pour moi. Quand le ciel se ferme, quand Dieu me repousse, je me sens saisi par l'enfer. Tout ce qui est bon, tout ce qui est doux en moi renait ou meurt par vous. Prenez-moi en pitié et sauvez-moi. Un quart dlieure de têie-à-têle, un mot doux, une assurance de bienveillance... »

Il revient sans cesse à ce quart d'heure de têteà-tète ; il le demande dans chacune de ses lettres.

« Faites donc un efïbrt. Que je vous voie seule. Ne me déchirez pas le cœur, parce que je vous aime. C'est mon seul crime, ma seule erreur, c'est ma perte. Un entretien d'une demi-heure, je vous en conjure, quand vous voudrez. O mon Dieu ! je n'en puis plus !»

Le quart d'heure s'est transformé en demiheure; bientôt il se transformera en quelques jours.

Benjamin Constant fait servir la politique à son

amour; il invoque les plus singuliers arguments du monde.

« Je travaille à un écrit qui servira beaucoup si je puis l'achever. Ne me forcez pas à le laisser là, c'est pour votre pays que je désire le faire. Du reste, que je vous voie, et je pourrai tout... Quelques jours d'encouragement, à cause de ce que je puis faire... Servons la bonne cause, donnez-moi la force de la servir. »

Et ailleurs :

« Victor de Broglie, qui m'a rencontré, me disait que j'avais l'air condamné à mort d'avance. Il attribuait cela à des chagrins politiques. Hélas ! mon Dieu, mes chagrins, ma proscription, mon bourreau, c'est vous. »

Toutes ces Lettres sont sur ce ton. Il en résulte une monotonie et une fatigue pour le lecteur.

Mais la vraie fatigue a dû être pour cette pauvre M""® Récamier. Flattée peut-être, mais assommée à coup sûr !

Comment se fit-il qu'une si grande flamme s'éteignit tout à coup '? Plusieurs versions ont circulé. Benjamin Constant, paraît-il, était le seul à ignorer ce que tout l'entourage de M""* Récamier connaissait. Il se désespérait lorsqu'à ses brûlantes sollicitations elle répondait invariablement avec une angélique froideur :

■ — C'est impossible !

Ce Suisse si intelligent ne comprenait pas tous les jours.

Vous souvient-il, mon 'cher Dumas, de la première fois que nous nous sommes rencontrés? C'était il y a un peu plus de vingt ans. (Ah ! mon Dieu !) Vous habitiez alors aux Thermes de la rue de la Victoire, je ne sais pas pourquoi. Peut-être déjà commenciez-vous à vous éprendre des systèmes qui, plus tard, devaient occuper une part si considérable dans votre vie. Bref, l'hydrothérapie vous avait séduit.

La cordialité avec laquelle vous me reçûtes sera toujours présente à mon souvenir. C'était d'ailleurs chez vous un don héréditaire. Alexandre Laya et Delaage avaient bien voulu me servir d'introducteurs. — Excellent Delaage ! Son illuminisme naissant ne l'empêchait pas d'être ce qu'il est toujours resté, c'est-à-dire la nature la plus affectueuse qu'il y ait au monde.

Je crois vous voir encore, mon cher Dumas.

La belle mine que vous aviez en ce temps-là ! Quelle santé brillante ! Quel épanouissement sur tous vos traits ! Quelle gaieté dans le regard et dans la bouche ! Quelle ardeur de paroles ! Quelle profusion de gestes ! Votre conversation allait de ci, de là, semant des perles et des éclats de rire

Vous étiez heureux autant qu'on peut l'être, et

Ob PORTRAITS CONTEMPORAINS

TOUS l'aviez toujours été jusqu'alors. Dès l'enfance, vous aviez été spectateur des grandes batailles romantiques; vous aviez vu, approché les héros de cette autre Renaissance. George Sand vous avait embrassé; Victor Hugo vous avait fait jouer avec ses enfants ; Lamartine avait lu sur votre front. Vous aviez tiré les grosses moustaches de Frédéric Soulié, et galopé à cheval sur la fameuse canne de Balzac,

Adolescent, vous aviez suivi votre père dans ses voyages ; vous aviez visité l'Espagne avec lui. Quels développements pour votre intelligence si pénétrante et déjà si active ! Bien peu parmi ceux de notre génération ont eu de tels commencements.

Enfin, vous veniez de publier un livre qui avait eu la bonne fortune de s'imposer tout de suite au public et particulièrement aux femmes, cette Dame aux Camélias pour laquelle vous ne rêviez pas encore le théâtre et qui avait eu plusieurs éditions en peu de temps. Vous étiez sur la route du succès. Jeune et déjà célèbre, vous jetiez, dit-on, votre cœur, comme votre esprit, aux quatre vents du ciel.

C'était plaisir de vous voir vivre !

Cette courte visite aux Thermes, cette gaie vision, me revient parfois. En y pensant, je m'écrierais volontiers comme les anciens vieux : Le bon temps, l'aimable époque !

Depuis, nous avons tiré chacun de notre côté, vous vers le théâtre, moi vers le journal. Ce n'était pas tout à fait le moyen de nous retrouver. Pourtant je vous ai revu plusieurs fois, mon cher Dumas, pas aussi souvent que je l'aurais désiré. J'ai constaté l'apaisement gradué de votre flamme. — Oh!

rassurez-vous, je ne serai pas de ceux qui vous font un reproche de n'être plus à quarante-neuf ans ce que vous étiez à vingt-cinq; d'autant plus que vous avez toujours gardé pour moi, sinon un éclat de rire, du moins un sourire, — et une poignée de main dont la chaleur ne m'a pas semblé diminuée.

La vie vous a pris par ses côtés sévères, l'art vous a pris par ses côtés tristes. La réflexion a succédé à l'épanouissement. Rien de plus naturel. L'homme est fait pour s'élever.

On prétend que vous êtes devenu moraliste. A vos heures, c'est possible, mais pas à l'état permanent et exclusif. Vous suivez votre caprice, vous obéissez à vos nerfs. En quel endroit de la Visite de noces la morale pourrait-elle bien s'être logée?

La morale se dégage, dit-on, de votre nouvelle pièce, de ce Monsieur Alphonse dont les principaux personnages sont une femme séduite, une fille galante et un homme entretenu. Il faut bien le croire puisque tout le monde le dit. Vous avez pour vous Tunanimité des critiques. Un d'entre eux, l'ami Aubryet, aflîrme sérieusement qu'on sent passer dans votre pièce des Odeurs dupaimdis.

Quel dommage que j'aie l'odorat si court !

Tout cela prouve, mon cher Dumas, que vous êtes autant aimé aujourd'hui qu'autrefois, — que votre talent a doublé, triplé, — et qu'enfin il y a plusieurs sortes de morales à l'usage des littérateurs.

Moi qui vous parle, j'ai un objectif de pièce morale. C'est une comédie dont tous les acteurs sont également honnêtes et parlent par conséquent la même langue, — une comédie où le père n'a rien à se reprocher, où la fille est sans tache, où le fils

obéit aux plus strictes lois de l'honneur ; — une comédie basée sur les plus nobles sentiments, et, malgré cela, pleine d'intérêt, de mouvement, et où rémotion arrive finalement au plus sublime degré.

Cette comédie existe.

Elle s'appelle le Philosophe sans le savoir, et elle a pour auteur le bonhomme Sedaine.

Mon cher Dumas, à quand votre Philosophe sans le savoir?

De tout temps, M. Alexandre Dumas fils semble avoir été impressionné par l'hôpital. Je retrouve cette impression déjà très vivement rendue dans un fragment de son volume de vers, les Péchés de jeunesse, paru en 1847 :

Hier matin, je sortais d'un des bals où fourmille Tout Paris; et j'avais, je crois, au lansquenet. Dans ma nuit, perdu plus d'argent qu'il n'en faudrait Pour faire vivre un an une honnête famille.

Quand il me semble voir une figure amie

Me suivre à la fois des yeux et de la main

C'était un médecin

Où courez-vous? lui dis-jc en m'approchant de lui.

— Je vais à l'Hùtel-Dieu, mon cher, au bout du monde

— Vous y resterez longtemps? — Non pas, une seconde. Pour prendre un intestin qu'il me jaut aujourd'hui.

C'est chez un médecin un mot fort ordinaire, Mais dans d'autres pensées j'étais si bien perdu, Qu'un moment je resiai muet et confondu. Comme un homme éveillé par un coup de tonnerre.

— Ehl puisque vous voilà tout dispos et debout, Venez m'accompagner, dit-il; que vous en semble? Nous reviendrons ici pour déjeuner ensemble;

Et d'ailleurs, dans ce monde, il faut connaître tout.

■ Le poète n'hésite pas : il suit le médecin, curieux qu'il est de lui y oiv prendre son intestin. On arrive à l'Hôtel-Dieu ; description du funèbre endroit Dans une salle aux sombres arceaux, il distingue trois plateaux de pierre :

Sur l'un de ces plateaux, sur celui du milieu, Une femme gisait, jeune, amaigrie et nue, Étalant à mes yeux sa pâleur inconnue, Sombre comme le jour, froide comme le lieu.

Si vous aviez pu voir de ce pauvre corps blême Pendre lugubrement les bras inanimés.

Ces cheveux secs qu'un homme avait peut-être aimés, Et ce sein jadis rond s'affaissant sur lui-même !

Vous vous seriez jetée à genoux près de lui. Vous y fussiez restée une journée entière. Sur ce cadavre obscur versant votre prière ; Et vous auriez raison d'être triste aujourd'hui.

Pour moi, j'interrogeai l'hôte de ces demeures, Lui demandant le nom dont ce corps s'appelait; Mais il me répondit, le sinistre valet : « C'est le numéro neuf^ mort hier à six heures. »

En ce moment, je vis le médecin; j'avais Oublié tout le monde... Il retroussa sa manche, Assura le couteau qui tremblait dans son manche Et s'en vint au plateau, près duquel je rêvais.

En le voyant venir, je me souvins... Mon âme

Retomba, réveillée aux choses d'ici-bas;

Et je ne pus que dire, en arrêtant son bras :

» Mon ami, n ouvre;: peis le corps de cette fem^me 1 »

La pièce se prolonge, mais je crois devoir borner là ma citation. Vous pressentez les réflexions qui assaillent ce jeune cœur.

Plus tard, après vingt ans, — vingt ans de prose, — M. Alexandre Dumas est revenu à ses impressions d'hôpital, dans les Idées de Madame

Aiibray. Il a fait dn fils Aubray un élève en médecine, interne à la Maternité. « Tout jeune que je suis, j'ai reçu des confidence de femme, et dans des moments solennels, quand la douleur et la mort étaient assises avec moi au chevet de leur lit d'hôpital. » Puis il décrit le « long dortoir blanc, semblable à un cimetière éclairé par la lune. »

Depuis les Idées de Madame Aubray et depuis les Péchés de jeunesse, M. Alexandre Dumas fils n'a rien perdu de sa précieuse sensibilité. Seulement il s'est fait médecin à son tour II a assujetti un bistouri à sa plume, et il travaille, lui aussi, non pas sur le mort, mais sur le vif. Il s'attendrit, mais il coupe ; — il pleure, mais il coupe ; — il raisonne, mais il coupe ; — il coupe toujours.

Alexandre Dumas fils a-t-il collaboré au Marquis de Villemer ou donné simplement quelques conseils pour la figure du duc d'Aléria?

Telle était la question qui revenait sur l'eau, l'autre jour, pendant la reprise de la comédie de George Sand.

Les deux célèbres écrivains la trouveront peutêtre impertinente; c'est aussi mon avis; — mais empêchez donc les langues d'aller et les;;o^m.î de circuler dans le monde littéraire, le plus bavard de tous les mondes!

Quoi qu'il en soit, on s'attachait ce soir-là à étudier particulièrement les mots lancés par l'acteur Porel; on voulaity retrouver la marque de fabrique de l'auteur de Monsieur Alphonse. Parmi ces mots, il y en a en effet de très délurés, de très pimpants, de franchement joyeux. Or, sans prétendre diminuer le génie de George Sand, on est assez d'ac-

cord pour reconnaître que ce génie manque un peu de légèreté et surtout de gaîté.

Les Vacances de Pandolphe et Les Don Juan de Village l'ont prouvé suffisamment.

On était donc émerveillé des gentillesses du duc d'Aléria, et l'on se sentait tenté d'en faire honneur à l'homme d'infiniment d'esprit qui fut pendant quelques jours l'hôte de M""* George Sand, à Nohant.

Encore une fois, je ne suis qu'un écho.

A propos de M""^ George Sand, on a vendu dernièrement un autographe d'elle à la salle de la rue des Bons-Enfants, dite salle Silvestre.

Les amateurs, qui augmentent de jour en jour, se le seront certainement arraché.

C'est une lettre à sa couturière :

Je vous prie, Madame, de venir recevoir le montant du corset que vons m'avez fait, et d'y mettre des buses beaucoup plus forts. Ceux-là sont trop minces et m'entrent dans le creux de l'estomach {sic). Je vous prie donc de passer chez moi demain sur les trois heures. Je vais bientôt partir. Je vous salue.

G. Sand.

La belle science que la science des autographes, et comme on retrouve bien là le style enflammé à'Indiana et de Consuelo !

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