LE COMTE DE FALLOUX
Pour quelques jeunes harbes de la génération nouvelle, M. le comte Frécléric-Alfred-Pierre de Falloux est presque un inconnu. On sait qu'il a été ministre de l'instruction publique sous le princeprésident, — comme on disait alors ; — qu'il a écrit de pieux ouvrages, qu'il est un agriculteur estimé et un académicien obscur (car on peut être académicien et obscur, quoique le fait semble étrange au premier aspect) ; enfin, que c'est un homme tout à son roi et à ses bœufs.
J'ai deux grands bœufs dans mon étable 1
Il y en a qui en savent un peu plus long sur le compte de M. le comte ; il y en a qui sont allés au fond de ses livres — et qui en sont revenus.
Un d'entre eux qui a lu la préface de V Histoire de saint Pie F (celui qui lira l'ouvrage tout entier gagnera un lapin); en a rapporté ce fragment surprenant :
« La tolérance n'était pas connue des siècles de foi... Aujourd'hui, l'intolérance serait un non-sens; autrefois, elle avait un but légitime. Il 'y avait, en immolant lliomme endurci dans son erreur, toute chance pour que celte erreur pérît avec lui et que les peuples demeurassent dans l'orthodoxie. »
OÙ suis-je?
11 est vrai que M. de Falloiix s'empresse d'ajouter :
« Aujourd'hui, le pouvoir qui continuerait à immoler de pareils coupables commettrait des actes de rigueur sans excuse, parce qu'Us seraient sans bénéfice pour la société. »
On n'écrit pas des énormités avec plus de tranquillité et de grâce.
On ne joue pas plus coquettement avec la hache du bourreau.
On ne taquine pas avec plus d'élégance la flamme de l'auto-da-fé.
Le joli inquisiteur qu'aurait fait M. le comte Frédéric-Alfred-Pierre de Falloux!
On vient de publier en volumes les Discours politiques de M. de Falloux comme ceux d'Ernest Picard. C'est la mode aujourd'hui. Certains éditeurs se sont avisés de classer le passé de quelques hommes influents d'autrefois. Autant de pierres tombales. Qui se souvient, à l'heure qu'il est, de M. de Falloux? Tout le monde et personne. Cela veut dire que beaucoup n'aiment pas à s'en souvenir.
Ce sera un éternel sujet d'étonnement pour les races futures que l'entrée de ce gentilhomme catholique et royaliste dans le gouvernement républicain de 1848. Quel vent funeste l'y poussa? Son confesseur, a-t-on dit, lequel était l'abbé Dupanloup. Du jour où M. le comte de Falloux aborda la tribune pour la première fois, le pays compta un orateur et un réactionnaire de plus.