MADAME JAUBERT
la soixantaine. Elle retrouve à point nommé des billets doux de l'illustre avocat au fond de ses tiroirs. Que dis-je, des billets doux? de véritables lettres comme celles que Mirabeau écrivait à la marquise de Monnier.
Elle est plus discrète pour Musset ; elle ne dit pas tout ce qu'elle pourrait dire. Elle se fait la conseillère de ses amours, elle berce ses espoirs, elle endort ses chagrins. Elle le pousse vers celleci, elle le détourne de celle-là. Et nous voyons le poète-dandy (qui n"a pas encore piqué sa tête dans l'alcool) valser, madrigaliser, soupirer dans les salons, sans se douter de son ridicule.
M"* Jaubert appartenait à une race de femmes qui tend à disparaître.
On a beaucoup lu Lamartine autrefois, on l'a dévoré. Les premières Méditations se sont tirées à quarante mille exemplaires. Elles étaient entre les m<1ins de tout le monde.
Qui les relit aujourd'hui?
Vous, moi, quelques-uns, — ceux qui vivent dans le passé, les pieds sur les chenets d'une cheminée de province, — de rares bibliophiles attendris, bien rares, — car les biV^liophiles pur sang mettent leur orgueil à ne pas lire leurs livres. Ne faut-il pas qu'ils arrivent 7i07î coupés (les livres) dans les ventes publiques.
Quoi qu"il en soit, Lamartine n'en est pas moins un nom, un « gros bonhomme » comme on dit en style de catalogue. Il est classé parmi les roman^ tiques. Ses premières éditions sont recherchées, surtout celles où il est représenté dans une vignette enveloppé d'un vaste manteau, au bord d'un rocher surplombant un abîme.
La BWliOi^rapJiie de Charles Asselineau, si consultée, mentionne particulièrement les « Harmo' nies poétiques et religieuses, 1830 ; Gosselin. 2 vol. in-S" avec deux vignettes gravées par Porret : l""", le poète dans un cimetière ; une omb7^e de femme lui apparaît dans la vapeur; 2", un ange planant au-dessus du globe terrestre. »
Un ange, une ombre, une vapeur, -— voilà ce qui symbolisait, en ce temps-là, la poésie d'Alphonse de Lamartine.
N'oublions pas ce prénom d'Alphonse. Il est typique. Nous l'y reverrons renoncer plus tard. Mais alors un prénom avait son charme, son attraction, sa valeur en librairie.
Je me suis trouvé en relations avec Lamartine dans une circonstance assez piquante.
" Je venais de publier, dans la Revue de Paris (celle de Laurent Pichat, d'Arsène Houssaye, *de Théophile Gautier, de Maxime Ducamp), un article intitulé YEchelle de vie, essai de métempsychose fantaisiste. Sous le couvert d'un professeur de théologie, j'y recherchais les transmigrations de quelques âmes fameuses.
Voici ce que j'<ivais écrit à propos de Lamartine :
« Nul plus que cet homme n'a passé des transmigrations glorieuses; nul ne s'est révélé au monde sous des faces plus belles et plus séduisantes; son existence n'est qu'une longue succession de types tour à tour jeunes, artistes, élégants, amoureux et fiers.
» Je reconnais en lui David, le roi à la harpe d'or, le roi aux pleurs éloquents, poète couronné, regardant du haut de la terrasse de son palais la poésie profane qui vient livrer aux saules de la rive le dernier mot de sa beauté ; David dansant et chantant, chantant ses psaumes sublimes, inspirés dans des nuits de feu !
» Plus tard, il m'apparaît sous le vêtement gra-
163 l'ORTRAITS CONTEMPORAINS
cieux (riin joueur de flûte grec, à demi couché sur riierbe, et faisant retentir les échos de ses soupirs en musique;
» Il a été LÉANDRE, l'amant nocturne d'Héro, cette jeune prêtresse, le nageur intrépide pour qui les flots furent sans pitié ;
» Il a été Alcibiade, le jeune homme couronné de roses, le philosophe de toutes les philosophies;
» Il a été un chevalier de la Table ronde ;
» Puis, un ménestrel du nom de Lois ;
-9 Puis, Tancrède, — Tancrède au front orné d'un panache ondoyant, à la longue épée, au manteau chrétien !
» Peintre des anges aux ailes éblouissantes, des vierges émues, des draperies somptueuses, il s'est appelé LE Guide ; il a vu le ciel et il en a reproduit les enchantements ; il a vécu dans l'Italie, et partout il s'est arrêté, il a tapissé de sa pensée rayonnante les plafonds des palais, les murs des monastères.
» Il a élé Lauzun, — et ceci est la moins pure de ses transformations, — il a été Lauzun, c'est-à-dire l'homme qui se laisse adorer, le gentilhomme en bol (es de chasse, qui ûiit l'amour comme Louis XIV fait de la politique, le fouet à la main. Il a été le faste et le bruit de la cour. Les duchesses ont mouillé ses rubans de leurs plus belles larmes passionnées, et il ne s'est inquiété de rien, sinon de changer de rubans et de duchesses. Il a été un ambitieux empêché, un Prométhée de palais enchaîné dans des fleurs; son regard et ses lèvres n'ont rien Iralii de ses souffrances; son orgueil a
vaincu ses regrets. — Vraiment, comprenez-vous quelque chose à cette dissonance ?
» En revanche, cette âme poétique s'est complètement tenue à l'écart du siècle de Louis XV et de Louis XVL Le ciel n'a pas permis qu'elle trempât dans les hontes et dans les fanges roj^ales ; et, pendant que la Dubany se faisait donner ses pantoufles, au saut du lit, par le nonce du pape; pendant que les philosophes dansaient autour de Y Encyclopédie, — l'àme de cet homme animait modestement le corps d'un gondolier de Venise.
» Il chantait. »
Lamartine s'empressa de me répondre et de me remercier.
Mais il protesta avec vivacité contre la réputation d'homme à bonnes fortunes que je lui avais prêtée.
J'en crus ce que je voulais.
Sa lettre était très jolie. On me l'a dérobée, naturellement.
Il ne faut pas oublier que Lamartine est le premier qui, avant Auguste Barbier et sous la royauté politique deBéranger, aitprotesté contre Bonaparte.
Il est le premier qui ait osé mesurer l'homme de Brumaire ; — cela s'appelait oser alors.
Rien d'humain ne battait sous ton épaisse armurâ ; Tu grandis sans plaisir, tu tombas sans murmure. Sans haine et sans amour, tu vivais pour penser. Comme l'aigle régnant dans un ciel solitaire, Tu n'avais qu'un regard pour mesurer la terre, Et des serres pour l'embrasser !
Quelques-uns de ses vers ont commencé à vieillir; il en est qui resteront immortels.
168 PORTRAITS CONTEill'ÛRAI.NS
Ses paysages d'Italie sont incomparables de fraîclieur et d'éclat.
Le i:)ortiqiie au soleil est ouvert : un enfant
Au front pur, aux yeux bleus, y guide en triomphant
Un lévrier folâtre aussi blanc que la neige,
Dont le regard aimant la flatte et la protège ;
De la plage voisine ils prennent le sentier
Qui f^erpente à travers le myrte et l'églantier :
Une br.rque non loin, vide et légère encore,
Ouvrfe déjà sa voile aux brises de l'aurore.
Et, berçant sur leurs bancs les oisifs matelots.
Semble attendre son maitre et bondit sur les Ilots.
Cela n'a pas été dépassé.
Lamartine ne pouvait pas avoir tons les dons en partage.
Le sens criti(|iio lui avait été absolument refusé.
Il l'a prouvé maintes fois, avec une obstination touchante.
Il ne comprenait rien à Rabelais, qu'il a traité de pourceau; rien à La Fontaine : rien à l'abbé Prévost, dont il a dit: « Manon Lescaut, ce roman de mauvais aloi, dont les critiques du moment réchauflent la verve suspecte » ; rien à Alfred de Musset dont il n'avait lu que la Ballade à la lune ; rien à Balzac, sur lequel il a écrit pourtant un volume. Quel volume, ô ciel ! entièrement fabriqué à coup de ciseaux et de citations.
« Balzac, — dit-il, — avait le nez bien modelé, quoique un peu long (absolument faux !) les lèvres découpées avec grâce, mais amples, relevées par les coins ; les dents inégales, ébréchées, noircies par la fumée de cigare. »
Or, Balzac n'a jamais api)roclié un cigare de sa bouche ; il avait l'horreur du tabac.
Mais qu'importe à Lamartine !
Il y a, au moins, un aveu singulier dans ce bizarre volume. Parlant du Lys dans la vallée, c'est-à-dire le reproduisant presque en entier. Lamartine termine i)ar ces mots sa prétendue étude : « Évidemment cela me ressemble, quand, voulant associer l'hypocrisie du monde au. délire de la passion, j'écrivis ce livre à moitié vrai, à moitié faux, intitulé Raphaël. Le public se sentit trompé et m'abandonna. Je l'avais mérité : la passion est belle, mais c'est à condition d'être sincère. »
Le volume sur Balzac est de la mauvaise et douloureuse période ; il fut suivi d'une foule de volumes pires ^encore sur Guillaume Tell, sur Bossuet, sur Christophe Colomb, sur Jacquard, sur Cromwell, sur Benvenuto Cellini, sur Cicéron, sur Nelson, etc., etc.
Sur qui et sur quoi le pauvre homme n'en aurait-il pas fait ?
Ce fut alors, comme l'a dit Théophile Gautier, que « la France eut ce spectacle triste du poète vieillissant, courbé depuis l'aube jusqu'au soir sous le joug de la copie productive. Ce demi-dieu qui se souvenait du ciel fît des romans, des brochures et des articles comme nous. Pégase traçait son sillon, traînant une charrue, que d'un coup d'aile il eût emportée dans les étoiles ! »
J'ai toujours admiré un mot de lui, vrai ou faux, dont on a voulu faire une arme contre son caractère privé.
Une personne étant allée le voir, rue Villel'Évêque, se mit à l'entretenir de ses embarras pécuniaires, à elle.
170 PORTRAITS COXTEMPORAINS
Lamartine l'écoute sans étonnement ; puis, fouillant dans un tiroir, il lui offre deux billets de mille francs.
— Oli ! monsieur de Lamartine ! s'écrie le visiteur confus et comprenant trop tard sa faute ; je ne puis accepter... Dans un pareil moment, lorsque je vous sais si gêné....
— Prenez, prenez donc, mon ami... prenez sans crainte... Moi^ je n'ai pas de petits besoins I
L'auteur des Confidences d'un Journaliste, M. Maxime Rude, a entrevu le Lamartine de la presque dernière heure.
C'était un soir de musique, aux Tuileries. Un vieux monsieur, la tète perchée sur une haute cravate, « mélange de grand oiseau de proie et de cheval anglais », se promenait seul. Sa redingote boutonnée jusqu'au menton et son chapeau gris le faisaient ressembler à un vieux maître d'armes.
Il attira l'attention d'une jeune femme, une élégante, qui le montra en riant à son mari. Celui-ci partagea son hilarité.
M. Rude s'était approché de ce couple joj'eux.
— Pardon, madame, savez-vous quel est le vieux monsieur qui vous met en si belle humeur?
— Mais... non, monsieur.
— C'est monsieur de Lamartine.
La jeune femme demeura interdite ; puis, jetant un regard de côté sur le promeneur qui lui avait paru si démodé, elle cacha son visage dans son mouchoir et fondit en larmes.
Navrant, n'est-ce pas ?
Victor Hugo, un aigle ; — Lamartine, un cygne.
LAMARTI.NE 171
Cette définition, immédiatement adoptée dans Torigine, restera longtemps encore la meilleure.
Est-ce à dire qu'elle soit absolument juste ? Non, mais on a toujours eu besoin de formules en France. On se paye volontiers d'un cliquetis de mots.
Il est question d'élever une statue à Lamennais. C'est une idée qui fait honneur à la Bretagne libérale. Lamennais est un des plus grands écrivains du dix-neuvième siècle — et de tous les siècles. A ce titre seul il aurait droit à la distinction du marbre et du bronze, mais il a encore d'autres titres, et des plus éclatants, surtout aux yeux de la démocratie. Il fut l'apôtre de la pensée libre et l'un des plus ardents défenseurs des droits des peuples. Il combattit, souffrit pour ces deux causes, qui se confondent en une seule. On le persécuta, on le condamna, on l'emprisonna, on le calomnia surtout. Aucun genre d'outrage ne lui fut épargné pendant sa vie. Cela ,vaut bien une statue après sa mort.
Où s'élèvera cette statue, pour laquelle il paraît qu'un comité breton vient de se former? Si l'on ne consultait que moi, je voterais pour Paris, centre et foyer de toutes les gloires. Mais son pays natal réclame, et c'est justice de s'incliner devant ce vœu, d'autant plus que Lamennais aimait son berceau d'un amour profond, qu'il y est sans cesse revenu et que, par son caractère, ses habitudes, ses qualités et ses défauts, il doit être considéré comme une des expressions les plus complètes du Breton hretonnant.
LAMENXAIS 173
Quelques-uns inclinent pour Saint-Malo; cela semble assez naturel puisque c'est à Saint-Malo que Félicité-Robert de la Mennais (plus tard, il modifia l'orthographe de son nom et supprima la particule) naquit en 1782. On m'a montré, il y a quelques années, la maison de sa famille, maison de noble apparence, avec un grand portail.
A Saint-Malo, la statue de Lamennais se trouverait en compagnie de la statue de Chateaubriand et de celle de Duguay-Trouin. On ne saurait souhaiter plus glorieux voisinage. Mais on m'a laissé à entendre qu'à côté de la Bretagne libérale il y avait encore quelques tenants de la Bretagne cléricale, et que cette statue ne serait pas du dégoût de tous les habitants. Voilà bien des susceptiblités de la part d'une petite ville ! C'est comme si Chatenay venait à s'offusquer du buste de Voltaire.
Alors le comité breton, ne se souciant pas d'entrer en lutte avec des hostilités, — vraiment de clocher, celles-là, — aurait" tourné ses regards vers la Chesnaie, une propriété de la famille La Mennais, distante de Saint-Malo de deux lieues environ ; la Chesnaie, où P'élicité, enfant, allait passer ses vacances; où, homme fait, il revint avec délices et séjourna longtemps; la Chesnaie, dont il parle constamment dans sa correspondance et où il aurait voulu mourir.
C'est-là, dit-on, que les amis et les admirateurs de Lamennais ont l'intention de consacrer un monument à sa mémoire, certains qu'ils sont de n'éveiller ni mécontentement ni haine dans cet endroit solitaire. Ils ont raison. La foule n'est pas
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indispensable aux statues. Leur majesté s'accroît quelquefois de la majeté du désert.
Je trouve dans M. Peigné, un érudit et un compatriote de Lamennais, une description de la Chesnaie, située dans la commune de Plesder, arrondissement de Saint-Mal 0.
« Sur la route qui conduit de Dinan à Combourg, — où se passa la jeunesse de Chateaubriand, — au delà de la petite forêt sur la lisière de laquelle s'élèvent les ruines du vieux manoir des seigneurs de Coëtquen, s'ouvre, à gauche, une longue avenue de châtaigniers et de sapins qui annonce le voisinage d'une habitation bourgeoise. En suivant ce chemin, ombreux pendant l'été et jonché de feuilles sèches à l'hiver, on arrive bientôt dans un joli parc, au fond duquel se montre, à travers les clairières, une blanche villa que les paysans d'alentour appellent pompeusement le château, et qui est connue par le monde comme Ferney ou les Charmettes. C'est la Chesnaie.
Mettez daus ce paysage, sous l'allée la plus soml)re de ce parc, un homme de petite taille, maigre, au front penché, aux cheveux plats, aux 3'eux caves et j^erçants, à la lèvre amère, au nez visiblement parent de celui du père Aubry dans Atala, vêtu d'une longue redingote qui lui bat les mollets, chaussé d'épais souliers, — et vous aurez l'hôte illustre de céans.
C'est à la Chesnaie que Lamennais passa les instants les plus heureux de sa vie. Il y eut un moment oii l'on y venait comme en pèlerinage. Les habitués de la maison étaient Maurice deGuérin, Duquesnel,
Hippolyte de la Morvonnais; les visiteurs s'appelaient Lacordaire, Berryer, Montalembert. On peut juger de quel intérêt y étaient les entretiens, présidés et dirigés par Lamennais avec un charme et une éloquence qui ne se trahissaient entièrement que dans l'intimité.
La simplicité la plus parfaite régnait dans sa vie. « Il était plein de bonté pour ceux qui l'entouraient, — a dit le même écrivain que nous citions tout à l'heure. Longtemps il eut à son service un grand garçon passablement niais, nommé Jean, pour lequel il avait toute sorte d'indulgence. Lorsque ses différends avec le clergé eurent éloigné de la Chesnaie ses anciens amis, le philosophe, à ses rares heures de loisir et d'ennui, demandait quelques distractions à la musique et jouait de Vaccordéon. Aussitôt qu'il entendait les sons de l'instrument, Jean laissait de côté sa besogne, montait à la hâte dans la chambre de son maître et, sans plus de cérémonies, s'allongeait sur un fauteuil, d'où Lamennais ne le dérangeait jamais. »
A l'humanité près, c'est l'histoire de l'araignée dilettante.
Mais quel joli sujet de tableau que Lamennais jouant de l'accordéon à son domestique !
J'aime àm'arrêter sur cette figure mélancolique, unique dans notre temps, et dont le père Hyacinthe n'est que la caricature poussée au gras.
On sait que Lamennais fut ordonné prêtre assez tardivement, à l'âge de trente-quatre ans, exhorté par tous ses proches et après de nombreux combats intérieurs. C'est de cette époque que ses nerfs commencèrent à se manifester. « Cette résolution
lui a singulièrement coûtée » écrivait son frère à un de ses amis. Et lui-même, Lamennais, trois mois après, adressait à ce frère, l'abbé Jean, une lettre où l'on remarque les passages suivants :
« Quoique M. Caron m'ait plusieurs fois recommandé de me taire sur mes sentiments, je crois pouvoir et devoir m'expliquer avec toi une fois pour toutes. Je suis et ne puis qu'être désonnais extraordinairement malheureux... Je n'aspire qu'à l'oubli dans tous les sens, et plût à Dieu que je pusse m'oublier moi-même ! La seule manière de me servir véritablement est de ne s'occuper de moi en aucune façon. Je ne tracasse personne; qu'on me laisse en repos de mon côté ; ce n'est pas trop exiger, je pense.
» J'ai trente-quatre ans écoulés; j'ai vu la vie sous tous ses aspects et ne saurais dorénavant être la dupe des illusions dont on essaierait de me bercer encore. Je n'entends faire de reproches à qui que ce soit : il y a des destins inévitables; mais, si j'avais été moins confiant ou moins faible, ma position serait bien différente. Enfin elle est ce qu'elle est, et tout ce qui me reste à faire est de m'arranger de mon mieux et, s'il se peut, de m'endormir au pied du poteau où Von a rivé ma chaîne. Heureux si je puis obtenir qu'on ne vienne point, sous mille prétextes fatigants, troubler mon sommeil ! »
Cela équivaut à \ui : Laisse z-m,oi tranquille / on bonne forme.
Mais la tranquillité ne devait jamais être le lot de Lamennais.
Ses démêlés avec le Saint-Siège sont célèbres ;
LAMENXAIS 177
il j apporta toute la violence et toute l'âpreté du prêtre et du Breton. Pourtant, ces démêlés n'entamèrent jamais sa foi de chrétien; jusqu'au dernier moment il demeura enflammé de l'amour de Dieu et de l'amour de son prochain, — à la condition cependant que son prochain n'habitât point Rome.
Pendant cette période de lutte, ses adversaires s'occupaient à créer pour lui des sobriquets. Il y en a eu quelques-uns d'ingénieux. On Ta appelé tour k tour Diderot catholique, Rousseau en sou-^ tane, Babœuf-en rahat.
C'est de cette époque aussi que date la légende du chapeau de cardinal.
On peut donner le chapeau de cardinal à des Dubois, on ne l'offre pas à des Lamennais.
Lorsqu'il eut quitté pour toujours la robe du prêtre, de nombreuses relations vinrent au-devant de lui, de très hautes et aussi d'assez singulières. Dans ses voj^ages et dans ses longs séjours à Paris, jusqu'au dernier, il se montra plus curieux et plus ouvert qu'on ne s'y serait attendu.
Liszt, le pianiste Liszt, avait particulièrement le l)rivilège de l'intéresser, de l'éblouir, de l'étourdir. Lamennais revenait à des notions plus graves avec Henri Martin et Jean Reynaud.
Victor Hugo a écrit, en se rappelant le temps où il habitait les Champs-Elysées avant d'aller habiter la place Royale : « Je recevais là des visites de quelques travailleurs, pauvres comme moi : d'un vieux chansonnier appelé Béranger, d'un vieux philosophe appelé Lamennais, d'un vieux proscrit appelé Chateaubriand. »
Et CCS deux hommes, Béranger et Lamennais, s'en allaient souvent bras dessus bras dessous, — à pied, bien entendu.
Autre spectacle :
Un jour, Liszt vient trouver le vieuœ philosophe, en compagnie d'un autre pianiste, le jeune Hermann, et il lui dit : « Suivez-moi, je veux vous faire connaître une femme étonnante ! » Et il le mène sur le quai Malaquais, lui fait monter quatre ou cinq étages et le présente à George Sand. L'illustre romancière s'enthousiasma immédiatement de Lamennais, comme elle s'était enthousiasmée de M"'° Dorval. ?]lle a raconté cette première entrevue, qui devait être suivie de beaucoup d'autres, dans Vllistoire de 7na vie. Tout d'abord, elle trouva un aspect étrange à son visiteur ; la négligence de son costume, sa longue redingote, ses gros souliers l'étonnèrent (elle devait en voir bien d'autres plus tard avec Pierre Leroux) ; mais ce qui la frappa le plus fortement, ce fut son nez, ({ui lui parut étrangement disproportionné; elle revient plusieurs fois à ce nez qui, pour elle, supprime tout le reste de la figure ; un moment, elle le compare à un glaive. C'est pousser un peu loin la métaphore.
Malgré son nez, Lamennais se lia avec George Sand et devint en peu de temps son confident, son conseiller littéraire. Cette liaison alla, de la part de Lamennais, jusqu'à inviter M'"° Sand à venir passer quelque temps à la Chesnaie. Celle-ci se laissa arracher un demi-consentement. Elle se mit même en route, mais tout à coup, obéissant à je ne sais quelle secrète impulsion, elle tourna
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bi'idc ; — et l'homme de la Chesnaie l'attendit vainement toute une semaine, n'ayant pour se consoler que son accordéon.
En 1847, on le voit donnant des leçons de philosophie au prince Jérôme Napoléon.
Mon intention n'est pas de donner à ces notes un développement et une portée extraordinaire. Mais, puisque je viens d'écrire le mot de philosophie, je terminerai par une petite anecdote qui eut pour théâtre le salon de la Chesnaie.
C'est Lamennais qui en est le héros, naturellement.
Un soir, dans un entretien avec quelques amis, comme il venait de passer en revue divers systèmes philosophiques, l'unique lampe qui éclairait la réunion vint à s'éteindre.
— Tiens ! on n'y voit plus goutte ! s'écria Élie dô Kertangu}^
— Mes amis, dit Lamennais, c'est presque toujours ainsi que se terminent les cours de philosophie.
Personne ne le lui avait fait dire.
L'acteur Laurent, de la Porte-Saint-Martin, est un type entre tous les acteurs. Il y a son originalité personnelle en dehors de son originalité du théâtre. Il est naïf et fin tout ensemble; quelquesuns de ses mots ont dépassé les coulisses.
Laurent n'a pas toujours été aussi gros qu'il Test aujourd'hui; c'était, il y a trente ans, un charmant garçon aux yeux singulièrement expressifs, doux et malins, aux manières câlines, au parler agréable. Plus tard, l'embonpoint devait lui donner cette prononciation courte, oppressée, hachée, qu'Alexandre Michel imitait si bien.
L'excellent comique se consola pendant quelque temps de cet embonpoint en s'imaginant qu'il ressemblait comme deux gouttes d'eau, — ou plutôt comme deux verres de vin, — à l'empereur Kapoléon I". Il se fit faire des redingotes grises, s'exerça â prendre du tabac dans la poche de son gilet et se promena les mains derrière le dos au milieu de sa famille, en ordonnant à tous les siens de l'appeler : Sire ! Longtemps il harcela son directeur pour obtenir de lui qu'il fit jouer une retraite de Russie, — ou tout au moins la scène des adieux de P'ontainebleau, dans laquelle il se voyait, disait-il.
Le directeur eut le mauvais goût de toujours résister à ce désir.
Laurent est le plus consciencieux et le plus inquiet des comédiens, ce dont on ne se douterait peut-être pas. Lorsqu'il s'est agi pour lui de remplir le rôle du père Sournois dans la reprise des Petites Danaïdes, sa vie n'a plus été qu'un tourment. Jouer un rôle créé par Potier, le grand Potier, le seul comédien qui, dans son genre, ait pu être comparé à Talma, de l'aveu de Talma luimême ! Laurent n'en dormait pas. On le surprit un soir, dans le foyer du théâtre de la Porte-Saint- Martin, agenouillé devant le portrait de Potier, les mains jointes et disant : « O grand saint Potier ! pardonne-moi mon audace extrême ! Excuse-moi et inspire-moi, grand saint Potier ! »
Ce ne fut pas tout. Le jour de la première représentation, Laurent prit le chemin du Père-Lachaise, et il alla porter une couronne d'immortelles sur la tombe de Potier.
IG
. CHARLES LEFEUVE
Un homme vient de mourir à Nice, un homme de lettres, Charles Lefeuve, qui s'était attelé seul à un labeur surhumain. Il avait entrepris d'écrire une à une, non seulement l'histoire de toutes les rues de Paris, mais encore l'histoire de toutes les maisons. Vous figurez-vous une tâche semblable ? Piganiol de la Force, Sauvai, Saint-Foix, Dulaure, Mercier n'auraient pas osé la rêver. Et lui, l'humble Charles Lefeuve, isolé, sans prestige, sans antécédents littéraires, sans subvention de l'État, sans libraire autorisé, réduit à ses modiques ressources, l'a conçue, l'a commencée, l'a continuée, l'a menée à bonne fin. Cela lui a pris dix-sept années de sa vie.
Il a d'abord lancé sa publication par fascicules, sans ordre d'arrondissement ni de quartier, allant d'une rue à l'autre, au hasard de la plume, — quitte son œuvre terminée, à régulariser le tout par une table des matières. Cela s'est d'abord appelé Ies^?2ciennec maisons de Paris sous JSapoléon III \ c'était imprimé à Bruxelles, sur papier à chandelles, à la diable, en caractères serrés. Cela se vendit peu et mal, n'attirant l'attention que de quelques bibliophiles comme moi, gent trop peu nombreuse pour faire aboutir une opération de cette importance. C'était consciencieux, mais bizarre, confus, avec un accent personnel et familier, trop familier peut-
CHARLES LEFEUVE 183
être. Lefeiive met là-dedans ses réflexions, sa gaieté pimentée de licence ; il s'appesantit sur les maisons de joie autant que sur les grands hôtels historiques, et traite la rue du Pélican à l'égal de la rue Saint-Dominique-Saint-Germain.
Je ne lui en fais pas de reproches. Charles Lefeuve est un Parisien de vieille souche et de bonne' humeur, A l'époque où sa publication se poursuivait cahin caha, à travers maints obstacles, maints retards, maints changements d'éditeurs, je rencontrais souvent Edouard Fournier, le fureteur par excellence, qui me disait : « Quel fouillis ! quelles erreurs ! Mais que de perles dans ce fouillis ! Combien de trouvailles inattendues et inespérées ! Qui mettra de l'ordre dans ce désordre ? »
Lefeuve allait toujours. Je faux quand je dis qu'il était seul pour cette besogne ingrate ; il avait avec lui un secrétaire qu'il appelait M. Rousseau et dont il parle fréquemment sur un ton plaisant. Il abandonnait à M. Rousseau les rues insignifiantes, les maisons sans caractère. Voici par exemple, la façon dont Lefeuve rend compte d'une expédition de M. Rousseau dans la rue Boutebrie, qui est presque en face du théâtre Cluny.
« M. Rousseau y fut surpris par la pluie au fort de ses recherches ; il tâchait de faire diversion à sa mauvaise humeur en guettant au passage maints bas blancs qui se décolletaient pour préserver maintes jupes de mouches de crotte. » M. Rousseau entre au n°7, on lui indique, au troisième étage, l'appartement qu'habite un vieillard chargé de représenter le propriétaire ; ce pauvre homme ne sait que répondre sur la date et l'origine de la maison. Alors
184 PORTRAITS CONTEMPOR A.INS
M. Rousseau se contente de copier les inscriptions suivantes sur une muraille sans papier.
« Simon Claude et Marie Mahu, enlumineurs, 1572. — Sylvain aime Cloriette à toujours. — Pamiendo, né à Lisbonne le 26 mai 1G90. — Loyson, .commis aux aides. — Naissance de Régulus Thomas, le 2 prairial an III, et de Phocion Décius Thomas, le 14 frimaire an V ; signé : le citoyen Thomas, employé chez le citoyen Saugrain, aux réverbères. — Mort à Bailly ! — Vive Robespierre ! — Gagné un terne le 10 janvier 1821. — Jean Pruneau, 2" de médecine. — Adèle Gruiot. — Clara Fontaine. — Boquillon et Souton, élèves en pharmacie. — Jules Clopin, homme de lettres. — Indiana Soufflard, coloriste, etc., etc. »
Lorsque M. Rousseau a fini de prendre ses notes, il dit gravement au vieillard, resté les yeux écarquillés :
« Monsieur, votre maison, qu'on a replâtrée il y a un ou deux siècles, est du temps de Charles IX. »
Et il sort pour se rendre dans la maison voisine.
Les Anciennes Maisons s'appellent aujourd'hui du titre définitif : Histoire de Paris rue par rue, maison par maison. L'ouvrage forme cinq volumes in-18, avec une table par ordre alphabétique. On connaît encore de Charles Lefeuve une Histoire du lycée Bonaparte et un roman sur Inierlaken, la jolie ville suisse.
Lefeuve est mort à la villa Fanny, dans le quartier Carabacel. Il avait soixante-quatre ans.
NÉPOMUCENE LEMERCIER
Pauvre M'^^ NépomiicèneLemercier !
Barbare Académie française !
Les Quarante, — qui ne sontpresque jamais que trente-neuf, — viennent de refuser cinquante mille francs que AP^^ Lemercier leur avait offert pour publier une édition illustrée des œuvres de son père.
Il y a dans ce refus une cruauté et une mélancolie.
Que les académiciens refusent avec énergie de s'éditer entre eux du moment qu'il faut dépenser de l'argent, cela se comprend de reste ; mais lorsque cela ne leur coûte pas un sou et qu'il s'agit d'un collègue décédé depuis longtemps, cela ne se comprend plus.
Je cherche en vain quel inconvénient il y avait pour l'Académie française à patronner une édition des œuvres de Népomucène. Lemercier,
Rougirait-elle de l'auteur (ÏAgamemnon et de Pinto ?
Elle aurait tort assurément.
Népomucène Lemercier (Népomucène ! quel beau nom pour un poète tragique !) était un homme de haut talent et d'un noble caractère. Après avoir été l'ami du premier consul, il était devenu l'adversaire de l'empereur. C'était un oseur pour son
186 PORTRAITS CONTEUPÛRAI.NS
époque, et Victor Hugo, qui occupe son fauteuil académique, a raconté comment Népomucène Lemercier avait eu quatre grands drames tués sous lui.
Un tel homme a honoré l'Académie autant qu'il a été honoré par elle.
Il n'y avait donc aucun danger à éditer ses œuvres. Ni danger, ni ridicule. On n'en pourrait pas dire autant des œuvres complètes de M. Viennet, par exemple.
Hélas ! rinstitut aurait pu d'autant mieux accorder cette satisfaction à la fille de Népomucène Lemercier que, selon toute vraisemblance, il n'en seraitpasrésultégrandbruit. Cette publication, quelque illustrée qu'elle eût été (encore ne va-t-on pas loin avec cinquante mille francs !) aurait faiblement remué le monde littéraire, qui est tout entier aux écrivains vivants. Les livres et les pièces de Lemercier ont fait leur temps, ses idées ont été dépassées. Il n'intéresse que les curieux comme moi.
Cela se serait donc passé en famille, le plus discrètement du monde. N'importe ; les mânes du vieil académicien en auraient été réjouis.
Et voilà pourquoi je trouve qu'il y a barbarie et mélancolie dans le refus de l'Académie française.
Comme si j'avais prévu ce refus, il y a quelques • années j'ai poussé vivement à la réimpression d'un poëme de Népomucène Lemercier, intitulé : les Quatre Métamorphoses. Ce poëme, ou plutôt ces quatrepoëmes, fruits de sajeunesse et de la fantaisie païenne du Directoire, n'ont rien de l'afieterie particulière à cette période ; leur inspiration remonte à la plus pure, à la plus puissante antiquité. Les
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tableaux s'y multiplient, rappelant tour à tour le Corrège et Rubens. Écartez plutôt ces feuilles, et voyez :
Silène, au loin couché, dormail sous de vieux chênes. Un nectar bu la veille avait enflé ses veines; Sa couronne tombait pendante sur son sein; L'anse d'un vase usé s'échappait de sa main.
N'est-ce pas que cela semble attendre le graveur? Beaumarchais, à qui Lemercier avait communiqué son manuscrit, s'en était enthousiasmé justement. Il lui conseilla et surveilla même (il était un peu imprimeur) une magistrale édition in-quarto des Quatre Métamorphoses, sur papier-carton, caractères de toute beauté.
Népomucène Lemercier fit bien de suivre les conseils de Beaumarchais puisqu'il ne devait jamais arriver, même à prix d'or, à une édition illustrée de ses œuvres.
JOHN LEMOINNE
M. John Lemoinne est de la race des publicistes pince-sans-rire. Il s'emballe rarement. Sainte- Beuve a écrit de lui :
« John Lemoinne a le bon sens piquant et acéré, même légèrement impertinent. Saint-Marc Girardin aussi a le bon sens impertinent, mais comme une marquise a le nez retroussé. Chez John Lemoinne, c'est plus bref et plus incisif; c'est tout nerf et tout acier. »
J'ajouterai que son style a l'accent anglais, comme sa personne. Nul plus que lui ne justifie la théorie des milieux, de M. Taine. Il est le produit le plus complet du Journal des Débats, — cette école de journalistes dogmatiques, habiles, prudents, et dont le nœud de cravate traverse toutes les révolutions sans cesser d'être irréprochable.
En politique comme en littérature, M. John Lemoinne obéit à un principe absolu : tout ce qui pourrait la gêner, il l'ignore. Il devient myope à volonté. Il y a une quinzaine d'années, il commençait un article de la sorte aux Débats : « La Revue, dans son dernier numéro... »
Or, il y avait à cette époque plusieurs revues, entre autres la Revue contemporaine, la Revue 'inoderne, la Revue germanique. Mais, pour M. John Lemoiune. il n'en exisinii qu'une seule, celle où il