PAUL DE MUSSET
Table de nuit. Paul de Musset continue à y faire sonner des éperons, à peine entendus. — On le retrouve, quelques années plus tard, à la Revue de Palais, s'obstinant, signant des nouvelles intitulées : Le Chevalier de Plénoches et Mademoiselle de Quatre-Sous^ Histoire d'un Bonhomme de pain d'épice, etc., etc.
Une série d'un ton plus posé, les Femmes de la Régence, le met en lumière. A partir de ce moment il est classé; il gardera toujours ce rang honnête, estimable, qui eût été peut-être moins secondaire sans le vif éclat de la renommée de son frère.
Ce qui restera de Paul de Musset, ce sont ses récits d'Italie et de Sicile, ses travaux sur Gozzi. Là, il a trouvé son terrain. Il a le caquet napolitain, la grâce vénitienne. Il est chez lui, plus qu'à Paris.
EMILE NEGRIN
Qui connaissait Emile Negrin? Quelques Niçois seulement, et parmi eux les libraires, pour lesquels il avait écrit un Guide fort reclierché : les Promenades de Nice.
Mais Emile Negrin ne tenait qu'en estime secondaire cet ouvrage, parvenu cependant à sa quatrième ou cinquième édition. Sa principale affaire, ou, pour mieux dire, son unique passion, était la poésie, — française et provençale. Je ne m'en étonne pas, étant donnée l'admirable nature au milieu de laquelle s'était développée sa vocation. Je m'étonnerais plutôt de ce que Nice compte si X^eu de poètes parmi ses enfants.
Emile Negrin avait publié de nombreux volumes de vers : les Contes frmihs, les Contes gaulois, les Contes courants, les Poésies lyriques, les Poésies légères, les Epigrammes (au nombre de 984), etc.
De tous ces livres, les bibliophiles recherchent déjà les Contes gaulois, édition de 1866, imprimée à Turin, avec luxe, sur papier saumon, exemplaires numérotés, portrait de l'auteur. C'est un recueil de haute graisse, dans le genre des Contes rémois, de M. de Chevigné, mais moins châtié comme facture. Les amateurs en quête de gaieté y peuvent noter : le Banquier-tricorne, Celui-ci est plus drôle, Grâce
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à une lettre, Conte jaune, Conte pointu, et surtout le Pensionnat Troulolot.
Connaissez-vous les dames Troulolot ?
Quatre elles sont, avec un seul (lii)lôme D'instruction, léger est leur ballot...
Mon exemplaire des Contes gaulois porte la signature de M. Emile Negrin ; c'est une des dernières qu'il ait pu tracer, car peu de temps après il fut atteint de cécité. Il n'en continua pas moins de faire des vers. C'était un talent inégal, mais plein de vivacité, de jets imprévus, d'heureuses rencontres, rimant à la diable, tantôt richement, tantôt pauvrement.
Dans son dernier petit volume, les 36 Sonnets du poète aveugle, publiés il y a deux ans, je choisis 1© sonnet suivant : A un homme de courage :
Vous pourrez affronter l'abime Où se heurtent les flots amers ; Affronter sur l'alpestre cime Le terrible ouragan des airs ;
Affronter le combat qu'anime La voix puissante des Kléber, Ou le choléra qui décime, Ou l'ardente soif des déserts ;
Vous pourrez braver l'agonie.
Le glaive de la tyrannie.
Ou le brasier du mont Hécla ;
Vous braverez peut-être encore La panthère du pays more...
Mais braveriez-vous Loyola ?
On voit qu'Emile Negrin ne se désintéressait pas des choses de son temps, il avait l'esprit fier, le cœur patriote.
Je reviens involontairement à ses Promenades
de Nice, la seule chose peut-être qui lui survivra. Bien des traits humoristiques y sont semés; je tombe au hasard sur cette boutade à propos d'Antibes :
« Ville de guerre dont j^arlent les géographes, mais que jamais aucun mortel n'a vue ; ville infiniment plus cachée que Tombouctou. En venant de Nice, on aperçoit une citadelle : — Cocher, est-ce là Antibes? — Non, monsieur, c'est le fort Carré. Puis, on laisse à gauche une sorte de porte ; la voiture file, et les yeux, à force de chercher Antibes, finissent par découvrir Cannes.
» En revenant, on laisse à droite la même sorte de porte ; puis, on aperçoit de nouveau la citadelle. — Cocher, oii est donc Antibes? — Monsieur, nous l'avons passée. Et toujours comme cela, depuis que les voitures roulent. Avec le chemin de fer, c'est bien pire, on ne voit plus rien du tout.
» L'auteur des Mousquetaires voyageait un jour parmi nous. — Eli bien ! comment trouvez-vous Antibes? lui demanda un croyant. — Je ne la trouve pas, répondit Dumas. »
Emile Negrin avait une orthographe particulière qu'il imposait à ses imprimeurs. C'est un piquant de plus pour ses livres. On a de lui (j'allais l'oublier) un Dictionnaire rdciproQKe de la langue française « au moyen duquel on trouve les mots inconnus et les mots oubliés. »
Les mots inconnus ! — Cela fait rêver.