CAFÉS MAURES
Nous employâmes notre dernière soirée à Tunis en explorations vagabondes à travers les cafés Maures.
Le café joue un rôle de premier ordre dans la vie orientale. C’est là que tout bon Arabe va promener son désœuvrement et donner carrière à son inépuisable loquacité. Les moindres villages en sont pourvus et les villes en pullulent. Ces établissements, sous leur forme la plus élémentaire, se composent d’une unique pièce de trois à cinq mètres de côté, tout autour de laquelle règne un gradin élevé, recouvert de nattes ; le long d’une des faces, un petit
réchaud plein de braise; à côté, une petite caisse divisée en deux compartiments, l'un contient du sucre pilé, l'autre du café finement pulvérisé. Une petite mesure en ferblanc, emmanchée d'une longue manette de bois, sert à confectionner une à une chaque consommation ; le cafetier la remplit d'eau, y verse une pincée de café, une mesure de sucre, et la pose sur la braise ; la mixture bout en un clin d'œil ; le tout est versé dans une tasse à laquelle on se gardera de trop demander de propreté. Tout ce laboratoire n'occupe pas un mètre carré et cette préparation, qui s'opère devant la g tlerie, n'exige pas plus d'une minute.
Je veux bien que ce soit l'enfance Je l'art, l'Arabe aime à tout simplifier; mais où donc est 1 honn i te mastroquet en France, qui se ferait fort d'exposer ainsi aux yeux de sa clientèle, toutes ses petites manipulations ?
Aussitôt entré, le consommateur arabe va s'accroupir, ou, s'il va place, se coucher sur les nattes, afin que soit accomplie cette parole de Mahomet : « On est mieux assis que debout, couché qu'assis, mort que
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couché »; puis il roule une cigarette et bientôt se mêle à la conversation des voisins ; le moment psychologique du café ne vient que plus tard; d’ailleurs l'amphytrion ne se presse point, il sait que son client est là pour la journée.
Voilà le café maure réduit à ses éléments indispensables, mais les sybarites des villes y ont ajouté maints autres artifices de séduction, les boissons alcooliques, les charmes de la musique et les sensations voluptueuses de la chorégraphie, dont l’expression suprême est la célèbre danse du ventre , qu’il suffit avoir vue au moins une fois pour être quelque peu désillusionné.
Nous n’avions encore visité que deux ou trois cafés maures, lorsque l'un d’eux nous attira par les bruyants accords d’une étrange symphonie. Dans une salle basse et enfumée, où étaient entassés une trentaine d’individus , un orchestre composé de quatre chanteurs indigènes était juché sur une petite estrade. Ces virtuoses marocains (les gens du Maroc sont les Toulousains de ce pays-ci), chantaient en s’accompagnant de sortes de mandolines et de l’inévitable
tarbouka. L’un surtout, le premier ténor de la bande, s’en donnait à perdre haleine à pousser, du fond de la gorge, les ut dièzes dont était hérissée l'extravagante mélopée.
A chaque note aiguë, sa figure en pommeau de canne se contractait en de si grotesques grimaces que le fou rire nous prenait, au grand scandale des habitués de l’établissement. Les quatre chanteurs, eux, sans s'émouvoir, poursuivaient avec conviction leur musique enragée.
Une brune et plantureuse fille, aux bras herculéens, versait la 'bière et le café aux consommateurs déjà sensiblement éméchés.
Originaire de la Kasbah d’Alger, elle baragouinait quelques mots de français; nous lui demandâmes timidement ce que chantaient les troubadours maures : « Ils chantent l’amour arabe », nous répondit la belle.
Les couplets achevés, les artistes entonnèrent une autre chanson ; mais dès les premières notes, un murmure s’éleva dans l auditoireet dégénéra bientôt en tumulte.
Une discussion animée s’ensuivit, et les artistes de s’arrêter, pour y prendre une
part vigoureuse. Le ténor surtout, descendu de l'estrade, le faciès crispé, se distinguait par l’ardeur de ses protestations et sa mimique burlesque. Visiblement, le morceau n’était point du goût de la majorité du public ; quelque chose comme le cantique du Sacré Cœur chanté devant un cénacle de francs-maçons. Les têtes s’échauffant, la querelle menaçait de dégénérer en rixe, lorsqu’enfin, les artistes cédèrent, reprirent leur place à l’orchestre et abordèrent un autre thème de leur répertoire ; l’auditoire, aussitôt calmé, redevint attentif, et le tintamarre recommença, toujours dominé par les notes stridentes du bouillant fort ténor. Nous n’eussions pas donné pour un fauteuil à l’Opéra notre soirée musicale tunisienne.
Les cafés maures ne se ferment qu’à une heure très avancée. La clôture des portes ne dérange même nullement les habitués les plus tenaces; ils s’installent philosophiquement sur les nattes et passent la nuit, enveloppés de leurs burnous, dans ces séjours de délices et de repos.