MADAME HK-NHI HEINE
courant de la mode... Avec un pareil genre de vie, il était certes difficile de maintenir dans le ménage l'équilibre du budget. »
Hélas ! le bonheur de cette aimable personne ne devait pas être de longue durée. Trois ans après, le beau, le brillant Henri Heine tombait malade; deux ans encore, et il devenait la proie d'une para- 13'sie qui attaqua d'abord les yeux et envahit peu à peu l'organisme entier. A partir de ce moment, il ne quitta plus sa tombe de matelas^ selon son expression.
Pendant liuit années, il souffrit des tortures atroces, jour et nuit, sans une minute de répit, rêvant quelquefois le suicide, mais sans forces môme pour le suicide.
Pendant huit années, M™' Heine fut admirable de dévouement et de patience; elle croyait à la possibilité d'une guérison. Elle trouvait des éclairs de gaieté pour le distraire, mais souvent c'était en vain. Tous deux demeuraient alors silencieux pendant de longs espaces de temps, et la jeune femme murmurait avec un triste sourire :
— C'est de la conversation allemande !
On prétend que, depuis qu'il est né à la poésie, Victor Hugo s'est toujours astreint, à travers tous les événements, quelques soins qui l'agitent, à ne laisser jamais passer un seul jour sans écrire un certain nombre de vers, dix au moins. Cela expliquerait en partie cette prodigieuse facilité de main.
Peut-on y penser sans étonnement? Le dictionnaire réveillé chaque matin, les mots remués à grand bruit par ce rimeur infatigable, et cela depuis plus de soixante-six ans ! On ne comprend bien un pareil entassement de chefs-d'œuvre qu'avec un travail aussi régulier. Et voilà pourquoi tous les vocables obéissent à la voix de cet évocateur debout sur sa tour dès l'aurore. Oui, c'est bien une tour ouverte à tous les vents. On pourrait y lire : Au rendez-vous des adjectifs, au tourbillon des métaphores !
Il y a quelques jours, Victor Hugo s'est penché sur le grand l)ahut où il jette les unes après les autres les feuilles couvertes de sa large écriture; il y a puisé à poignées, jusqu'à ce qu'il en ait eu assez pour faire les deux volumes des Quatre vents de VEsprit. Une autre fois, Tannée prochaine sans
doute, lorsqu'il retournera au bahut, nous aurons Toute la Lyre.
Ces quatre vents sont, comme on sait, divisés en quatre livres : satirique, dramatique, lyrique et épique.
Le livre satirique, dans quelques-unes de ses parties, est daté des jours d'exil; on y sent comme un excédent des Châtiments. Il y a là des colères rallumées, des passions qui, pour flamber à nouveau, n'attendaient qu'un de ces vents de l'esprit. C'est d'ailleurs la même manière, le même éclat et la même solidité dans la facture. Lisez les pièces intitulées : Ecrit sur un livre de Joseph de Maistre; le Bout de l'oreille; Qui que tu sois qui tiens un peuple dans ta onain; Lorsque fêtais encore un tout jeune ho7nme pâle; Anima vilis. Lisez aussi, lisez surtout :
Muse, un nommé Ségur, évêque, m'est hostile. Cet homme violet me damne en mauvais style; Sa prose réjouit les hiboux dans leurs trous. 0 muse, n'ayons pas contre lui de courroux.
En vérité, je ne sais si l'ironie de Victor Hugo n'est pas plus accablante que sa colère.
Le livre dramatique, qui vient après, est la grande surprise des Quatre Vents de l'Esprit. Il contient deux pièces de Victor Hugo, Tune en un acte, l'autre en deux. Sont-elles jouables? Oui... comme les Marrons du, feu, de Musset; comme la Coupe et les Lèvres, c'est-à-dire qu'elles auraient besoin d'un public d'élite, d'un public de poètes.
Nous connaissions déjà, par le quatrième acte de Ruy Blas^ un Victor Hugo joyeux. C'est cet Hugo
joreux, sémillant, bouffonnant, qui se montre dans Margarita et dans Esca, deux côtés d'une fantaisie sur la femme. Le héros de ces saynètes est un gentilhomme du dix-huitième siècle qui cherche l'amour, et qui le méconnaît après l'avoir trouvé. Les traits d'esprit, les gaietés champêtres, les folies de palais y sont semés avec la prodigalité particulière à Victor Hugo.
Cet homme est vraiment extraordinaire. Il donne le vertige. Il était Juvénal tout à l'heure. A présent, il met Alfred de Musset dans sa poche comme on ferait d'un pantin. On ne peut pas parler de lui tranquillement, avec les phrases accoutumées. Lui seul a le mot juste, imprévu et éblouissant. Et des trouvailles d'images, et des trouvailles de pensées, à toutes les minutes, comme s'il en pleuvait ! Pas de répit, pas un seul temps d'arrêt. Encore, et puis toujours encore ! C'est la richesse sans trêve, l'opulence se dépensant à foison. Est-il las d'aligner ses paroles en vers, il les habille en prose, et il se trouve que ce sont encore les plus jolies chansons du monde. Ecoutez plutôt :
Les lutins — clans les thyms, — les haut bois
— dans les bois. — les roseaux — dans les eaux
— ont des voix. — Donc, faisons — des chansons,
— et dansons ! — Vaube achève — notre rêve, — et l'amour — c'est le jour!
Je ne sais plus qui a écrit celte phrase si juste : <( Il n'existe pas de sentiment plus embarrassant que l'admiration. »
Il faut admirer aussi le livre lyrique.
11 faut admirer, à côté do ces grandes envolées
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de poésie, toutes ces petites œuvres finement travaillées, comme Androclès, A ma fille Adèle, la Rencontre d'une petite fagotière :
Enfant au teint brun, aux dents blanches, Ton petit bras derrière toi Tire un tremblant faisceau de branches, 0 doux être d'ombre et d'effroi !
Dans la clairière aux vertes routes Tu passes; nous nous regardons, Moi, plein de songes et de doutes, Toi, les pieds nus dans les chardons.
A nous deux, seuls dans la rosée,
Nous ferions sourire un cagot, . i
Car, moi, je porte la pensée.
Et toi, tu traînes le fagot.
C'est peut-être dans de pareilles petites pièces que j'admire le plus Victor Hugo, Je ne le vois jamais aussi grand que lorsqu'il est simple.
Si le livre dramatique est la surprise des Quatre Vents de l'Esprit, le livre épique en est l'épouvante. Il a pour sous-titre : la Révolution. Mais ce n'en est qu'un épisode, une page fantastique.
Imaginez trois rois, trois statues descendant de leurs piédestaux, — l'Henri IV du terre-plein du pont Neuf, le Louis XIII de la place Royale, le Louis XIV de la place des Victoires — et, par une nuit sombre, se promenant à travers Paris.
Henri IV apostrophe le roi-soleil :
Louis, quatorzième du nom.
Réveille-toi, Louis! et viens avant l'aurore Voir si ton petit-fils est à sa place encore.
— Quel est ce petit-fils que ta voix m'a nommé ?
— Celui que tes sujets appelaient Bien-Aimé.
— Où donc est-il, l'objet de ces idolâtries?
— Dans une grande place, au bout des Tuileries,
Alors se place ici un portrait de Louis XV qui se porte bien, je vous le jure.
Le poète rappelle les circonstances honteuses de sa mort et la décomposition rapide de son corps.
Despotes, vous vivez, vous dévorez le monde, Vous avez Pompadour, Diane ou Rosemonde, Vous riez, vous régnez; les fronts se courbent tous; La lionte des pays frémit derrière vous; Vous faites une tache immonde sur l'histoire ; Vous mourez : ô la chère et l'illustre mémoire ! Et l'oraison funèbre appelée au palais.
Pleurante, met sa mitre et ses bas violets. Et, vous mêlant à Dieu, célèbre vos obsèques; Vos gloires ne font pas reculer les évoques, Mais vos cadavres font reculer l'embaumeur.
Voilà ce qu'on voit dans le livre épique. Je ne cite pas le reste, parce qu'il faut bien que je réserve une place aux réflexions qui me sont suggérées par les Quatre vents de l'esprit et par leur glorieux auteur.
— Eh bien ! qu'est-ce que vous voulez prouver? me dit un ami qui survient au moment où j'écris ces lignes.
— Ma foi, je veux prouver que...
— Que Victor Hugo est le plus grand génie du dix-neuvième siècle ?
— C'est cela !
— Vous arrivez trop tard. C'est fait, mon cher. Il y a cinquante ans.... cinquante ans, entendezvous... que Balzac écrivait dans son orgie de la Peau de chagrin : « Victor Hugo?... C'est un grand homme; n'en parlons plus. »
Je ne veux pas savoir à quelle époque, ni dans quelles circonstances, ni dans quel paj's a été écrit Torquemada. Il est signé Victor Hugo, cela me suffît. Donc, il n'a pas de date, pas de paj-s, pas d"origine. Il est de lui, voilà tout. Il a poussé comme ont poussé Cromioell, Hernani, le Roi s amuse, Marie Tudor, on ne sait pas comment, mais on sait pourquoi. Il n'est ni plus petit ni plus grand que les autres, il n'a ni plus de taches ni plus d'éclat; il est le même.
Cependant, il ne manque pas de gens, depuis quatre jours, qui vont demandant à ceux qui ont lu Torquemada : « Eli bien ! Victor Hugo est-il en progrès ? est-il en décadence ? »
Ni l'un ni l'autre. Il continue.
Il continue avec son imperturbable sérénité.
Ce nouveau drame ne sera probablement pas compris de tout le monde ; il remue des idées hors nature et parle un langage disparu ou non encore advenu. Il s'agite au milieu de mœurs exceptionnellement féroces. On y tue comme on y respire. Quelques-uns des personnages sont atFreux à ce point qu'on doute de leur existence. Quand ce ne sont point des spectres, ce sont des pantins sanglants. Tous les grands personnages symboliques de l'humanité, y ont un rôle : voici le roi, voici la reine, voici le pape, voici le fou, voici le moine. Tous se valent comme horreur. L'œuvre à laquelle ils participent est une œuvre abominable.
Drame à la façon de Calderon et des Autos sacramentales ; drame noir, lugubre, fanatique.
Comme dans toute œuvre, la critique a à se préoccuper, dans Torquemada, de l'idée et de la forme.
L'idée, extra humaine comme dans toutes les pièces de Victor Hugo est celle-ci : Torquemada adorait le genre humain. Il l'adorait, et, pour le précipiter plus vite vers les voluptés célestes, il lui faisait prendre le chemin du bûcher.
Est-ce admissible ? Victor Hugo croit que cela a été, il veut que cela ait été. H met une àme dans le corps d'un monstre, et il se charge d'expliquer ce monstre. Il lui fait dire :
Un pas de plus, le montle est perdu. Mais j'arrive.
Me voici. Je ramène avec moi les ferveurs.
Pensif, je viens souffler sur les bûchers sauveurs.
Terre, au prix de la chair je viens racheter l'àme.
J'apporte le salut, j'apporte le dictame.
Gloire à Dieu! Joie à tous! Les cœurs, ces durs rochers
Fondront. Je couvrirai la terre de bûchers;
Je ferai (lamboyer l'autodafé suprême;
Joyeux, vivant, céleste! — 0 genre humain, je t'aime!
¥A plus loin :
L'enfer et .sa noirceur Attendent l'univers. Je suis le guérisseur Aux mains sanglantes. Calme, il sauve, et semble horrible. Je me jette effrayant dans la pitié terrible, Vraie, efficace, et j'ai pour abimc l'amour.
Voilà l'homme, et voilà le paradoxe ; ils sont à prendre ou à laisser. Prenon.s-les. J'admets que ce n'est pas plus le Torquemada de l'histoire que Lucrèce Borgia, TriDoulet, Frédéric Barberousse ne sont les personnages de l'histoire. C'est le Torquemada do Victor Hugo. Les hauteurs de dictionnai-
VICTuR HUliO 155
res auront beau jeu à rétablir la vérité biographique. Je vois d'ici la Revue des Deux-Mondes protester par l'organe de ses Bruiieiières et de ses Soury, — 0 Brunetière ! ô Soury ! vous avez raison à l'avance, mais vous n'avez que raison.
Victor Hugo s'est emparé de Torquemada, comme il se serait emparé de Laubardemont ou de tout autre scélérat, parce que ce scélérat avait un nom facile à retenir et déjà déshonoré. A quoi bon le lui reprocher, puisqu'il a plaidé la cause de ce bandit, puisqu'il a cherché à montrer un cœur dans cette enveloppe de fer ?
Jamais plus beau thème n'avait tenté plus audacieux génie.
La question de forme.
Ce serait une banalité de dire que Victor Hugo dans Torque^nada, se maintient au degré de perfection où il est arrivé depuis longtemps. C'est un objet perpétuel d'étonnement et d'éblouissement. Tous les mots lui obéissent ; de là sa lutte fréquente avec l'infini, avec l'inconnu, avec l'invisible. Redescend-il sur terre, il a plus de précision et d'esprit que personne.
Est-il une ironie égale à la sienne s'il s'agit de railler l'Église ? Lisez plutôt :
Eu la persécutant vous la constitue^.
Les prêtres ont cela que si vous les tuez,
Ils sont plus vivants. Rien ne les fait disparaître:
D'un tas de prêtres morts nait ce spectre, le prêtre.
Leur sang est éternel et leurs os sont féconds.
Nous les brisons vivants, morts, nous les invoquons^
Ah ! roi, vous opprimez l'Église. Elle s'en tire
Par des palmes, des chants, des pleurs et du martyre.
Massacrez ces cafards du cloitre ivres de fiel.
Frappez. Bien. Maintenant levez les yeux au ciel ;
156 Portraits co.ntemporains
Le voilà plein de saints de votre façon, sire ! Joignez les mains, tombez à genoux. Moi, j'admire L'Église. Esclave ou reine, elle a le dernier mot. Elle fourmille en bas, elle fourmille en haut. Vous l'écrasez vermine, elle rcnait pléiade.
Victor Hugo ne serait pas lui-même s'il renonçait à ces rimes téméraires qui exaspéraient jadis ses ennemis. Ainsi lit-on dans la scène de Termite :
Va! le but t'absoudra pourvu que tu l'atteignes; Je vais.
l'ermite
Voici de l'eau, du pain et des châtaignes,
Il a besoin de se répandre en boulTonneries excessives, comme celle-ci, — qu'il place du reste dans la bouche d'un boufïbn de cour :
Niais qui m'avez cru Un héros, un vaillant hardi, cassant, bourru. Un martyr souhaitant la mort, vous vous trompâtes. Que va-t-il arriver ? Je m'en lave les pattes.
C'est bieiL toujours le même rimeur qui, dans la Légende des Siècles, faisait dire à un soldat de l'armée de Charlemagne :
Et, pour toutes ribotes, Nous avons dévoré pas mal de vieilles bottes.
La vérité est que si l'on avait aiï'aire à un talent ordinaire, on pourrait faire des réserves. On pourrait, par exemple, s'étonner de ce que chaque personnage, au lieu de parler le langage de son état, parle le langage de Victor Hugo. Tous sont friands de métaphores et surtout d'antithèses. Mais, je le répète, il ne faut pas des balances ordinaires pour peser de tels colosses.
Qu'il ii'3^ ait un peu — et parfois beaucoui:) — de cauchemar dans Torquemada, je ne chercherai pas à le nier. Mais n'y a-t-il pas du cauchemar dans V Enfer ù-Q Dante et dans Macbeth de Shakespeare ? Quelquefois Fesprit se débat, oppressé, et se révolte; quelquefois l'autodafé flambe trop rouge. Le roi a l'ineptie géante, le moine devient enragé. Mais empêchez donc Victor Hugo d'aller trop loin. Autant vaudrait le supprimer d'un coup.
Eh bien ! oui, il va trop loin, — trop loin dans la laideur et dans la beauté, trop loin dans la force et dans la grâce, trop loin dans tout et partout. Il ne sait rien faire à demi, c'est convenu. Et puis, après?
Une double actualité — actualité non cherchée — fournit son appoint au succès de Torquemada^ C'est l'actualité de l'inquisition ou plutôt des idées qu'elle évoque ; c'est l'actualité des Juifs persécutés.
Voici trente mille écus d'or, Qu'ils vous offrent, seigneur, au nom de trente villes,