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LIGIER

Mes fréquents voyages à Bordeaux m'avaient souvent mis en relations avec Ligier, qui y possédait une maison où il est allé achever sa vie. C'était un homme absolument épris de son art ; il avait reçu des leçons de Talma, qui lui avait enseigné la tragédie et rien de plus. Pendant quelques années Ligier a tenu au Théâtre-Français et à rodéon les Achille et les Oreste ; on s'y souvient encore de ses tremblements de jambe et de son accent incurablement gascon. La tète était énergique, le regard fier ; mais le corps était petit, trapu, au-dessous de la moyenne. Il était dans la tragédie ce que Duprez était dans l'opéra.

Lorsque le drame romantique fit irruption sur la scène, il trouva dans Ligier non pas précisément un sectaire bien convaincu, — le meilleur de ses tendresses est toujours demeuré acquis à la tragédie, — mais un interprète consciencieux. Les pièces de Casimir Delavigne lui servirent de transition; il trouva ses plus beaux succès dans iVfarmo Faliero, Louis XL les Enfants d'Edouard. Par sa taille exiguë, par sa structure irrégulière, par la vigueur de ses poumons, par un ensemble particulier de qualités et de défauts, il était tout désigné pour le personnage de Triboulet. Ce qu'il y fut, on ne le sait guère aujourd'hui. Tous les journaux

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contemporains sont d'accord pour rendre justice à sa vaillance et surtout à sa mémoire prodigieuse. Ils insistent sur ce phénomène de mémoire, et de fait, le rôle est écrasant.

Victor Hugo fut content de Ligier, sans doute, puisque, treize ans plus tard, il lui confia un rôle important dans les Burgraves, le plus important peut-être, celui de l'empereur Barberousse. Cela n'empêcha pas Ligier, quelque temps après, de faire comme beaucoup d'autres, notamment comme Beauvallet, de rompre avec le Théâtre Français pour s'en aller jouer au boulevard et cabotiner en province.

C'est dans cette dernière période que j'eus avec lui le plus d'entretiens. Il venait de temps en temps se reposer dans sa maison de la rue Ségalier, à Bordeaux. Il est inutile de dire si je me plaisais à le mettre sur le chapitre de ses succès parisiens. Il était moins loquace qu'un autre tragédien bordelais que j'ai connu aussi, Lafon, et il j avait moins à recueillir dans ses souvenirs que dans ceux du beau Tancrède.

Je cherchais surtout à amener Ligier sur le terrain romantique et à lui rappeler ses créations du Corse Borgia dans la Maréchale d'Ancre, d'Alfred de Vigny; de Christian, dans Clutilde, de Frédéric Soulié, et la plus étonnante de toutes peut-être, la plus imprévue, celle de lord Bj^ron, dans un I.ord Byron à Venise, d'Ancelot. De là, par des gradations ménagées, j'arrivais au Roi s'amuse. Mais il se dérobait toujours, pour s'étendre complaisamment sur VOthello de Ducis ou sur les Vêpres siciliennes. J'aurais voulu des détails sur la manière

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