‹ De A à ZChapitre 36 sur 95 · THÉOPHILE GAUTIER · texte numérisé non relu

THÉOPHILE GAUTIER

mes amis d'âge; et lorsque je lui confessais notre admiration pour Balzac, il secouait la tête en murmurant :

— Oui... la Comédie humaine... c'est grand... mais il y a trop de tuyaux de cheminée !

JULES DE GERES

Un poète aimable, à qui il n'a manqué que peu de chose pour être un poète supérieur, M. Jules de Gères, qui s'était résigné à la province comme Joséphin Soulaiy, vient de passer de vie à trépas.

Les plus délicats d'entre les lettrés savent son nom, — qu'il a attaché à plusieurs volumes aujourd'hui recherchés :

Dans sa jeunesse, c'était un fringant gentilhomme, élégant jusqu'au bout des ongles, Bordelais d'origine, mais toujours par vaux et parchemins, connu à Paris, apparaissant à intervalles dans le petit salon d'Emile Deschamps, cette succursale du grand salon de Charles Nodier ; tantôt mettant sa carte de visite à V Artiste avec un poëme intitulé : Mariquita ; tantôt écrivant à Nice un délicieux roman, le Brin de Guipw^^e, alors que Nice n'avait pas encore été découverte. Il signait parfois le chevalier Franz, ce qui est la marque d'une iDériode littéraire n'échappantpas à un certain dilettantisme — qu'on ne pratique plus guère à présent.

On ne saurait donner une idée d'un poète qu'à la condition de le citer; je prends ces deux strophes dans l'œuvre de M. Jules de Gères :

La brise sourit dans l'air indulgent;

Des poissons furtifs l'écaillé nacrée

Perçant le flot clair de flèches d'argent,

Saute en frétillant devant la marée; *

JULES DE GÈRES 137

C'est d'un jour de feu la tiède soirée. L'ombre des aubiers se fonce en plongeant; Détachons l'yole au môle enchaînée, Et livrant sa quille au fleuve charmant, Couronnons de frais la chaude journée.

Ramons lentement, ramons lentement.

Ce soir, l'existence est vraiment un bien ;

Rendons pleine grâce à l'auteur des choses;

A son paradis il ne manque rien :

Les papillons noirs ont leurs ailes closes;

Les yeux sont contents, les couleurs sont roses ;

Au gré du souhait tout cadre et va bien.

Nous aimons tout bas, sentant qu'on nous aime;

L'âme est au repos, le ciel est clément;

Tout ainsi toujours n'ira pas de même...

Ramons lentement, ramons lentement.

On ne fait pas mieux aujourd'hui, on ne faisait 13as mieux autrefois.

En ces dernières années, M. Jules de Gères s'était retiré dans son domaine de Mony-sur-Garonne, près de Cadillac. Il y vivait de la vie de famille, mais quelquefois encore risquant un œil sur les choses du monde littéraire. C'était ainsi qu'il prenait très au sérieux son titre et ses fonctions de membre de l'Académie de Bordeaux.

Je le connaissais depuis longtemps : il avait encouragé mes débuts. Aussi est-ce avec une sincère douleur que j'ai appris sa mort prématurée.

Chevalier Franz ! chevalier Franz ! vous avez compris sans doute, en fermant les yeux, que le temps n'était plus aux délicats.

LEON HALEVY

Peu de i^ersonnes parmi la nouvelle génération connaissaient M. Léon Halévy, le père de M. Ludovic Halévy, et cependant l'œuvre de M. Léon Halévy est relativement considérable et a embrassé bien des genres. Ses débuts littéraires dataient de la Restauration ; il avait commencé par une traduction d'Horace; après quoi, il avait entrepris, sous le titre de Poésies européennes^' une publication composée d'imitations en vers de pièces étrangères, choisies en général chez les poètes contemporains.

Mais quel triste choix ! Du Schiller avarié, du Burns de rencontre, du Thomas Moore ridicule. C'est comme une gageure. Voici, en guise d'échantillon, le Soldat et son cheval, tiré des Chants populaires de la Grèce morfer«<? recueillis par M.. Fauriel.

Vévros était gisant sur la plaine sanglante;

Son cheval le parcourt de sa bouche ôcumante :

« Lève-toi, lui dit-il; viens, maître, et cheminons.

» Car voilà que sans nous partent nos compagnons ! »

Le Klephte se soulève et, d'une voix tremblante :

« Je ne puis plus partir, ami, je vais mourir.

» Avec tes fers d'argent creuse, creuse la terre

» De tes dents prends mon corps; il n'est besoin de bière, »

» Jette-le dans la fosse et songe à le couvrir.

» Puis, î^rends mon sabre et mon fusil fidèle;

» Porte à mes vieux amis ces restes d'un vaillant.

» Porte mon mouchoir à ma belle,

» Pour (fu elle pleure en le voyant ! »

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