MERIMEE
On sait que Prosper Mérimée fut pendant toute sa vie un mystificateur de premier ordre. Il avait eu des leçons de Stendhal.
Il entra dans la littérature par la porte de la mystification. Une de ses premières œuvres fut une supercherie. — Elle a pour titre : « La Guzla ou Choix de poésies Illyriques recueillies dans la Dalmatie, la Bosnie, la Croatie et l'Herzégovine. »
Ce livre, paru en 1827, en pleine période romantique, produisit une certaine sensation. On admira beaucoup la saveur étrange de ces petits poëmes. Bien que les provinces illjqnques aient été longtemps sous le gouvernement français, elles étaient alors peu connues, — et leur littérature ne l'était pas du tout.
Je le crois bien !
L'Herzégovine faisait sur les Parisiens l'effet de l'Huronie.
La Guzla réussit surtout à l'étranger; elle fut traduite en allemand par le docteur Gerhart, et en russe par Pouchkine. M. Bowring, auteur d'une anthologie slave, écrivit à Mérimée une lettre de félicitations.
Mérimée riait sous cape.
La Guzla était un recueil de pure imagination ; les poésies Illyriques n'avaient jamais existé, et
Prosper Mérimée ne connaissait l'Herzégovine que par des renseignements que lui avait fournis un chef de bureau du ministère des affaires étrangères.
Quel motif l'avait poussé à jouer ce tour au public?
Il l'a expliqué lui-même treize ans plus tard, dans un avertissement placé en tête d'une nouvelle édition.
» Je mourais d'envie d'aller observer la couleur locale là où elle existait encore, car elle ne se trouve pas en tous lieux. Hélas ! pour voyager il ne me manquait qu'une chose : de l'argent. Mais comme il n'en coûte rien pour faire des projets de voyage, j'en faisais beaucoup avec mes amis. J.-J. Ampère et moi, nous voulions nous écarter des routes suivies par les Anglais ; aussi, après avoir passé rapidement à Florence, Rome et Naples, "nous devions nous embarquer à Venise pour Trieste, et de là longer lentement la mer Adriatique jusqu'à Raguse. C'était bien le plan le plus original, le plus beau, le plus neuf, sauf la question d'argent !
» En avisant au moyen de la résoudre, l'idée nous vint d'écrire d'avance notre voyage, de le vendre avantageusement, et d'employer nos bénéfices à reconnaître si nous nous étions trompés dans nos descriptions. Dans ce projet, qui nous amusa quelque temps. Ampère, qui sait toutes les langues de l'Europe, m'avait chargé, je ne sais pourquoi, moi ignorantissime, de recueillir les poésies originales des Croates et des Herzégoviens,
Pour me préparer, je lus le Voyage en Dalmatie, de l'abbé Fortis; j'appris cinq à six mots de slave, et j'écrivis en une quinzaine de jours la collection de ballades que voici. »
Qu'ont dû penser les traducteurs allemands et russes à cette révélation ? De quelle fureur ont été animés MM. Bowring et Gerliart? Je le laisse à deviner.
J'ai oublié de dire que la première édition de Guzla était ornée du portrait d'Hyacinthe Maglanovich, un des poètes supposés de l'Herzégovine, lithographie d'après un croquis de l'auteur. Ce portrait représentait un grand diable d'homme à l'aspect farouche, aux longues moustaches pendantes, à la ceinture garnie de pistolets.
La plupart des ballades de la Guzla ont des titres à sensation : l" Aubépine de Véliko^ le Fusil enclianiê, Cara-Ali le vampire, Triste ballade de la noble épouse d^ Asan-Aga, le Seigneur Mercure, r Amant en bouteille, etc., etc.
Elles sont travaillées avec beaucoup de soin; quelques-unes ont même une valeur littéraire. Les autres laissent quelquefois percer le bout de l'oreille de la charge, comme celle-ci :