ASSELINEAU
Il y a un de mes ouvrages que je n'ose plus rouvrir qu'avec effroi. C'est la Lorgnette littéraire, « dictionnaire des grands et des petits auteurs de mon temps, » publié en 1857, chez^ l'éditeur Malassis.
Dix-sept ans se sont écoulés depuis cette publication; et, pendant ces dix-sept ans, j'ai vu mourir près de la moitié de ces auteurs, petits et grands, mes amis pour la plupart. D'abord je traçais une croix à côté de chaque -nom disparu, mais au bout de quelque temps mon livre ressembla à un cimetière. Je renonçai à cette besogne de fossoyeur.
On m'a demandé plusieurs fois de réimprimer la Lorgnette littéraire. Il est trop tard aujourd'hui. De quel eflfet seraient mes plaisanteries sur toutes ces tombes ? Une épigramme perd les trois quarts de sa valeur devant un cî-gît.
Voilà pourquoi je n'ai pas même voulu relire ce fiue j'y ai écrit sur Asselineau. C'était un de mes plus anciens amis, et des meilleurs. Il m'avait servi de témoin dans un premier duel. Il ne tutoyait guère que Nadar et moi.
Petit, brun, toujours vêtu de noir et cravaté de blanc, son extérieur était des plus distingués, on devinait tout de suite le savant de bonne compagnie, l'érudit tempéré par l'homme du monde. Ses
yeux, d'un dessin un peu cliinois, annonçciient beaucoup de curiosité et de finesse. Il parlait doucement. — Tel était Charles Asselineau... à vingtcinq ans, — lorsque je le vis pour la première fois à la Bibliothèque de la rue Richelieu.
Il m'aurait été difficile de le voir ailleurs, car il j avait élu domicile du matin au soir; et, pour en être moins séparé la nuit, il avait loué un logement rue Sainte-Anne. De cette façon, il n'avait que la place Louvois à traverser.
D'autres ont parlé des ouvrages très intéressants d'Asselineau; je me contenterai pour aujourd'hui de dire quelques mots du personnage et de l'ami, — car c'était surtout un ami dans le sens le plus général du mot. Il avait besoin d'affections choisies et constantes. C'était l'homme du groupe, de la réunion intime. Aucun plaisir n'était pour lui audessus d'une causerie littéraire entre quatre ou cinq, au coin du feu pendant l'hiver, sous la tonnelle pendant l'été.
Le groupe auquel il se voua tout entier s'était formé naturellement autour du libraire Malassis, littérateur lui-même, élève de l'école des Chartes, et qui avait commencé par être le camarade de ceux dont il devait devenir l'éditeur. Propriétaire d'une imprimerie à Alençon, Auguste Poulet- Malassis se trouva tout porté pour publier une série d'ouvrages jeunes, hardis, originaux, tels que la Double vie, d'Asselineau; les Païens innocents, d'Hippolj'te Babou ; les Fleurs du mal^ de Baudelaire; les Poèmes barbares, de Leconte de l'Isle; les Poésies ccmplètes de Théodore de Banville, etc., etc.