‹ De A à ZChapitre 52 sur 95 · MARTEL · texte numérisé non relu

MARTEL

le péplum ou la cotte de maille; — je parle aussi en petits vers, en sonnets galants, et j'agis en prose à l'égard de quelque Marie Trois-Etoiles... »

Mais bientôt Alphonse Karr abandonne ce ton reposé et arrive à cette phrase prodigieuse :

« Il y a quinze ans, effrayé de voir toute une génération se jeter dans les lettres, attristé de constater qu'il ne resterait ni un lecteur au poète ni un auditeur à l'orateur, je demandais s'il ne serait pas opportun de pendre tous les ans solennellement un poète désigné par le sort... »

Pendre M. Martel ! Voilà bien une idée de l'auteur de Sons les Tilleuls !

Si l'on avait pendu M. Martel, nous n'aurions pas le joli sonnet du Cachemire, qui fait partie des Billets doux d'un Comédien :

Il est enfin conquis le premier cachemire ! Un Crésus en fit don pour prix d'un doux larcin. Vous voilà mise ainsi qu'Herminie et Palmyi'e, Et le même linceul couvre votre beau sein.

Je le sais, j'en gémis; je vous vois et j'admire... Car la couleur splendide et le rare dessin De ce tissus royal, où votre orgueil se mire, Double encor de vos yeux le pouvoir assassin.

Certes, pour déguiser la grisette en marquise ; Vous savez le draper d'une façon exquise; Et l'on croit au blason devant tant de beauté.

Mais, songeant au trésor que ce châle a coûté, Je maudis ce Crésus et ma mauvaise étoile. Qui m'ont volé ton cœur dans ta robe de toile.

Décidément, c'est bien le Martel du Théâtre- Français qui est l'auteur des Billets doux d'un Comédien ; j'en ai la preuve dans plusieurs pièces dédiées par lui à ses amis Talbot et Jahyer.

M. Mary-Lafon, écrivain des plus honorables et des plus laborieux, vient de publier un volume qu'il intitule : Cinquante ans de vie littéraire. Ce sont, à proprement parler, ses Mémoires, et Ton y trouve des pages intéressantes, quoiqu'il n'ait jamais été mêlé à des événements d'une bien grande importance. Ce qu'on y trouve moins, c'est l'impartialiié dans certains jugements et la fidélité dans certains portraits.

D'Alfred de Vigny, par exemple, il dira que c'était « un homme petit, un peu lourd, et commun de traits et de figure ». Autant de mots, autant de démentis à la vérité. Il ne fait pas bon d'être dans les mauvais papiers de M. Marj'^-Lafon, Sous sa plume, Orfila devient : « un témoin espagnol, né pour rouler le pays dans une voiture de charlatan plutôt que pour diriger, comme doj^en, l'École de médecine. » Le docteur Véron n'est plus qu'un escroc, et Jasmin, le poète agenais, un pauvre hère, « rimaillant des vers sans prosodie », Tudieu ! M. Mary-Lafon a le sang bien bouillant pour un septuagénaire !

Mais il est une race. d'individus que l'auteur de Cinquante ans de vie littéraire déteste par dessus tout : c'est la race des emprunteurs, qui, à ce qu'il

paraît, ce sont fait un malin plaisir de tournoyer toujours autour de lui. Il avait apporté un peu d'argent de sa province en venant à Paris ; on le sut, et il dut faire bonne garde autour de sa cassette. Il a raconté avec une certaine complaisance les nombreux pièges qui furent tendus à sa générosité ou à sa candeur.

Le premier quidam que tentèrent les écus du Méridional fut l'improvisateur Eugène de Pradel. M. Mary-Lafon avait obtenu une lecture à la Comédie française ; on lui conseilla en raison de son accent, jugé exécrable, de faire lire sa pièce par M. de Pradel. Celui-ci accepta et, naturellement, demanda communication du manuscrit.

Le jour venu, voici la lettre qu'un commissionnaire apportait à M. Mary-Lafon, au café Minerve : * Mon cher ami, il m'arrive un affreux malheur ! Je viens d'être arrêté pour dettes, et, si je n'ai pas dans vingt minutes une somme de cinq cents francs, le garde du commerce m'emmène à Sainte-Pélagie avec voire manuscrit, qu'il croit m'appartenir. Voyez si vous pouvez me tirer de là, pour ne pas perdre votre lecture. »

M. Mary-Lafon, fît la grimace et refusa net. Prend-on jamais un poète sans verd? Il savait sa pièce par cœur (Eugène de Pradel n'avait pas prévu cela !) et il la récita tant bien que mal au comité de la Comédie française, qui la reçut... à la condition de ne pas la jouer. Cela se passe encore quelquefois ainsi, pour sauvegarder l'amour-propre de certains écrivains.

M. Mary-Lafon, sur l'avis de Provost, porta sa pièce toute chaude au directeur de la Porte-Saint-

Martin, qui était le célèbre Harel. Là encore, nouvelle atteinte à ^on sac.

— Mon cher monsieur, lui dit Harel après avoir entendu la récitation des Pâques de la Reine, je reçois votre pièce, je la monte immédiatement et je vous donne Georges pour votre reine... à une seule condition.

— Laquelle ?

— Vous allez m'avancer mille francs, que je vous rendrai à la vingtième représentation.

La somme n'était pas énorme, et elle ouvrait à M. Mary-Lafon la porte d'un des premiers théâtres de drame. Mais sa vanité se révolta ; il trouva humiliant de paj'er pour se faire jouer.

— Vous avez tort! ne cessa de lui répéter Harel en le poursuivant jusqu'à la dernière marche de l'escalier.

« Cette somme (mille francs) se trouvait presque toujours dans mon bureau, » dit M. Marj'-Lafon en racontant cette anecdote. Le bruit s'en répandit sans doute, car quelque temps plus tard, lorsque les Pâques de la Reine, devenues le Maréchal de Moniluc, furent représentées à l'Odéon, M. Mary- Lafon se vit encore en butte à une demande du même genre. Comme autrefois, quelqu'un s'était offert pour lire sa pièce au comité ; c'était Hippo- Ij'te Bonnelier, un romancier oublié aujourd'hui. l\ lut, du reste, d'une manière remarquable. Peu de jours après, Bonnelier se présentait chez l'heureux auteur et s'invitait sans façon à déjeuner.

» Il fut d'une gaieté charmante jusqu'à la fin, — dit M. Mary-Lafon, — mais, le café pris et les

liqueurs savamment dégustées, son front s'assombrit tout à coup, ses traits exprimèrent une profonde tristesse, et il me dit avec des larmes dans la voix :

» — Mon cher confrère, vous voyez en moi un homme bien malheureux !

» — Bah ! que vous arrive-t-il donc ?

» — Ma femme, un ange, le seul amour de ma vie, se trouve en danger de mort si l'on ne se hâte pas de pratiquer une opération difficile et des plus urgentes.

» — Eh bien ! il faut la faire tout de suite.

» — C'est mon ardent désir, hélas!... Mais je suis pauvre et le chirurgien exigeant.

» — Que vous demande-t-il ?

» — Trois cents francs. »

Le ressouvenir d'Eugène de Pradel vint tout à coup à l'esprit de M. Mary-Lafon. Cependant, comment refuser en présence d'une semblable douleur ? Il prit un terme moyen.

— Aujourd'hui, dit-il à Hippolyte Bonnelier, il m'est impossible de vous donner plus de cent francs ; mais revenez après demain, et vous aurez le reste.

Bonnelier prit les cent francs et sa course.

M. Mary-Lafon avait son idée ; il ordonna sur-lechamp à son domestique de suivre l'emprunteur.

Or, voici ce que vit le domestique : Bonnelier s'était rendu tout droit dans le jardin des Tuileries, où il avait rencontré deux dames ; il avait pris avec elles le chemin de fer de la rive droite et les avait longuement promenées dans le parc de Saint-Cloud ; après quoi, il les avait emmenées

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dîner à la Téte-Noire. Retour à Paris en voiture ; on avait consommé des glaces, et finalement on s'était fait conduire dans un hôtel de la rue du Helder.

On devine comment Hippolyte Bonnelier fut reçu le surlendemain lorsqu'il se représenta chez l'auteur du Mo?'échal de Montlv.c pour toucher son « solde ».

Ce Bonnelier avait été sons-préfet dans les premiers temps du règne de Louis-Philippe. Un jour, emporté par son zèle et pour remplacer le curé, qui refusait de bénir les drapeaux de la garde nationale, il avait revêtu l'habit ecclésiastique et les avait bénits lui-même. Bienséance à j^art, convenons que rhisioire est drôle.

Je reprends l'historique des assauts livrés à la bourse de M. Mai-y-Lafon. Cette fois, il ne s'agit de l'ien moins que d'uu académicien de l'Académie fi'ançaise, et en méuie temps professeur au Collège de France, de M. Tissot, un vieillard. M. Tissot s'était employé avec une chaleur singulière pour faire obtenir un prix d'histoire à M. Mary-Lafon. Cette chaleur eut son explication dans une visite qu'il fit au lauréat le jour même du vote.

Laissons parler M. Marj^-Lafon :

« M. Tissot accourt chez moi, monte vivement et, entrant tout haletant et radieux dans mon cabinet :

» — Enfin, nous avons triomphé! vingt-neuf voix, mon ami, et le prix !

» J'allais me jeter dans ses bras, qu'il paraissait ouvrir ; il ne m'en donna pas le temps.

» — Mon jeune ami, dit-il très vite, je ne dois

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pas vous dissimuler que c'est à moi que vous devez votre victoire. Or, un service en vaut un autre, et je viens vous prier de me prêter quinze cents francs. Un mot sur Pingard suflira. »

M. Mary-Lafon commençait à se bronzer. Il éconduisit le vieillard, et il termine son récit par ces mots épiques ; « Hcâtons-nous d'ajouter que Tissot était une exception dans l'Académie... »

Après l'immortel, le critique influent. Ici la note est moins gaie.

M. Mary-Lafon avait envoyé son ouvrage couronné à Philarète Chasles, qui lui avait promis d'en rendre compte dans le Journal des Débats. Plusieurs mois se passèrent.

« Enfin, quand je n'y songeais plus, Chasles me convoque à la Mazarineet me lit, dans son cabinet, lin article curieusement étudié et où la critique sérieuse, motivant partout l'éloge, en doublait la valeur.

» — Êtes-vous content ? me dit-il en pliant ses feuillets.

» — Oui, et très reconnaissant.

» — Votre article paraîtra mardi, mais à une condition.

» — D'aller revoir M. Armand Bertin, sans doute ■?

» — Non, mais de m'envoyer ce soir quatre cents francs.

» La somme n'était rien, j'en ai perdu bien d'au" ires sans regret avec mes jeunes confrères; mais ce fait tant soit peu cynique de me mettre l'article sur la gorge me révolta.

» — .... Bonsoir ! VOUS pouvez garder votre article !

» Il le garda, ce qui ne rempêclia pas, pour me prouver qu'il était sans rancune, de m'emprunter plus tard argent et volumes. »

C'est monotone, n'est-ce pas ?

En résumé, dans ces récriminations, il n'est question que de morts, et les morts ne peuvent pas répondre. Je sais bien que la parole de M. Mary- Lafon ne doit pas être suspectée. Mais j'aurais voulu le voir s'en prendre à un vivant, capable de riposte, qui lui aurait répliqué : « Emprunter n'est pas voler, ainsi que vous semblez le croire; qui vous dit que M. Philarète Ohasles (mort riche), que M. Tissot et les autres ne vous auraient pas remboursé ? » Je le vois sourire de son spirituel sourire de Montalbanais,

N'importe ; il y a un peu de provincialisme dans le cas de M. Mary-Lafon défendant son « saint frusquin ». Peut-être eùt-il été de meilleur goût à lui d'y mettre moins d'ostentation. Heureusement que ces débats intimes et bourgeois n'occupent qu'une partie de Cinquante ans de vie littéraire. Il reste, comme je l'ai dit, des chapitres qui serviront aux annales de notre temps. M. Mary-Lafon connaît son histoire du Midi sur le bout des doigts, et il a pioché comme personne la poésie des Troubadours. C'est par là surtout qu'il vit et qu'il vivra.

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