LES CHEMINS DE FER ALGÉRIENS
Si confortablement que nous fussions installés à Gazan, il fallait cependant songer au départ. Je pris congé un beau matin de D... dont la plantureuse hospitalité était bien capable de me rendre trop sévère pour les aubergistes algériens ou tunisiens, et m’embarquai à la station de Randon, située dans la propriété même, pour Guelma, où le chemin de fer vous conduit en un peu plus de quatre heures.
Le réseau des chemins de fer algériens et tunisiens présente, à l’heure actuelle, une longueur de près de 2,000 kilomètres, répartis entre cinq compagnies principales. Dans
l'Ouest, la compagnie P.-L.-M. exploite la grande ligne d’Oran, par Orléansville et Blidah, à Alger (42 1 kilomètres), de laquelle se détachent, à Oran, le petit embranchement de Lourmel, et à Sainte-Barbe-du- Trélat la ligne de Sidi-bel-Abbès et Magenta: ces deux dernières appartiennent à la Compagnie de l’Ouest algérien. Perpendiculairement à la ligne Oran-Alger et au littoral, la compagnie FYanco-Algérienne exploite la voie stratégique d’Arzew à Saïda, ouverte jusqu’à Mécherïa (352 kilomètres), depuis la révolte du Sud oranais en 1881. A Alger, malheureusement, existe une solution de continuité entre les parties orientale et occidentale de la colonie. La construction de la section d’Alger à Constantine, confiée à la maison Joret, ne se poursuit que lentement à cause des difficultés énormes que présente la traversée des montagnes de la Kabylie. Toutefois, les deux tronçons s’allongent de plus en plus et se réuniront en 1886. Celui qui part d’Alger va jusqu’à Ménerville (55 kilomètres). Tout récemment s’est ouverte à l'exploitation la section suivante de Ménerville à Palestro ( 3 o kilo-
mètres). Celui qui vient de Constantine dessert depuis longtemps Sétif, et a été ouvert en 1 883 jusqu’à El-Achir (328 kilomètres), en somme, il reste à franchir une distance de i 5 o à 200 kilomètres; cette lacune divise donc encore l’Algérie en deux parties complètement séparées.
Le voyageur qui veut se rendre par terre de Bône à Alger entreprend une véritable expédition; une journée pour se rendre à Constantine, une deuxième pour atteindre El-Achir, puis 20 heures de diligence pour arriver à Ménerville, et enfin de nouveau trois heures de voie ferrée jusqu’à Alger ; en tout quatre journées de fatigue et d’ennui. C’est à l’Est algérien qu’est confiée la tâche de réunir Constantine à Alger; c'est lui aussi qui possède la ligne très importante de Constantine à Philippeville (87 kilom.), il vient enfin d’ouvrir la section de Constantine à Batna(i2o kilom.), première étape, dit-on, du transaharien; et en attendant que ses machines chauffent pour Tombouctou et le Sénégal, il poursuit activement ses travaux jusqu'à l’oasis de Biskra.
La compagnie de Bône - Guelma, outre sa ligne de Bône à Constantine par Duvivier et Guelma, a ouvert, au moment de l’expédition tunisienne, la section de Duvivier à Soukahras. Déjà elle possédait les deux seules lignes de la Régence, le petit tronçon de Tunis à Hamman-Lif (17 kil.) et la ligne de Tunis à Ghardimaou, sur la frontière algérienne ; elle vient encore d’ouvrir la section de Ghardimaou à Soukahras et a livré ainsi à la circulation, en novembre dernier, les 355 kilomètres qui séparent Bône de Tunis.
Ainsi, dans moins de deux ans, on pourra se rendre directement d'Oran à Tunis par une ligne non interrompue de voies ferrées de plus de i,3oo kilomètres.
Il ne restera à elfectuer, pour compléter ce réseau, que quelques embranchements secondaires, tels que celui de Berâ-Mansour (ligne d’Alger à Constantine) à Bougie, ou quelques voies stratégiques, telles que celles de Soukahras à Tébessa dans l’Aurès.
J’aurai, d’ailleurs, l’occasion de revenir avec plus de détails sur la question des chemins de fer à créer en Tunisie.
L'organisation du service est identiquement la même qu’en France; mais la vitesse y est moindre que dans nos lignes françaises les plus déshéritées. Notre chemin de fer de Lyon à Saint-Etienne luimème, si justement renommé pour la lenteur de ses convois, est un foudre de rapidité à côté des lignes algériennes. De plus, il n’y a ordinairement qu’un seul train par jour dans chaque sens, et cet unique convoi, sauf aux abords des villes, ne sert trop souvent qu'à promener des wagons vides.
Le trafic n’est encore point en rapport avec les sommes dépensées pour la construction et l’exploitation, et il est, à mon humble avis, fort regrettable qu’on ne se soit point, en Algérie, décidé dès le principe pour les chemins de fer à voie étroite.
C’est là un sujet qui, je l’avoue, m’est fort à cœur et sur lequel on me pardonnera d’insister plus longuement ailleurs.