ARMAND DE PONTMARTIN
M. le comte Armand de Pontmartiii introduit d'étranges éléments dans sa critique.
Dernièrement, il s'occupait de Mérimée. Il rend justice à l'écrivain, — un peu à contre-cœur, mais comme il prend sa revanche sur l'homme ? Il ne va pas jusqu'à le traiter de bohème, mais il le représente comme un pique-assiette.
Parce que dans ^e^. Lettres à une incûnnue {\)\\h\\cation que je blâme de toutes mes forces), Mérimée s'est i^ermis une très légère épigramme contre M. Autran, voilà M. de Pontmartin qui lui reproche... devinez quoi? D'avoir souvent dîné chez le beau-père de M. Autran !
Ce passage est trop exorbitant pour que je ne le cite pas dans son entier :
« Chaque fois que Mérimée revenait à Marseille, — dit M. de Pontmartin, — il s'y attablait à demeure et prtsque sans invitation chez M. B..., beau-père du poète, et célèbre sur tout le littoral de la Méditerranée par l'exquise finesse de son goût et le génie de son cuisinier. Là, le merveilleux conteur étonnait de ses prouesses pantagruéliques et de ses silences plantureusement employés les convives bénévoles rassemblés pour voir et pour entendre l'auteur du Vase étrusque et de Cotomba. »
Ces lignes renferment, au début, une accusation dont la grossièreté ne le cède qu'à l'invraisemblance.
A qui M. de Pontmartin persuadera-t-il qu'un homme de la valeur et de la renommée de Mérimée était capable d'aller dîner chez quelqu un presque sans invilation ? Et non-seulement d'y aller dîner, mais encore de s'y attabler (?) et à demeure (11)
Comme cela ressemble bien à Mérimée ! J'en appelle au témoignage de tous ceux qui l'ont connu.
Mais enfin, M. Armand de Pontmartin passerait peut-être condamnation sur ce grief. Ce qu'il ne pardonne pas à Mérimée, c'est sa gourmandise, ce sont ses prouesses pantagruéliques, et, par-dessus tout, c'est le silence qu'il garde en mangeant.
Oh ! ce silence le confond absolument !
Il se met à la place des convives « rassemblés pour voir et pour entendre l'auteur de Colomba. ■» (Ainsi, on rassemblait des gens pour entendre un \\o\wmQ\envi presque sans invitation \) Il se figure leur désappointement en présence du bon appétit de Mérimée. Appétit scandaleux ! coup de fourchette compromettant, indigne, d'un académicien I
Comment ! voilà un homme d'esprit qui est en même temps un gastronome 1
Comment ! voilà un 'merveilleux conteur qui fait honneur au cuisinier « de génie » de M. B...
Cela renverse M. de Pontmartin.
Mais ce merveilleux contour ne conte pas ! Mais cet académicien est muet comme une carpe ! Mais l'auteur de Colomba n'a pas plus l'air de l'auteur de Colomba que le premier venu !
Il se tait ! il se tait ! — Cela désespère les con-
ARMAND DE rONTMARTIN 267
vives bénévoles. Pour un peu, ils se déclareraient volés.
J'imagine cependant qu'un d'eux se fut hasardé à dire :
— Ne nous raconterez-vous pas quelque chose, Monsieur Mérimée ?
Mérimée aurait été parfaitement fondé à lui répondre :
— Mon Dieu, Monsieur, je suis si peu invilé. Voilà à quoi s'amuse M. Armand de Pontmartin !
voilà comment l'auteur des Nouveaux samedis (jour maigre) comprend la critique.
Fi ! que cela sent son petit esprit de sous-préfecture.
EDGAR QUINET
Il fut un temps où Edgar Quinet compta parmi les personnalités marquantes de son époque. C'était à l'heure où, de concert avec Michelet, il entreprit la guerre contre les hommes noirs. Il parlait de haut alors, du haut d'une chaire publique, et il s'adressait à une jeunesse libérale. Son succès fut grand et confina jusqu'à l'émeute populaire ; l'archevêché réclama, la Chambre des pairs s'émut. Edgar Quinet passa à l'état de martyr.
Pendant cette guerre, qui dura deux années, les jésuites reçurent de nombreux horions. Vainqueurs, ils le furent, comme toujours, mais leur triomphe se trouva arrêté momentanément par le barrage; la révolution de février 1848. Edgar Quinet, de professeur au Collège de France, se transforma en colonel de la garde nationale et en représentant du peuple.
Ce fut sa ville de Bourg, celle que nous voyons inamovible dans sa reconnaissance, qui l'envoya siéger à la Constituante et à la Législative, où il vota toujours avec les députés démocrates.
Là s'arrête la carrière active d'Edgar Quinet.
Il se retira à Bruxelles et eu Suisse après les événements de décembre 1851.
EDGAR QUINET 269
Depuis, il revint à ses travaux historiques, philosophiques et littéraires.
Parmi ses œuvres, il en est de fort belles; elles ne le sont pas toutes au même degré. L'Allemagne, où il a beaucoup étudié, a exercé une grande influence sur son esprit. Mais le sentiment en est toujours élevé etpur. Il conçoit surtout largement; je n'en veux pour preuve que ce passage de sa préface de son livre sur le Christianisme et la Révolution française :
« Cet ouvrage est la suite du plan que j'ai conçu en commençant d'écrire, et dont les parties précédentes sont : le Génie des religions, V Essai sur la vie de Jésus-Christ, une moitié du livre des Jésuites. » Dans cette carrière non interrompue, j'ai traité de la Révélation et de la Nature, des traditions de l'Asie orientale et occidentale, des Vedas et des Castes, des religions de l'Inde, de la Chine, de la Perse, de l'Egypte, de la Phénicie, du polythéisme grec, romain. J'ai suivi, à travers leurs principales variations, le mosaïsme, le christianisme des Apôtres, le schisme grec, l'islamisme, la papauté au moyen âge, la Réformation, la Société de Jésus, l'Eglise gallicane ; en sorte que ces ouvrages, différents de forme, mais semblables par le but, tendent à composer une histoire universelle des révolutions religieuses et sociales. »
Un programme formidable, comme on voit.
Mais Edgar Quinet n'a jamais fait plus grand, plus immense, plus vertigineux que dans Ahasvérus, une épopée en prose, écrite dans tout l'éclat de son talent, c'est-à-dire dans sa trente-et-unième
année. Cela commence avant la création du monde et cela finit après le jugement dernier. Tous les êtres et toutes les choses y ont une voix : l'Océan, le poisson Macar, les géants, le brin d'herbe, l'ibis, les étoiles, les cathédrales, les fleuves, les chariots, la Vierge Marie. Avec le drame de la Passion, nous entrons dans la légende d'Ahasvérus. Le peuple remplit les rues de Jérusalem.
» — Ahasvérus, viens, rentrons dans la maison ; fermons le loquet de la porte. N'as-tu pas peur du vent qui souffle et du bruit qu'on entend dans la ville ?
» — Rentrez, mes petits frères, allez dormir sur vos nattes. Je veux rester sur mon banc pour regarder passer la foule. >
Après la malédiction du Christ, Ahasvérus se met en route pour son interminable voyage. A partir de ce moment, on enjambe les siècles, on traverse les générations. Voici les hordes d'Attila, ces sauterelles de la mort : voici le roiDagobert à la fenêtre de sa tour, dans son palais des bords du Rhin; voici les fées dansant en rond au clair de lune ; voici le pape Grégoire coiffé de diamants ; voici Napoléon ; voici les grandes capitales causant ensemble : Babylone, Athènes, Rome, Paris.
La partie qui traite du jugement dernier est la plus stupéfiante. Il y a un chœur de femmes ressuscitées, parmi lesquelles on remarque Sapho, Gabrielle de Vergy, M'" Aïssé, Desdémona, Clarisse Harlowe, Mignon, Atala... et la comtesse Guiccioli! Voici comment elle s'exprime, la blonde comtesse, que nous avons tous connue marquise de Boissy :
EDGAR QCI.NET 271
« Celui pour qui j'ai quitté le comte après mon mariage, tous les autres l'appelaient Bj^ron, quand seale je l'appelais Noël. Lui que n'avaient pu désennuyer la Tamise, ni le Rhin, ni le Tage, ni Venise, restait tous les longs mois d'été, assis près de moi, à compter mes cheveux d'or. Pour un jour d'absence, ses larmes recommençaient à couler dans le jardin de Ravenne, et ses lèvres à pâlir. A la Mira, a Bologne, à Gênes, que d'heures, mon Dieu ! toutes à se voir, à s'écouter, puis à se taire, et à se revoir toujours, qui jamais ne reviendront au ciel, iii si belles, ni si tièdes de doux soupirs ! Sous un pin d'Italie, j'ai guéri d'un sourire la plaie de Lara, du Corsaire, de Manfreld, d'Harold... C'est là ce que j'ai fait sur terre, et je ne m'en repens pas, quand même le comte le saurait, »
Quand même le comte le saurait est une merveille.
Au fond, et à y regarder de près Y Ahasvérus d'Edgar Quinet est inspiré du Faust de Gœthe, mais le poème français offre une envergure supérieure. Gustave Flaubert s'en est souvenu dans l'exécution de sa Tentation de saint Antoine. Et cependant Ahasvérus est un des ouvrages les plus inconnus de la littérature contemporaine.
F. S. — A propos, c'est Edgar Quinet qu'il faut écrire, et non Edgard, comme on le fait souvent.