DUPREZ
Duprez, le ténor Diiprez, qui a cédé lui aussi à la tentation d'écrire ses Mémoires^ n'a pas tout dit dans le volume où il a essayé de faire entrer le récit de tous ses triomphes.
Il m'a laissé à raconter sa rencontre avec Rossini, à Paris, il y a une quinzaine d'années.
A cette époque, le gros et spirituel maestro, revenu de Bologne et de la gloire, repu jusqu'à la satiété d'ovations et de macaroni, avait planté sa tente (sur l'air : Mathilde, constante^ viendra sous ma tente !) au milieu des ombrages de Passy.
Il y fut bientôt relancé par les artistes de toute sorte et sollicité de diverses façons.
— Maître, lui dit un jour un de ses familiers, mon ami le sculpteur Carrier-Belleuse serait très désireux de faire votre buste.
Le front de Rossini se rembrunit sensiblement.
— Est-ce qu'il faut poser pour cela? demandat-il.
— Un peu, dit M. C..., en souriant.
— Chez M. Carrier-Belleuse ?
— Oui, dans son atelier.
— Loin d'ici?
— Rue de la Tour-d'Auvergne.
Rossini fronça le sourcil et passa à un autre sujet de conversation.
L'ami revint à la charge le lendemain ou le surlendemain.
— Vous y tenez donc beaucoup? fît l'immortel auteur de tout ce que vous savez.
— J'en conviens... Mais c'est surtout Carrier- Belleuse qui j tient.
— Et il a du talent votre sculpteur ?
— Immensément.
— C'est beaucoup... De combien de séances aura-t-il besoin?
— De six ou sept, probablement.
— Je préférerais six.
— Il s'en contentera, dit l'ami.
— Eh bien ! dit Rossini, j'accepte.
— Ah ! cher maître !
— Mais à une condition.
— Elle est souscrite d'avance.
— Comme c'est pour vous faire plaisir que j'accepte, j'exige que vous m'accompagniez tous les jours chez M. Carrier-Belleuse.
— J'allais vous demander cette faveur, mon cher maître.
— A la bonne heure ! C'est une affaire conclue. Venez me prendre demain après déjeuner.
Connaissez-vous Carrier-Belleuse? Une grosse tète d'une couleur chaude, orangée ; une physionomie pleine de charme, pétillante d'esprit; beaucoup de bonne humeur.
Il fit tout de suite la conquête de Rossini.
A la troisième ou quatrième séance, il lui dit, entre autres choses indifférentes :
— Il y a près d'ici un de mes voisins qui serait bienheureuxdevous voir... ou plutôtde vous revoir.
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— Qu'est-ce que c'est que ce voisin ? fit Rossini,
— C'est Duprez.
— Bah!... En effet, nous ne nous sommes pas revus depuis une quarantaine d'années. Envoyezle chercher.
— Tout de suite.
Duprez était à son école. Il laissa tout pour venir embrasser Rossini.
— Je vous dois ce que je suis, ou plutôt ce que j'ai été! lui dit-il avec attendrissement; sans Guillaume Tellj pas do Duprez... Comment m'acquitter envers vous, mon cher Rossini ?
— En me chantant quelque chose, répondit celui-ci avec sa grâce incomparable.
— Ah ! de grand cœur !
Duprez courut au piano et chanta.
Vous croyez qu'il chanta à Rossini de la musique de Rossini, un air de Guillauyne Tell, — Asile héréditaire, par exemple. — C'était indiqué, c'était naturel, c'était de la plus simple convenance.
Eh bien ! non.
Duprez lui chanta... un air de Gaslibelza, d'Aimé Maillart.
Victor Hugo nage à présent en pleine gloire, acclamé de tous, ayant désarmé jusqu'à ses derniers ennemis.
Aussi est-on pénétré d'étonnement lorsqu'on se reporte à ses années de lutte, et qu'on songe au temps qu'il lui a fallu pour forcer l'admiration publique.
Pourquoi ne nous égayerions-nous pas un peu au souvenir de ces attaques, dont quelques-unes atteignirent au grotesque ?
En 1833, par exemple, un vieux bon homme, qui s'appelait Alexandre Duval et qui était de l'Académie française, adressait une Lettre à M. Victor Hugo (Paris, Dufey et Vezard, libraires).
Dans cette lettre, qui est bien la chose la plus réjouissante du monde, Alexandre Duval accusait Victor Hugo d'avoir porté les coups les plus funestes à la littérature, et en particulier à la littérature dramatique.
C'est le pamphlet d'un vieillard qui ne peut se consoler d'être remplacé par un jeune homme : « Trente succès que je dois aux préceptes classiques, dit-il, me donnent bien le droit de regretter mon beau Théâtre-Français que, dès votre entrée dans la carrière, vous avec eu le projet d'anéantir ! »
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Et il ajoute en note :
« M. Victor Hugo ne peut pas nier qu'il en ait eu le projet, car, après les premières représentations d'Hernani, il s'écria, dans un salon à moi bien connu : « Enfin, j'ai porté le dernier coup à la « baraque classique ! »
La crédulité et la douleur de cet ancêtre ne connaissent aucune limite ; il va jusqu'à s'imaginer qu'on en veut à ses jours; il ne parle qu'avec épouvante des soirées à'Hernani. « Ce que je rapporte ici, dit-il, je l'ai vu, de mes propres yeux vu : à certaines représentations on se trouvait environné dliommes effrayants dont le regard scrutateur épiait votre opinion ; et si, par malheur, votre figure indiquait l'ennui ou le dégoût, ils vous attaquaient par l'épithète d'épicier, mot injurieux selon eux, qui signifie, dans leur argot, stupide, outrageusement bête. Mais si vos cheveux étaient blanchis par le temps, alors vous étiez des académiciens, des perruques, des fossiles, contre lesquels on vociférait des cris de fureur et de mort. »
Cette idée de mort, do massacre, Alexandre Duval y insiste, il y revient : « Je ne me rappelle pas si c'était à une pièce de M. Victor Hugo ou à celle de l'un de ses imitateurs que s'est passé cet événement : tous les prosélytes du romantisme s'écriaient en sautant dans le foyer : Racine enfoncé/ Voltaire enfoncé 1 A bas toutes ces perruques de marbre ! jetons-les par les fenêtres! Je n'y étais pas, mais cette scène bruyante m'a été racontée par vingt témoins. Au reste, elle ne m'étonne pas; j'ai bien
entendu crier auprès de moi : MORT A L'INS- TITUT I LE SANG DES ACADÉMICIENS ! »
Arrêtons-nous pour rire un instant.
Ce bonhomme effaré est vraiment incroyable ; il admet tout ce qu'on lui raconte. On lui aurait affirmé que Victor Hugo se promenait une hache sur l'épaule, qu'il n'en aurait pas été surpris outre mesure.
Rien n'égale son amertume :
« Surtout, monsieur, ne croyez pas qu'aucun motif de haine ait dirigé ma plume. Sans doute vow5 m'avez fait dumal, comme vous en avez fait à tous mes confrères, en vous emparant d'un théâtre sur lequel vos succès ne vous donnaient aucun droit, et en prouvant aux comédiens que mes ouvrages et ceux de mes confrères n'avaient pas le sens commun... »
Il finit cependant par lui offrir ses conseils et l'appui de son expérience
Pauvre homme !
Le côté triste de ceci c'est qu'il en mourut. Alexandre Duval ne survécut que peu de temps à sa brochure.
S'il avait eu la patience d'attendre une vingtaine d'annés seulement, il aurait eu la satisfaction de voir M. Empis reprendre les Héritiers^ son chefd'œuvre.