‹ De A à ZChapitre 68 sur 95 · NADAR · texte numérisé non relu

NADAR

avait bien d'autres visées et bien d'autres fusées dans la tête. Il s'acharnait à la caricature; — il regardait surtout les mouches voler et les oiseaux s'élever dans l'espace, ce qui finit insensiblement par lui inspirer le désir de faire comme eux.

Sa manière d'écrire se ressent de cette agitation presque perpétuelle ; il procède le plus souvent par tressants et par sursauts. C'est un Michelet en vareuse écarlate.

L'Hôtellerie des Coquecigrues est un assemblage d'anecdotes fort vivement contées et d'une saveur toute moderne, de portraits où se retrouve le caricaturiste, surveillé par l'écrivain ; — et puis des mots, des mots, des mots comme s'il en pleuvait. Et il en pleut, en effet!

Il n'y a pas rien que des coquecigrues dans V Hôtellerie de Nadar;on y trouve aussi des trait fort sensés, des récits en cinq ou six lignes qui sont matière à rêverie, — celui-ci entre autres :

« Je contemple sur une route deux enfants qui mordent à belles dents dans un demi-cent de pommes avortées, sur-acides, vertes à donner la colique rien qu'à les voir.

» Ils mangent, mangent, mangent toujours et encore ces pommes atroces, qu'ils refuseraient avec légitime indignation si on les leur donnait à leur goûter. Ils se battent presque pour la dernière.

» Tout s'explique : les pommes sont volées. »

Nadar avait déjà donné cette note demi-sérieuse dans ses Histoires Buissonmères, un volume qui a précédé VHôtellerie des Coquecigrues.

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Cette note lui est bien personnelle ; il en a encore une autre; celle d'un cœur chaud, d'un esprit juste et droit, s'indignant avec raison quand il le faut, frappant quand il est nécessaire de frapper — et profondément dédaigneux du vocabulaire naturaliste.

Il me reste à souhaiter que Nadar devienne un de nos producteurs. Pourquoi pas ? Alfred de Musset Fa dit avant moi :

« C'est amusant d'écrire. »

Si c'est un passe-temps pour se désennuyer, Il vaut bien la bouillotte... »

Mais Nadar ne croit pas à Musset.

EMILE PEHANT

Emile Péhant, le savant et dévoué conservateur de la bibliothèque de Nantes, feu Emile Péhant avait été une des modestes recrues du mouvement romantique, et l'une des vaillantes. Il avait publié un volume de Somiets qui lui valut immédiatement de hautes sympathies, entre autres celles d'Alfred de Vigny, de Villemain, de Victor de Laprade.

Malheureusement, le jeune poète nantais traînait alors avec lui une compagne gênante : la pauvreté. Son livre a des accents déchirants ; c'est une lamentation perpétuelle et farouche devant les boutiques de boulangers. Témoin ce sonnet, entre trente autres, intitulé la Faim :

Vous qui m'avez connu dans ma jeunesse heureuse, Le visage si plein et le teint si fleuri, Et qui voulez savoir pourquoi ma joue est creuse, Pourquoi mon front est pâle et mon corps amaigri

Peut-être vous croirez qu'une flamme amoureuse, En me brûlant le sang, l'a seul ainsi tari. Ou que c'est du travail la lampe douloureuse Qui, troublant mon sommeil, à ce point m'a flétri.

Ah ! ce n'est point cela qui me tue et qui m'use. Que m'importent l'amour, et la gloire, et la muse ! Ce n'est pas pour si peu que je serais changé.

Oh ! non ; si vous voyez ma figure si hâve,

Ma lèvre si livide et mon regard si cave.

C'est que voilà trois jours que je n'ai pas mangé !

Diable ! — Trois jours ! Encore faut-il un esto-

mac de Breton pour résister à un jeûne si prolongé !

L'auteur de Chatterton vint en aide à cette infortune ; il sollicita pour Emile Péhant. On lit dans le Journal d'Alfred de Vigny, à la date de 1835 : « Il m'est arrivé ce mois-ci trois choses heureuses : Emile Péhant, placé à Vienne comme professeur ; sauvé ! — Chevalier, marié par amour, et heureux. — Léon de Wailly a hérité de cinq cent mille francs, dit-on. — Que les autres soient heureux, au moins ; leur vue me fait du bien ! »

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