‹ De Bône à Tunis, Sousse & KairouanChapitre 3 sur 14 · LES VIGNOBLES DE LA PLAINE DE BONE · texte numérisé non relu

LES VIGNOBLES DE LA PLAINE DE BONE

J’étais bien loin d’avoir épuisé toutes les curiosités des environs de Bône, quand un beau matin mon ami D... vint m’arracher aux délices de cette nouvelle Capoue pour m’emmener, dans un excellent breack attelé de deux ardents petits chevaux barbes, à sa vaste propriété de Gazan, située à 20 kilomètres de la ville et où pendant quelques jours je vais rester son hôte.

Nous prenons la route de Guelma et de Constantine, et au sortir de Bône, traversons la Seybouze qui, grossie par les dernières pluies, roule une masse énorme d’eau jaune et bourbeuse, véritable lait de chaux

et d’argile; puis nous côtoyons la voie ferrée de Aïn-Mokhra qui dessert les mines de Mokta-el-Hadid, et débouchons bientôt dans l’immense plaine.

La plaine de Bône a une superficie trois ou quatre fois plus grande que les Dombes; elle s’étend sur 60 kilomètres de longueur du nord au sud, et 40 à 5 o de l’est à l’ouest, Formée des alluvions de la Seybouze et de plusieurs petits affluents, la couche arable est d’une profondeur et d’une richesse incomparables. Toutefois, quelques parties sont marécageuses et la fièvre y élit trop souvent domicile. Le sol, où l’argile domine, se durcit en été et se crevasse en tous sens, partout où il n’est pas soigneusement défoncé ; peu ou presque pas d'arbres ; de loin en loin une ferme, une réunion de gourbis (un douar), ou une koubah (tombeau d’un marabout) étincelante de blancheur, rompent la monotonie du paysage.

A droite et à gauche de la route, d’interminables lignes de ceps ; à mesure que nous avançons, mon étonnement redouble à la vue de ces colossales plantations, presque toutes faites en 1884 ou en 1 883 ; un dixième

au plus est âgé de trois ans, et c’est à peine si je compte quelques hectares en plein rapport. L’année i885 verra planter un nombre d’hectares supérieur encore; malgré la boue effroyable qui détrempe la plaine, on aperçoit de toutes parts de longs attelages de bœufs, défonçant le sol pour les plantations qui [se feront en janvier.

Les viticulteurs me sauront gré d’entrer ici dans quelques détails sur la façon dont on crée un vignoble en Algérie.

Les terrains que l’on trouve à acheter sont de deux sortes; ou ils sont défrichés, ou ils sont en broussailles : Les terrains défrichés sont rarement défoncés convenablement, surtout s’ils n’ont été cultivés que par les Arabes ; car une petite couche de quelques centimètres à peine a été remuée, et tous les obstacles trop sérieux, les gros lentisques, les jujubiers surtout sont religieusement conservés. Quant à la broussaille, pour peu qu’elle soit vigoureuse et touffue, son défrichement est un vrai travail d’Hercule, et j’avoue qu’il faut un singulier courage pour l’entreprendre.

Le plus grand ennemi du pionnier est le jujubier sauvage, sorte de ronce extrêmement fourrée, hérissée de longues épines qui la rendent absolument impénétrable, un seul pied peut former depuis une simple touffe jusqu’à un massif de plusieurs centaines de mètres carrés. L’unique moyen de se débarrasser des innombrables racines d’un jujubier, est de creuser à 2 mètres et même 3 mètres de profondeur et de les extirper une à une ; l’arrachage d’un massif de jujubier peut ainsi coûter plusieurs centaines de francs. Quand un sol en porte seulement sur un quart de sa surface, on doit renoncer à le défricher.

Le défoncement du sol qui doit recevoir la plantation de vignes se fait à l’aide d'une forte charrue de Brabant, à une profondeur de 40 centimètres environ ; il faut employer pour cela, suivant l’état du terrain, 12, 16 ou même 20 bœufs ; les bœufs arabes, très petits, comme on le sait, ne rendent guère que la moitié du travail de nos bœufs de pays. Lorsque le terrain a été ainsi convenablement retourné, on creuse des trous cubiques de 5o centimètres de côté, qui

recevront le cep sous forme de bouture ou mieux, de plant raciné. La distance des pieds varie de i mètre 5o à 3 mètres. On réserve toujours assez d’espace pour pouvoir labourer commodément, tout au moins dans un sens. Les plants les plus employés sont la Carignane, la Mourvèdre, le Bouschet, l’Alicante, et quelquefois encore la Syra et le Pinot ; l’Aramon est moins en faveur depuis ces dernières années, à cause de l’infériorité de ses produits. Toutes les façons se donnent à la charrue.

Abstraction faite du défrichement proprement dit, dont le coût, je le répète, est excessivement variable, suivant la vigueur et la nature de la broussaille, voici comment peut s’établir le prix d’établissement d’un hectare de vigne :

Achat du sol dans la plaine de Bône (défriché)

Défoncements et travaux préparatoires. . . .

Frais de plantations

Entretien la première année

Frais de culture la ï* et 3* année

Intérêt de l’argent, sur 1 5 à iS cents francs

pendant trois ans

Construction de bâtiments, bétail, achat de futailles

a.i4o à *.5oo

5oo à 800

4oo 9 9

5oo 9 9

Moyennant cette dépense de2,5oo fr., le propriétaire est en droit de compter, bon an mal an, sur une récolte d’au moins 60 hectolitres, déduction faite de toutes les chances de destruction partielle de récolte par suite des maladies (oïdium, mildiou, anthracnose) ou de la gelée, des sécheresses et du sirocco. Ces 60 hectolitres à 20 fr.

représentent un revenu brut de 1,200 fr.; on peut estimer à 400 fr., par an les frais de culture, de vendange et d’encavage ; le ( produit net serait donc de 800 fr.

Aucun placement au monde ne saurait être comparé à celui-là, si le point noir du phylloxéra n’assombrissait cette merveilleuse perspective. On frémit en pensant, que ces énormes dépenses, ces courageux efforts, ces résultats que les ouvriers de la première heure commencent à recueillir sont à la merci d’un douanier négligent ou d’un nuage chassé par le mistral; mais ici, il ne faut pas parler du terrible insecte ; les Algériens sont arrivés à se persuader qu’ils en seront pour toujours indemnes, et ce n’est point une des moindres preuves de l’immense confiance qu’ils ont en eux-

mêmes et en l’avenir, que cette complète sécurité dans laquelle ils se complaisent à l’égard du fléau de nos vignobles.

Je ne m’étendrai pas, et, à dessin, sur l’organisation des celliers, des foudres et des caves, d’abord parce que la plupart des exploitations en sont à la période de plantation et n’ont point encore construit de chaix, ensuite parce que ceux qui en ont établi ne l'ont point toujours fait avec tous les soins que réclame cette délicate opération de la vinification. A cet égard, comme sous bien d’autres rapports, les viticulteurs bônois ont encore beaucoup à apprendre. Ils ne procèdent pas avec ce prodigieux élan sans y apporter une certaine précipitation. Beaucoup de leurs opérations ne sont pas conduites avec la méthode désirable, ils n’ont point étudié l’adaptation des meilleurs cépages à leur sol ; ils négligent la question des fumures, l'emploi du soufre contre l’oïdium, etc. Leur seul objectif est d’arriver bon premier dans le steeple-chase de la plantation. J’ai vu un colon (et je devrais passer sous silence que c'était un Lyonnais), j’ai vu, dis-je, un

colon qui, dans la crainte de ne point planter assez de vignes dans sa saison, se bornait à creuser de loin en loin, dans une terre absolument vierge, des trous de 40 centimètres de profondeur, pour y enfouir ses boutures, quitte à défoncer plus tard le sol, quand il aurait le temps.

En dehors de la 'crainte du phylloxéra, plusieurs problèmes délicats se posent à nos entreprenants viticulteurs ; d’abord la question des capitaux. Ce n'est point sans hypothèques, sans emprunts trop souvent à des prix usuraires que la plupart d’entre eux ont fait au sol des avances de 800, 1,000 et 1,200 fr. par hectare. Pourront-ils tenir jusqu’au jour de la première vendange ? De plus, quelques-uns se demandent avec effroi où l’on trouvera de la maind’œuvre dans un pays, en somme, très peu habité pour un aussi formidable développement d’exploitation ; n’assistera-t-on pas à une augmentation ruineuse du prix des journées, ainsi qu’on l’a vu se produire dans l’Hérault au temps de la prospérité viticole? Enfin, le jour où l’Algérie sera outillée pour une production colossale, à

quel chiffre tombera le prix des vins de plaine, qui, bien que supérieurs, à ce qu’on croit généralement, sont cependant nécessairement, de qualité inférieure ?

Je me hâte de le confesser, les Algériens ne sont pas embarrassés pour répondre à ces objections : s’ils ont pu trouver des capitaux pour défoncer la lande inculte, à plus forte raison en trouveront-ils quand on les verra propriétaires de plantations luxuriantes, grosses de promesses; la main-d'œuvre ne leur manquera pas davantage; des nuées de Maltais, de Corses, d’Italiens sont prêts à débarquer sur la côte algérienne à la première augmentation de 5o centimes dans les salaires, sans compter la main-d’œuvre indigène, moins à dédaigner qu’on ne le croit généralement. Quant au débouché des vins, n’est-il pas indéfini? A cette heure, la production ne suffit pas même à la consommation locale. Et que coûte le transport des vins en France, en Italie, en Autriche? à peine quelques francs par hectolitre.

Qu’est-ce qui les empêchera d'inonder toute l’Europe de leurs produits ? Rien ne

saurait donc, pour le moment, troubler leur inaltérable confiance.

Au bout de deux petites heures, nous arrivons à la ferme de Gazan, vaste assemblage de constructions entourées de quelques gourbis. M. D... qui, sous l’habile direction d’un de ses amis de Bône, est en voie de transformer en un immense vignoble cette propriété jusqu’ici vouée à l'élevage du bétail, nous y attendait, et nous passons là plusieurs agréables journées à chasser le lièvre et à visiter les environs.

A quelques kilomètres de Gazan, à Mondovi, gros village très prospère, se trouve une des propriétés les plus belles et les plus avancées de la plaine de Bône, le domaine El-Guebarh, qui a récolté, en 1884, huit mille hectolitres de vin. Tout dernièrement la ville de Paris avait projeté l’acquisition de cette vaste exploitation pour y installer une colonie d’enfants assistés du département de la Seine. Il y avait là une idée très sage et en même temps féconde pour la colonie ; donner une patrie à ces pauvres

êtres abandonnés, les habituer, dès le bas âge, à son climat et à la vie rude qu’on y mène; arracher du même coup de la métropole ces rejetons destinés tant par la loi de l'hérédité que par leur propre isolement à recruter l'armée des ennemis de la société.

C’était assez pour quelle ne fût pas mise à exécution. Après quelques pourparlers assez actifs, le Conseil municipal de Paris mit le projet au panier.

Nombre d’autres propriétés plus ou moins importantes s’étendent dans la plaine, montrant çà et là leurs bâtiments flanqués d’un petit bouquet d'eucalyptus ou de cyprès ; mais que les amateurs de colonisation se rassurent, bien plus encore il en reste à créer. Nos compatriotes peuvent accourir ici avec des capitaux, ils y trouveront l’emploi de leurs peines et de leur intelligence, car, ainsi que dans l’apologue, c’est le fond qui manque le moins.

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