BELLINI
et déjà d'imprudents amis le comparaient à Rossini.
Telle n'était pas cependant l'opinion de Bellini, qui fut toujours plein de modestie et de tact. Selon un de ses compatriotes, c'était à genoux qu'il étudiait Moïse. Une anecdote fournit la preuve de cette admiration sincère. C'était un matin, à Milan ; Bellini, étant en train de se raser, apprend que Rossini vient d'entrer dans la maison pour faire visite à un de ses amis qui y demeurait. Avec toute l'ardeur de son âge, Bellini, sans se donner le temps d'essuyer son visage et d'arracher la serviette nouée autour de son cou, se précipite dans l'escalier et arrive au-devant de Rossini, l'acclamant, lui pressant les mains.
Le premier mouvement de celui-ci est de reculer devant ce menton savonné ; mais lorsqu'il le reconnaît, il lui dit, moitié riant, moitié grave :
— Mon cher Bellini, je suis très content de votre Pirata., que j'ai entendu hier à la répétition ; c'est bien, très bien ! Vous êtes heureux de commencer par où les autres finissent.
Il ne pouvait y avoir ni ironie ni amertume dans ces paroles, que les journaux d'alors reproduisirent. Gènes, Parme, Venise, appelèrent tour à tour Bellini, et dans chacune de ces villes il composa un opéra ou deux, qui, en outre de leur valeur, avaient la fortune d'être interprétés par des artistes tels que Rubini, Lablache, Tamburini, la Pasta.
C'est tantôt à Paris, tantôt dans sa maison de campagne, à Puteaux, que Bellini écrivit 1 Puritani pour la troupe du Théâtre-Italien. Le succès
30 PORTRAITS CO.NTEMPORAINS
en fut prodigieux ; jamais l'enthousiasme des Français n'avait été poussé aussi loin. La salle se leva tout entière pour saluer le jeune maître ; Louis-Philippe lui envoya la croix de la Légion d'honneur ; le triomphe fut complet.
Hélas ! Bellini ne devait pas en jouir longtemps : en 1835, il s'éteignait dans cette maison de Puleaux. La langueur répandue dans la plupart de ses partitions n'était que l'écho de cette autre langueur qui le minait depuis son enfance...
Il avait trente ans environ, et il avait composé dans toute sa vie neuf opéras.