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Le jour suivant, dans l’après-midi, nous quittions Tunis, repartions pour la Goulette et prenions place à bord deYAbd-el- Kader, qui levait l’ancre au coucher du soleil, et le lendemain, dès l’aube, mouillait en rade de Sousse.
Nous étions partis de Tunis par une pluie battante, et le lendemain un soleil levant radieux inondait de ses ra} ons la blanche ville de Sousse.
La brusquerie des changements dans la température est un des caractères distinctifs du climat africain; aucune transition, le plus souvent, entre la pluie et le beau
temps ; on s'endort le soir par une nuit brillamment étoilée, et deux heures plus tard, une averse diluvienne vous réveille.
Sousse, vue de la rade, rappelle sensiblement Alger, moins les lourdes constructions modernes assises à ses pieds. C’est un rectangle d'environ un kilomètre de côté, flanqué de hautes murailles crénelées, dune éclatante blancheur. Au haut de la colline, inclinée vers la mer, sur laquelle la ville est bâtie, s’élève une Kasbah, surmontée d'un haut minaret ; ancienne demeure du gouverneur tunisien et de son riche harem, elle sert de résidence au général français commandant la subdivision.
Les fortifications de Sousse, bien que remontant, nous dit-on, au quatorzième siècle, sont dans un merveilleux état de conservation ; plusieurs des portes par lesquelles on pénètre dans la ville sont très remarquables ; en particulier , celle qui donne accès à la Kasbah est un vrai bijou d'architecture arabe.
Deux petites auberges se disputent les rares voyageurs qui descendent à Sousse :
l'hôtel de France et le Café Vert, rendez-
vous des officiers de la garnison et des principaux fonctionnaires; sorte de grande baraque, adossée à la fortification et agréablement située sur le bord de la rade, mais dans l’intérieur de laquelle il pleut aussi souvent qu’il plaît à Allah d’envoyer de l’eau à ses adorateurs. L’affabilité et les prévenances de l’hôtesse, parisienne pimpante, chez qui dix ans de séjour à Buenos- Ayres et quatre années passéès à Maroc n’ont point éteint la coquetterie, nous tiennent lieu de tout le confortable qui manque à son établissement.
Nous faisons bientôt la connaissance de quelques officiers; l’un d’eux nous fait visiter la ville , d’ailleurs sans intérêt après Tunis, et nous propose une partie de chasse à la bécassine le long d’un oued des environs.
Nous enfourchons deux braves bourricots, et, précédés du fidèle Rex, suivis d’un Arabe escortant notre officier monté sur son bon coursier blanc, partons fièrement pour une expédition qui, pour n’avoir rien de belliqueux, ne manquait pas de pittoresque. Toutefois, je dois à la
vérité d'avouer que de bécassines nous ne vîmes pas l'ombre, et revînmes totalement bredouilles, mais non sans avoir fait une promenade charmante.
La banlieue de Sousse, fort heureusement, ne rappelle en rien celle de Tunis.
Tout autour de la ville, à i5 kilomètres à la ronde, s'étendent de riches vergers d'oliviers vénérables, fortune du pays, en ce moment surchargés de fruits mûrs. De toute part, on se livre à la cueillette des olives. Trois sortes de travailleurs se livrent à cette opération : les femmes, les ânes et les enfants ; quant aux hommes, ils ne s’y commettent guère qu’en cas d’urgence absolue. Tandis que les femmes grimpent aux oliviers et rentrent au gourbis pliant sous le faix, nous trouvons leurs époux accroupis sur les nattes des cafés maures d'un village, occupés à humer leur caivay et à se raconter, avec force gestes, d'interminables histoires. « Comme ces gens-là ont bien résolu le problème de la femme!»
disait P... avec admiration.
Mais si Allah ne leur a pas départi l’amour du travail, il les a dotés d’un goût
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insatiable pour les chevaux, la chasse et les armes. Leur figure s’illumine à la vue d’un fusil, leurs yeux pétillent quand on leur montre le jeu d’un revolver, et si vous poussez la générosité jusqu'à leur faire cadeau d’une cartouche, ce sont des témoignages de reconnaissance sans bornes et des gestes de remercîments à n’en plus finir, jusqu’à ce que vous ayez disparu de leur vue.
Pour en revenir aux oliviers de Sousse, il est bon de savoir qu'ils représentent le plus clair des revenus de la Régence ; tout bon habitant de Sousse est fabricant d’huile. Mais Dieu sait quel fabricant !
Les olives sont jetées en tas dans une cave où elles fermentent tout à leur aise, puis broyées sous une meule en pierre qui n’extrait qu’une partie de l’huile que la fermentation rend acide, nauséabonde, immangeable pour un palais civilisé; les grignons qui renferment encore 1 4 à 1 5 0/0 d’huile sont expédiés à Marseille pour être traités par des procédés chimiques et le voyage achève de détériorer la qualité du produit.
Tôt ou tard, Sousse verra se fonder des huileries mieux installées et les magnifiques oliviers de ce pays fourniront à la consommation des huiles qui n’auront aucune peine à égaler celles de Provence.
Mais notre objectif principal, en débarquant à Sousse, n’était point uniquement de regarder ramasser des olives par les femmes arabes, de voir des chameaux attelés à un manège faisant tourner des moulins à huile dans toutes les rues de la ville; nous désirions, surtout, visiter Kairouan, la cité sainte, la ville aux cent cinquante mosquées ; mais, ainsi qu’on va le voir, ce n’était point du tout une entreprise commode.
Une soixantaine de kilomètres séparent Sousse de Kairouan , qui occupe dans l’ouest le centre d’une immense plaine inculte. Inutile d’ajouter qu’aucune route n’existe entre les deux villes ; les communications se font le long d’une piste dont l’entretien est confié au soleil et à la pluie. Cependant le génie militaire, depuis l'occupation , a relié Sousse et Kairouan au moyen d’une toute petite voie ferrée, sys-
tème Decauville, à traction de chevaux; mais il faut l’autorisation expresse du général commandant la subdivision pour y obtenir le passage. Grimper à la Kasbah, demander à parler au général, bien que nous ne le connussions nullement, et être introduits auprès de lui, fut l'affaire de quelques minutes.
Le général est un homme grand, élancé, à la figure intelligente et distinguée, et, comme nous pûmes le voir par les œuvres qui décoraient son salon, véritable nature d’artiste. Il nous reçut avec la courtoisie la plus affable. Après nous avoir annoncé que le petit railway était endommagé en maints points par les pluies et que le service [en était interrompu pour plusieurs jours, il se mit à aborder avec beaucoup de chaleur la question coloniale en Tunisie.
D’après lui, tout n’est pas pour le mieux dans ce satané pays; le gaspillage et la corruption seuls y fleurissent plantureusement. Nos pauvres soldats y meurent comme des mouches ; le cimetière français récemment créé à Sousse est encombré
déjà de leurs tombes, et l’on n’a trouvé qu’un moyen de diminuer le nombre des décès dans les garnisons, c’est d’évacuer immédiatement sur la France tous les hommes sérieusement malades; de cette façon, ils meurent en France et ne figurent point au dossier de la Tunisie,
Puis il nous conduisit au sommet de la Kasbah , d’où l'on jouit sur la ville et la mer d’un magnique point de vue. « Voyezvous, nous dit-il, cet emplacement marécageux, près de la mer, au pied de la colline, qui porte depuis des siècles le cimetière musulman; c’est celui qu'on a choisi pour la future ville européenne, parce que de puissants personnages possédaient ces terrains et qu'il était urgent d'accroître leur valeur. Examinez maintenant ce qui sert de port à la ville, c'est un petit bassin très peu profond, mais fort bien abrité de tous les vents ; il suffirait de l’agrandir et de le creuser ; hé bien ! pas du tout, on est en voie de le combler pour en créer un autre de toutes pièces, en un endroit beaucoup moins sûr, et Dieu sait quand il s’achèvera.
Pour l’honorable général, la conquête delà Tunisie avait été une comédie militaire ministérielle, avec des victoires arrivant à point nommé, comme des haltes d’étapes.
La prise de Kairouan surtout, avait été une parade savamment organisée. Six généraux, deux divisions entières, en tout 20,000 hommes, venant, l’une de la côte, l’autre du nord de la Régence, avaient été mis en mouvement pour ce haut fait d’armes ; les Arabes ne pouvaient moins faire que de se laisser tuer jusqu’au dernier pour défendre la ville sainte où jamais chrétien n’était entré.
Tandis que tout ce monde cernait la place à distance respectueuse, on envoya en éclaireurs deux chasseurs d’Afrique ; ceuxci s’avancèrent jusqu’au pied des murailles et trouvèrent ouvertes une des portes de la ville. Après s’être consultés, nos deux braves pénétrèrent dans la cité et la parcoururent au galop de leurs chevaux; ne trouvant aucune résistance, ils montèrent sur le rempart et arborèrent le drapeau français au sommet d’un créneau : c’est ainsi que fut pris Kairouan.
La prise de Sousse fut également un feu d'artifice raté. Lorsque les cuirassés français parurent au large, ils virent flotter au-dessus de la ville autant de drapeaux blancs parlementaires qu’ils pouvaient compter de maisons. Impossible d’esquisser même un simulacre de bombardement contre une ville qui ne demandait qu’à se rendre ; ils en furent réduits à essayer la portée de leurs pièces sur un malheureux petit village situé à huit kilomètres, dans l’intérieur et qui 'n’en pouvait mais, ne se doutant probablement pas de l’approche de la flotte. On y foudroya quelques maisons et on réappareilla bien vite pour aller plus au sud bombarder Sfax.
Vingt mille hommes occupent aujourd’hui la Tunisie, et les charges qui en résultent s’élèvent pour nous à 3 o millions par an, tandis que le revenu net que nous en retirons ne dépasse pas 12 millions. Ce n’est pas de sitôt que la Tunisie cessera de nous être onéreuse. D’après lui, point n’est besoin de si importantes garnisons, et la Régence entière pourrait être gardée par quelques compagnies. Comme je lui deman-
dais pourquoi, dans la haute situation qu’il occupait, il ne faisait pas prévaloir, ses idés dans les conseils du gouvernement :
« Que voulez-vous, nous répondit-il, j’ai toujours été en désaccord complet sur ces points avec mon ami Gambetta et ses sucseurs, et j’ai beau faire parvenir au gouvernement rapports sur rapports, on n’a pas daigné m’écouter ; j’en suis réduit à raconter ce qui se passe aux voyageurs qui visitent ce pays, espérant qu’ils le répéteront et qu’ils seront écoutés mieux que moi »
Je ne caresse certes point cet emphatique espoir; mais je tiens à répéter ici la dernière parole du général pour écarter de moi tout reproche d’indiscrétion, et bien témoigner que si je reproduis sa conversation, ce n’est qu’avec son complet assentiment.
En redescendant les marches de la Kasbah, nous nous demandions curieusement quel pouvait être ce général, muni d’un tel franc-parler, ami de Gambetta, et intime de Clémenceau, véritable enfant terrible de l’opportunisme. Le premier trou-
pier que nous rencontrâmes nous tira de notre ignorance :« c’est le général Riu, nous annonça-t-il, qui commande depuis dixhuit mois la brigade. » Ainsi, nous venions dépasser deux heures avec l’ancien commandant de la Chambre des députés, celui que M. Baudry-d’Asson connaît bien.
J’oubliais d’ajouter que le général est un charitable philanthrope; avant que nous prissions congé de lui, il tint à nous montrer une ambulance organisée par ses soins, dans la Kasbah même, et où les majors de la garnison donnent gratuitement leurs soins aux malades indigènes. Cette infirmerie, quand nous y pénétrâmes, représentait une cour des Miracles, parfaitement repoussante, d’hommes, de femmes et d’enfants, atteints des maladies les plus diverses, parmi lesquelles les ophthalmies nous ont paru, sans conteste, tenir le premier rang.
Seraient-ce les petites plaies morales qui se cachent au Palais-Bourbon qui auraient inspiré au général Riu le goût de soulager les grandes misères physiques ?
Mais toute l’affabilité du général et ses regrets cordialement exprimés ne nous four-
nissaient point les moyens de pousser jusqu’à Kairouan. Nous avions beau errer à travers les souks, nous promener du camp français au cimetière arabe, et de la Kasbah au bord de la mer, contempler au fond des fossés les inoffensifs canons tunisiens que le commandant de la subdivision a fait précipiter dédaigneusement du haut des remparts, et qui gisent, enfouis dans l’herbe, en attendant qu’un marchand de ferrailles les achète au prix de la vieille fonte, la solution du problème ne se dégageait pas.
D’autre part, c’était le surlendemain que devait relâcher à Sousse et appareiller pour la France le paquebot hebdomadaire de la Compagnie transatlantique sur lequel j’étais décidé à effectuer mon retour. J’avais donc à peu près fait mon deuil du voyage à la ville sainte, lorsque, au grand quartier général du Café vert, nous fûmes présentés à un colon français, M. du B..., propriétaire d’un grand domaine à Kairouan même, d’où il avait pu, bien qu’à grand'peine, arriver la veille, et qui pressé d’y retourner se chargea, grâce à une autorité morale que
nous ne possédions pas, de décider un voiturier à tenter l'aventure.
Le lendemain matin, avant le jour, munis de sérieuses provisions de bouche, nous prenons place avec M. du B..., dans une calèche attelée de quatre chevaux, conduite par un cocher maltais et un jeune groom d’une nationalité impossible à définir.
Tout alla cahin-caha pendant les premières heures, les roues enfonçaient bien de temps en temps jusqu'au moyeu, mais les ardentes petites bêtes avaient à cœur de ne pas nous laisser en détresse. D’ailleurs, un voyage en carrosse sur le sol tunisien vous inculque des idées toutes nouvelles sur la stabilité et la résistance des voitures.
Nous franchissons sans encombre l’épaisse zone de vergers d’oliviers qui borde la mer sur une longueur de 14 à i 5 kilomètres; puis, toute végétation cessant, apparaît la plaine immense, sans limite du côté sud, et laissant apercevoir au nord la masse du Zaghouan ; et dans l’ouest, à quelque 100 kilomètres, une ligne bleuâtre de montagnes, derniers contreforts de l’Aurès. Bientôt se montre sur notre gauche la
nappe miroitante du lac ou Sebkha de Sidi Elani, qui ne forme pendant tout l’été qu’un gigantesque bloc de sel et que les pluies ont transformé en un immense étang saumâtre.
La journée était splendide, la température d’une extrême douceur, et l’on aurait pu croire le beau temps établi pour plusieurs semaines.
Vers midi, nous commencions à voir étinceler dans le lointain les blanches murailles et les hauts minarets de Kairouan, dont plus de 3o kilomètres nous séparaient encore.