K AI R O U A N
La plaine que nous traversions , pour nous rendre de Sousse à Kairouan, qui s’étend du nord de la Régence à l’oasis de Gabès, dans l’extrême Sud, sur une largeur de plus de ioo kilomètres de l’est à l’ouest, est littéralement jonchée de ruines romaines; des restes de villes, d'aqueducs, de citernes , de tombeaux se rencontrent à chaque pas. Pays de cocagne pour les archéologues. Quelques officiers occupent leurs nombreux loisirs à des recherches patientes dans ces innombrables débris; l'un d’eux, M. le capitaine dePrudhomme, nous avait montré, à Sousse, des inscrip-
tions, des mosaïques superbes, des sculptures recueillies ou simplement relevées par lui sur tous les points de la contrée.
D’après les évaluations les plus modestes, la Tunisie, qui compte à peine aujourd’hui douze à quinze cent mille indigènes, était peuplée, sous la domination romaine, de plus de 20 millions d’habitants. De nombreuses et riches cités recouvraient la plaine, aujourd'hui déserte, reliées entre elles par des voies romaines dont, un peu partout, on retrouve les traces.
Sousse n’occupe qu’une partie de l’emplacement d 'Adrumetum; et on distingue encore très nettement les restes de la jetée qui protégeait l'ancien port, aujourd'hui comblé. Au sud de Kairouan, la ville arabe d’El-Djen a été bâtie sur les ruines de la romaine Tisdrus , dont un amphithéâtre, beaucoup plus vaste que les arènes de Nîmes et très bien conservé, atteste l’ancienne splendeur. Plus à l’ouest, à une centaine de kilomètres de la ville sainte, dans la région montagneuse, est Sbeitla, le Suffetula des Romains; les Arabes, qui ne pouvaient tirer parti d’une carrière
de pierres aussi mal placée, l'ont laissé debout presque en entier, et les rares voyageurs qui l’ont visité disent des merveilles de ce Pompéï africain. Plus loin encore, dans l’ouest, se trouve Tébessa, dans la province de Constantine; enfin, Lambesse, dont les ruines n’ont pas moins de 6 à 8 kilomètres de tour.
Quelles que fussent la richesse et la fertilité de la Mauritanie à l’époque romaine, le grand nombre de citernes qui datent de cette époque, et dont une bonne partie a été utilisée par les Arabes, indique qu’il ne s’y rencontrait, du moins dans la plaine tunisienne, guère plus de sources qu’à notre époque. On se contentait, comme aujourd’hui, d’emmagasiner dans des réservoirs souterrains, les eaux que le ciel voulait bien octroyer de temps en temps à ces plaines brûlantes.
Quant à nous, c'est avec beaucoup de peine que, cahotés continuellement de flaque en flaque, nous parvenions à nous imaginer que ce pays, dix mois par an, reste complètement privé d’eau.
De Sousse à Kairouan on ne rencontre pas le moindre village, mais seulement quelques douars plus ou moins minables.
A la prospérité des premiers siècles de notre ère a succédé la plus profonde misère.
A 38 kilomètres de Sousse, tout près des rives du lac Kelbia, le lac Triton des anciens, (du moins suivant la tradition), quelques baraques neuves servent de casernement à un escadron de chasseurs d'Afrique; c'est le camp de Sidi-Elani. A part la pêche des anguilles (des Arabes viennent nous en offrir d'énormes qu’ils ont pêchées dans le lac) et la chasse au gibier d’eau, je ne sais vraiment pas à quoi ces malheureux peuvent s'occuper durant les longs mois qu'ils donnent à leur patrie au fond de ce désert. Nous n’y restons que le temps de déjeuner et de faire reposer les chevaux, et déjà il nous tarde de quitter ce lieu de spleen et de désolation.
Au-delà de Sidi-Elani, le terrain devient de plus en plus mauvais, nous avançons au pas, péniblement, et les murs de Kairouan semblent fuir devant nous, lorsque pour comble d’embarras, à quelques kilomètres
de Sidi-Elani, un oued se présente au travers de notre route, large de i5o à 200 mètres, et roulant sur un lit de vase des eaux jaunâtres et écumantes.
A la vue de cet obstacle dont il n'avait pas prévu l’importance, l'équipage s’arrêta net et le cocher refusa d’avancer.
La situation devenait critique; retourner à Sousse n’était plus possible , passer la nuit sur le bord de la rivière avec la berline pour chambre à coucher ne nous disait rien de charmant. C’est alors que M. du B... se montra véritablement superbe. 11 descendit gravement de voiture, et là, sa bonne matraque à la main, d’un ton posé, mais profondément convaincu, il développa aux deux cochers, en bon français, un choix si extraordinaire d’invectives, d’injures, de menaces et de jurons, que, par Mahomet, de mémoire de caserne, je n’avais jamais ouï pareil abattage.
Au bout de dix minutes, ces procédés de persuasion aboutirent, et l’automédon consentit à tenter le passage ; le groom se dépouilla de ses culottes, prit un bâton et s’engagea dans le courant, pour y chercher
un gué ; nous nous aperçûmes vite que le torrent était moins redoutable qu’il n’en avait l’air ; il y avait à peine 60 centimètres d’eau à l’endroit le plus profond. Les chevaux furent lancés à fond de train dans la rivière, et nous franchîmes sans encombre cet obstacle qui avait paru insurmontable.
M. du B... avait droit à toute notre reconnaissance ; aussi le comblâmes-nous de remercîments, tout en admirant combien de bonnes paroles, dites à propos, sont capables de raffermir les courages défaillants.
Une heure plus tard, nous étions aux portes de Kairouan, où venait nous recevoir mon jeune cousin, le lieutenant L..., qui nous emmena de suite dans une vieille maison arabe, étroit taudis que l’on a décoré du nom d’hôtel, et de là dans une courte excursion à travers la ville. Il était quatre heures et demie : nous avions mis dix heures pour parvenir à Kairouan.
La ville sainte occupe une très grande superficie; on lui assigne une population de vingt-cinq mille âmes, mais elle a dû en contenir bien davantage, à en juger par ses
dimensions, et surtout par le nombre de masures inhabitées qui s’y trouvent. L...
occupe une maison entière pour la modique somme de dix francs par mois.
La fondation de Kairouan remonte à Sidi-Okbah. Ce compagnon de Mahomet, guerrier féroce et mystique, fut le véritable fondateur de la domination arabe en Afrique. 11 conquit d’abord les villes du littoral sur les chrétiens de l'empire de Byzance, bâtit, sous l’inspiration explicite d’Allah, Kairouan et sa grande mosquée, puis s’empara de toute la région occupée par les montagnards berbères. De conquêtes en conquêtes il poussa jusqu’aux oasis du Sahara et pénétra dans le Maroc. 11 ne fallut rien moins que le rivage de l’Atlantique pour arrêter sa marche victorieuse.
A la vue de cette barrière inattendue, l’infatigable émir se lançant sur son cheval à travers les flots, s’écria : « O Allah !
pourquoi as-tu placé sur mes pas cet obstacle éternel à de nouvelles conquêtes ?
C’est donc ta volonté seule qui m'interdit
de soumettre désormais Jd’autres peuples à ta loi ! »
Sidi-Okbah guerroya longtemps encore en pays barbaresque. Un jour cependant il se laissa surprendre dans un oasis voisin de Biskra par une révolte de berbères ; ses compagnons et lui malgré une héroïque résistance furent anéantis jusqu’au dernier. Les arabes vengèrent sa mort et lui élevèrent dans cet oasis même, qui depuis porta son nom, une Kouba, qui est devenu un pèlerinage vénéré au loin dans le Sahara.
Kairouan est toujours restée la ville sainte, la capitale religieuse de la Tunisie ; d’innombrables mosquées ont été construites, fréquentées chaque année par une multitude de pèlerins : huit pèlerinages à Kairouan valent un pèlerinage à la Mecque, suivant la comptabilité religieuse des mulsulmans.
Jusqu’en 1 88 1 l'entrée de Kairouan était rigoureusement interdite aux Européens et aux juifs, mais la conquête française a rendu libre l’accès de la ville et même celui des mosquées, encore interdit à Tunis. Les
israélites n’ont pas manqué de s’abattre sur la cité, à la suite de l'armée française, et d'y organiser bien vite leurs petites exploitations financières.
Notre première visite fut pour la grande mosquée. Un vaste édifice carré, surmonté de plusieurs coupoles et soutenu par deux cents colonnes de marbre, forme le temple, devant lequel s’étend un immense parvis entouré de colonnades, fermées à l’extérieur par une enceinte continue. Vis-à-vis la façade de la mosquée, un minaret énorme, haut d’une cinquantaine de mètres, du sommet duquel le muezzin appelle les fidèles à la prière ; sous le sol du parvis, dallé de larges pierres, s’étendent les citernes sacrées qui renferment des réserves d’eau considérables.
L’ensemble est d’un effet réellement grandiose ; c’est, d'ailleurs, le seul édifice arabe imposant qui existe sur toute la côte africaine. Les colonnes et en général tous les matériaux qui ont servi à la construction du sanctuaire musulman, ont été retirés des temples romains d’El-djen. Çes colonnes sont en marbres de toutes sortes, blancs,
roses, gris ou rouges; à côté d'un chapiteau corinthien on en remarque un composite, plus loin un ionien ou un dorique, distribués tout à fait au hasard. Certains fûts ont été coupés ; d’autres trop courts, ont été complétés par quelques assises de briques ; des cintres régnent d’une colonne à l'autre, contreventés par des tirants en fer. Le dallage, formé en grande partie de pierres tumulaires romaines dont on peut lire encore quelques inscriptions, est en assez mauvais état ; d’épaisses nattes le recouvrent ; les murailles sont tendues de tapis plus ou moins détériorés. Seuls, le portail principal et la grande chaire en bois représentent un certain travail artistique.
Somme toute, c'est un édifice largement conçu, mais dont il faut se garder d'examiner de trop près les détails.
Beaucoup plus coquette et d’un travail infiniment plus délicat est la mosquée du Barbier , située à une certaine distance hors de la ville et qui, elle du moins, par ses détails minutieux et ses capricieuses arabesques, fait penser aux merveilles de l'architecture maure en Espagne. Le per-
sonnage auquel elle est vouée, Sidi-Sahab était le barbier de Mahomet ; la fréquentation du prophète fit de lui un saint personnage et les musulmans jugèrent convenable de lui dédier un temple.
La visite complète de tous les édifices religieux de Kairouan, mosquées, zaouias, koubahs, cimetières, demanderait une semaine, et leur description tout un volume, tandis que je n’avais hélas que quelques courts instants à leur consacrer. La nuit nous empêcha bientôt, de pousser plus loin nos explorations ; nous repassâmes les remparts, beaucoup moins intéressants, d’ailleurs, que ceux de Sousse, et rentrâmes dans la ville, pêle-mêle au travers des bœufs, des moutons et des cochons kairouanais, docilement conduits par leurs propriétaires ; car dans cette hospitalière contrée les bestiaux logent en ville.
Un repas très convenable nous attendait à notre hôtel ; nous y dînâmes à côté de M. l’agent-voyer et de son épouse. Un agent-voyer à Kairouan : quel ressouvenir de l’immortel amiral Suisse ! L'administration française a de ces fantaisies, mais
que peut bien avoir à faire ici cet honorable fonctionnaire ?
Nous achevâmes agréablement notre soirée au cercle militaire, où vivent en bonne intelligence nos officiers français et les officiers indigènes de la compagnie mixte.