GUSTAVE MATHIEU
Le Pays écrivait, l'autre jour, par la plume de M. A. R...(i)
« M. Charles Moiiselet cite dans Y Evénement quelques mauvais vers d'un ivrogne mort et enterré il y a beaux jours.
» Cela s'appelle : la Chasse de M. Gaudéru.
» M. Monselet ajoute finement :
« On a voulu voir une satire dans la Chasse de » M. Gaudéru : quelques allusions tout au plus... »
» Très joli ! »
Je ne sais pas si c'est très joli, mais à coup sur ce n'est pas très méchant.
M. A. R... demande si, par hasard, ce M. Gaudéru serait Napoléon III. Je ne suis pas plus renseigné que lui là-dessus ; c'est Napoléon III, c'est Charles X, c'est celui qu'on voudra reconnaître ; c'est surtout une caricature.
J'ai dit finement (merci 1) qu'on sentait percer quelques allusions aux temps modernes dans ce morceau qui se passe dans un milieu fantastique. Je m'étais abstenu, par un sentiment de modération, de multiplier les citations de cette nature; j'avais retranché ces vers, par exemple :
Des hommes douteux, k museau de singe, Armés de bâtons et l'œil de travers, Très haut boutonnés pour cacher leur linge, Accourent déjà de cent points divers.
(l) Albert Rogat.
218 PORTRAITS CÛ.NTEMPORAl.NS
Rien de grossier là-dedans, ni qui justifie l'épi- Ihète insultante lancée par M. A, R... à Gustave Mathieu.
L'homme que M. A R... traite dC ivrogne, on ne sait pourquoi, est, de l'aveu de tous ses confrères, un des meilleurs poètes du dix-neuvième siècle, l'émule de Pierre Dupont.
Toutes les mères ont chanté sa Légende du Grand Étang; tous les pères ont chanté son Jean Raisin.
Ceux qui l'ont connu — et ils sont encore heureusement nombreux — nieront que Gustave Mathieu ait jamais été un ivrogne. Il a aimé et chanté le vin, comme Horace, comme Désaugiers, comme Béranger. Est-ce un crime? M. A. R... serait ridicule en l'affirmant. D'ailleurs, je le mets au défi de citer un seul cas d'ivresse de l'auteur de ParfuTUs^ Chants et Couleurs, — un gourmet exquis, savant, disert, qui renversait son verre dès qu'il voyait venir l'heure de la satiété. Il n'existe par une légende bachique de Gustave Mathieu, comme il existe une légende bachique d'Alfred de Musset.
Le mépris de M. A. R... porte à faux. Be mauvais vers/ Est-il bien sûr de s'y connaître, n'ayant jamaisadmiréque les alexandrins de M. Belmontet?
L'ivrogne en question a fait tant de beaux vers dans sa vie, tant d'admirables paj^sages, tant de strophes éclatantes, qu'on est vraiment embarrassé pour évoquer quelque chose de lui. Je prends donc au hasard ce portrait du coq, dans sa pièce intitulée : Chanteclair :
Chaiiteclair, c'est la vigilance, Le courage, l'activité, L'amour, la vie et la semence, L'éternelle fécondité !