‹ De A à ZChapitre 37 sur 95 · LÉON HALÉVY · texte numérisé non relu

LÉON HALÉVY

Tout cela relève des exercices d'un cheval savant...

A cette époque, Léon Halévy avait un pied dans le camp classique, et un autre dans le camp romantique. C'est ce qui explique qu'en même temps qu'il traduisait les tragiques grecs, il arrangeait en drames, pour des petits théâtres, Indiana et Leone Leoni. Mais je crois bien que le parti classique l'emportait dans ses préférences ; c'est, du reste, celui qui lui a fait le plus d'honneur.

N'allons pas oublier un heureux hasard dans son existence , le Chevreuil, comédie en trois actes, qui fut le plus clair de ses succès.

C'est le Chevreuil qui rattache le père au fils.

OTHENIN D'HAUSSONVILLE

Sous ce titre : Les Rendez-vous du Crime, qui sent son d'Enneiy d'une lieue, un gentilhomme écrivain, M. Othenin d'Haussonville, a publié dernièrement, dans la Revue des Deux-Mondes, un tableau de quelques quartiers excentriques de Paris et de quelques cabarets, — tableau que je recommande aux amateurs de la franche gaieté.

Ils Y verront comment un homme du monde s'y prend pour continuer les études spéciales des Privât d'Ànglemont et des Alfred Delvau. Ils s'amuseront des précautions qu'il se croit obligé d'employer et des grossissements de son imagination. Ils souriront à ses prétendues découvertes, et au style prudhommesque avec lequel elles sont racontées.

« La Société élégante, dit M. Othenin d'Haussonville, a dans Paris ses clubs où, depuis cinq heures du soir jusqu'à minuit, les hommes se réunissent pour causer, fumer et jouer ; on se7^a peut-être étonné de savoir que les voleurs ont aussi leurs clubs, à la vérité assez différents d'aspect et de ton de ceux où se réunit la bonne compagnie. »

Bah!

Mais non, on ne sera pas étonné du tout. Ce sont des choses qui sont connues de tout le monde

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depuis longtemps. Les Mystères de Paris ne datent

pas d'hier, pas plus que l'existence des tapis-francs.

M. d'Haussonville continue ainsi, ces révélations:

« Il y a dans l'intérieur de Paris ou dans le voisinage immédiat des fortifications plus de soixante établissements, cafés, crémeries, marchands de vin, qui servent de lieux de rendez-vous habituels à tout le monde interlope de Paris... »

Soixante ? rien que soixante ! — M. Othenin d'Haussonville pourrait sans inconvénient doubler, tripler ce chiffre, il ne serait pas encore au-dessus de la vérité. Mais soixante suffisent à exciter son effroi.

Il a entrepris, dit-il, de visiter un certain nombre de ces établissements. Je m'imagine que sa famille et ses amis se sont jetés à ses genoux pour l'arrêter dans sa résolution. M. Othenin d'Haussonville est jeune, il est un des derniers espoirs du parti doctrinaire ! — Ses jours sont précieux à bien des titres, il n'a pas le droit de les exposer. Mais le jeune M. d'Haussonville estpoussépar une vocation irrésistible ; ce n'est pas une stérile curiosité qui l'agite, il veut sincèrement l'amélioration de la race humaine, et particulièrement de la race parisienne. Rien ne lui a coûté pour l'accomplissement de ses projets, on le voit aux lignes suivantes :

« A la condition d'avoir un bon guide, au tact et à la résolution duquel on puisse se fier, de se plier à certaines exigences de costume, de subir sans répugnance le contact de certaines familiarités.,., on peut, ainsi que je l'ai fait, s'attabler dans les cabarets de barrière. »

I4è PORTRAITS CONTEMPORAINS

Vous représentez-vous M. Otheiiin d'HauSsonville affublé d'une blouse blanche par-dessus sa redingote et coiff"é d'une de ces monumentales casquettes de soie qui ressemblent à des omelettes soufflées?

Ce qu'il a observé ne justifie cependant pas autant qu'on pourrait le croire un tel luxe de précautions. 11 n'a vu que ce qu'avaient vu mille autres avant lui, ce qu'on peut voir tous les jours sans difficulté. Il a découvert le carreau des Halles et ces restaurants nocturnes où maraîchers et maraîchères, enveloppés dans leurs limousines, viennent dormir, la tête sur les tables, en attendant le point du jour. Mais Gérard de Nerval avait déjà décrit ces milieux pittoresques dans ses Nuits d'octobre, si justes de couleur, si exactes, si dépourvues d'exagération.

L'exagération, voilà le détaut de M. d'Haussonville et ce qui enlève'toutè portée à ses récits. Il voit partout des gibiers de cour d'assises ; le moindre ivrogne le terrifie. Il a des épouvantes à propos d'une soupe à l'oignon ou d'un verre de cassis mêlé. Et pourtant, il est forcé quelquefois de s'avouer que tel ou tel de ces intérieurs à la Rembrandt sont moins sinistres qu'ils n'en ont l'air. Un soir, par exemple, il s'introduit dans un bouge des environs de >a place Maubert, et se trouve en face d'une jeune fille qui aurait été passable sanslabouffissure de ses traits.

« Tout à coup d'une voix avinée, cette fille réclama le silence pour chanter. Je m'attendais à entendre quelque chanson obscène et à moi inconnue. Mais elle entonna un air tiré d'une opérette à la

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mode où la société élégante s'était précipitée en foule... »

Ma foi, c'est bien fait pour M. Othenin d'Haussonville ! Cela ne l'a pas empêché de sortir de cet endroit avec les pâleurs d'un Dante qui revient de l'enfer.

Une autre fois — toujours coifïé de sa casquette ensoie, je suppose — notre observateur se hasarde dans un café-concert du quartier Montparnasse. La salle était pleine, il est forcé de grimper au paradis : « L'auditoire presque exclusivement composé d'hommes en blouses et de femmes en bonnet, quelques-unes avec des enfants sur les genoux, riait à gorge déployée et applaudissait avec transport à une petite pièce qui n'était, je dois le dire, ni beaucoup plus vulgaire, ni beaucoup plus inconvenante que celles auxquelles la meilleure société assiste tous les jours dans des théâtres plus élégants. »

Eh bien, de quoi se plaint-il? Tout n'estil pas pour le mieux? Des hommes dans leur costume de travail, des femmes avec leurs enfants sur les genoux, cela ne compose-t-il pas un tableau tout à fait rassurant ?

Le tort de ce café-concert, aux yeux de M. d'Haussonville, est d'être situé dans une rue qui a le privilège de lui déplaire entre toutes : la rue de la Gaieté. Il en trace une description marquée au coin de la crainte et de la prévention :

« A l'entrée, des maisons de débauche, au milieu un théâtre, plus loin un bal public, de porte en porte des établissements où l'on boit et l'on con-

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somme, depuis d'ignobles cabarets jusqu'à des cafés d'une élégance de mauvais goût, tous fréquentés par une clientèle plus ou moins relevée d'aspect, mais semblable de mœurs. Cette rue aboutit d'un côté à un boulevard peu fréquenté, de l'autre aux profondeurs solitaires d'un cimetière. Il fait bon ne point s'aventurer dans ces régions désertes avant de s'assurer qu'on n'est jias suivi par trois ou quatre individus en blouse ou même en redingote, qui, malgré leur démarche insouciante et leur flânerie apparente, deviendraient à un moment donné des adversaires redoutables. »

La peinture est chargée. M. d'Haussonville est vraiment trop facile à effrayer. Heureusement pour le renom de cet arrondissement, il y a quelqu'un quia tracé, par anticipation, la véritable physionomie du quartier Montparnasse et qui a mis en garde contre les lugubres racontars à venir. Ce quelqu'un moins pusillanime, malgré son âge avancé, que le jeune M. Othenin d'Haussonville, et tout aussi délicat que lui, n'est autre que Sainte-Beuve.

Sainte-Beuve répondait alors à un autre gentilhomme, M. de Pontmartin, qui avait noirci Paris lui aussi, presque calomnié. Sainte-Beuve s'indigna et prit en ces termes la défense de lamère capitale :

« Paris, ville de lumière, d'élégance et de facilité, c'est chez toi qu'il est doux de vivre, c'est chez toi que je veux mourir ! Ville heureuse où l'on est dispensé d'avoir du bonheur, où il suflit d'être et de se sentir habiter ; qui fait plaisir, comme on le disait autrefois d'Athènes, rien qu'à regarder; où l'on voit juste plus naturellement

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qu'ailleurs, où l'on ne s'exagère rien, où l'on ne se fait des monstres de rien.... »

Cela n'est qu'un couplet spiritualiste, je me hâte de le déclarer; mais Sainte-Beuve arrive à son faubourg (il habitait depuis de longues années la rue Montparnasse, comme on sait) ; il fait une poussée, « après des journées et des semaines de retraite et d'étude sur ces boulevards fourmillants. »

« J'y vois, — dit-il, — une population facile, sociable et encore polie ; et, s'il m'arrive d'avoir à fendre un groupe un peu trop épais, j'entends parfois sortir ces mots d'une lèvre en gaieté : Respect à l'âge ou Place à l" ancien ! io, suis averti alors, et assez désagréablement, je l'avoue, de ce qu'on est toujours si tenté d'oublier, mais je le suis avec égard, avec politesse ; de quoi me plaindrais-je? Oh ! Paris, Paris de tous les temps, Paris ancien et nouveau, toujours maudit, toujours regretté et toujours le même, oh ! que Montaigne déjà te connaissait bien ! »

Vous avez entendu les deux cloches et par conséquent les deux sons : la cloche Othenin d'Haussonville et la cloche Sainte-Beuve.

Il y en a une qui sonne faux certainement.

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