DUVERGIER DE HAURANNE
M. Duvergier de Hauranne était malade depuis longtemps. Sa fin était prévue. Dans sa propriété du Cher, où il s'était retiré, il ne vivait plus que par l'esprit, — et aussi par le bien qu'il répandait autour de lui.
Si ce n'est pas une de nos gloires qui s'éteint, c'est du moins une de nos capacités. On a de lui un livre qui sera consulté : V Histoire du gouvernement parlementaire en France.
L'iiomme d'Etat a tenu beaucoup de place, quoiqu'il n'ait jamais occupé un haut faîte. Il aimait les affaires pour elles-mêmes et à travers tous les gouvernements. Il n'y a renoncé que forcé par la cécité et la paralysie. A soixante-dix-huit ans, il acceptait encore une candidature dans le Cher et propageait les idées de M. Thiers. — Ces hommes du temps de Louis-Philippe étaient infatigables en vérité; leur arracher une part dans le pouvoir, c'était leur arracher le cœur.
On les voit s'en aller les uns après les autres avec un soupir qui trahit leur amertume.
Le docteur Véron n'aimait pas M. Duvergier de Hauranne, mais pas du tout. Il l'a vivement houspillé dans ses Mémoires d'un Bourgeois de Paris, Ce qu'il lui reproche principalement, c'est d'avoir, dans sa jeunesse, collaboré à deux ou trois comé-
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dies ou vaudevilles. Le cas n'est pas pendable. On avait fait un pareil reproche au vieux duc Pasquier, qui se contentait d'en rire.
Il devait y avoir autre chose sous l'antipathie du docteur Véron. Lui et M. Duvergier de Hauranne avaient été tous les deux du monde, du monde de rOpéra et de la politique. Ils s'étaient rencontrés au foyer de la danse et dans le cabinet de M. Thiers. Un froissement d'amour-propre est facile à imaginer.
A quelque date qu'on le prenne, sous quelque point de vue qu'on l'envisage, dans quelque situation qu'on l'étudié, publiciste, député, ministre de quarante-huit heures, académicien, M. Duvergier de Hauranne a été, de tout temps et à toute heure, le type le plus achevé de ce qu'on entend par « un homme de coterie ». Il n'a jamais marché qu'en groupe; il n'a jamais agi qu'entouré. Excellente nature de lieutenant, s'entendant parfaitement k répéter des ordres.
Son élection à l'Académie française, en 1870, fut le suprême effort de la « coterie », déterminée à retarder autant que possible l'admission de Théophile Gautier et de quelques autres hommes de lettres purs. L'opinion publique s'étonna; on la laissa s'étonner, et l'homme politique passa, selon l'expression populaire, comme une lettre à la poste, — à la majorité de vingt et une voix sur vingthuit.
M. Duvergier de Hauranne sera regretté de tous ceux qui l'ont connu, surtout de sa coterie, distinguée entre toutes. Mais je doiite qu'il laisse une trace lumineuse dans l'histoire. Il est de l9.-£aïnille
honorable et honorée des intelligences de second ordre. Récompensé de son vivant, au fur et à mesure de ses services, il ne doit pas beaucoup compter sur l'avenir.
Son œuvre appartiendra au silence des bibliothèques, où quelquefois un jeune doctrinaire ira la demander. Quant à son individualité, elle sera vite oubliée des flots humains qui se sont refermés derrière elle.