GUELMA
ET
HAMMAMM MESKOUTINE
A Duvivier (5o kilomètres de Bône), finit la plaine ; la vallée de la Seybouze se rétrécit, et désormais la voie ferrée, qui court vers Guelma et Constantine, en suit fidèlement tous les contours, tandis que la ligne de Soukahraset de Tunis se détache à gauche et gagne la montagne.
Au bout de trois heures de voyage, à travers un paysage où les collines font successivement place aux rochers et aux montagnes le long des eaux jaunâtres de la Seybouze, dont les rives sont surchargées d’une végétation vierge impénétrable, on débarque à Guelma.
Guelma est une jolie petite sous-préfecture, entourée de son inévitable ceinture crénelée dans laquelle sa croissante prospérité commence à se trouver mal à l’aise.
Bâtie à l’européenne, et peuplée de six mille habitants, dont à peine la moitié d'indigènes, Guelma est un centre important de colonisation dans lequel l’émigration allemande est largement représentée. Elle renferme trois hôtels passables, dont la spécialité, m’avait-on dit, est de n’avoir jamais de place : j’ai pu vérifier l’exactitude de ce fait en ne trouvant de gîte dans aucun d’eux. Enfin, cependant, le plus accommodant des trois aubergistes consentit, en maugréant, à m’entreposer dans sa salle à manger. Il n’en fallait pas tant pour satisfaire un touriste qui se croyait appelé ce soir-là à coucher à la rue.
Mais ceci me donne l’occasion de formuler une remarque commune à toute l’Algérie et que j’avais maintes fois vérifiée dans de précédents voyages. Le fournisseur européen, poli, empressé et prévenant est un mythe dans toute la colonie ; que vous ayez affaire à un cocher, à
un marchand ou à un coiffeur, sachez qu'il vous fait un grand honneur en vous servant, et Dieu sait si sa mine et ses paroles vous le font assez comprendre. A cet égard, le sentiment de l'égalité que nous nous efforçons vainement, depuis tantôt cent ans, de faire passer dans les mœurs de notre vieille France, a été acclimaté du premier coup en Algérie. L’homme venu pour coloniser a déjà fait fortune.... en espérance; le passé n’existe plus pour lui, c’est l’avenir seul qu'il contemple; il ne voit en ses semblables que des gens poursuivant le même but, animés du même espoir, et toute idée de distinction sociale s’efface devant celle de la communauté des aspirations.
Qu’on ajoute à cela la brutalité ordinaire aux hommes d’un caractère très résolu, l'acrimonie résultant de fréquentes déceptions et l’habitude constante de traiter comme des chiens ceux de leurs semblables qui portent le burnous, et l’on comprendra que le milieu où l’on circule ne soit pas absolument celui de l’urbanité, et que l’obséquiosité soit bannie de son sein. La formule aimable :«Si vousn’êtes pas content,
vous pouvez chercher ailleurs», est servie avec ses variantes plus ou moins courtoises à l’acheteur qui ne trouve pas du premier coup dans une boutique l’objet de ses désirs et, quant aux cochers, il me serait bien difficile de reproduire ici les termes de leur mécontentement, lorsqu’on ne leur donne pas bénévolement le double de ce qui leur est dû.
Si Guelma est pauvre en hôtels, elle est d’une incomparable richesse en cabarets, guinguettes, brasseries, estaminets et autres assommoirs ; depuis un café monumental, situé sur la principale place de la ville, jusqu’aux échoppes les plus infimes, on ne compte pas moins de 90 débits de boissons. Les partisans les plus acharnés du développement et de l’influence des marchands devin, nos seigneurs et maîtres du jour, ne sauraient donc accuser la petite sous-préfecture de modérantisme.
Outre ces nombreux édens, Guelma possède encore un jardin public orné des plus beaux échantillons de la flore algérienne,
une mosquée très élégante , une kasbah construite avec des ruines romaines, et un musée bourré d’antiquités de toutes sortes recueillies dans la région.
Guelma serait ainsi la plus heureuse des petites villes, si elle n’était sans cesse torturée par un affreux cauchemar : la prospérité grandissante de Soukahras. On ne peut se faire une idée de la jalousie dont sont animées les unes contre les autres les cités algériennes. Les vieilles rivalités de Rouen et du Havre, de Boulogne et de Dunkerque, de Genève et de Zurich, sont querelles d’enfants à côté des compétitions de Constantine et de Bougie, de Bône et de Philippeville, de Batna et de Sétif . Mêmes haines de province à province : on n’avouera jamais à Oran que la province de Constantine est la plus boisée et la plus pittoresque ; et les Constantinois ne pardonnent point aux Oranais leur réelle avance dans la mise en culture de leurs terres.
Le paysage des environs de Guelma est pittoresque, mais beaucoup moins boisé que je ne m’y serais attendu. De belles cultures s’étendent autour de la ville, mais à
quelques kilomètres à peine on tombe dans la broussaille.
Le seul village intéressant des alentours immédiats est Héliopolis, situé à 5 kilomètres sur la route de Bône. Cette route suit non point la ligne ferrée, mais le tracé d’une ancienne voie romaine dont les restes sont très apparents, et qui unissait Hippone à Cyrtha (Constantine). On traverse, sur un beau pont, la Seybouze et son fouillis de végétation marécageuse , et l’on s’engage dans une étroite vallée.
Héliopolis doit sa prospérité à une énorme source d'eau chaude qui, après avoir actionné plusieurs moulins, vient irriguer de riches plantations d’orangers, de citronniers, d’oliviers et de légumes de toutes sortes. On y voit les ruines d’anciens thermes romains et on y coudoie quantité d’émigrés allemands. Quelques colons ont déjà planté de la vigne, et leurs habitations, entourées de touffes d'arbres verts, s’étendant à droite et à gauche de la route, rompent la sauvage perspective des collines pelées. L’emplacement de l’ancienne voie romaine est marqué par une rangée d’oli-
viers si vieux qu’on les croirait volontiers contemporains des conquérants de la Mauritanie.
Près d’Héliopolis, l’hospitalité la plus cordiale m’est offerte au sein d’une famille qui, après avoir occupé une très belle position dans le monde lyonnais, est venue honorablement chercher dans la rude existence du colon le repos et l'oubli des catastrophes financières de 1882.
Tout le monde sait que près de Guelma (à 20 kilomètres en chemin de fer sur la ligne de Constantine), se trouve une des principales curiosités de l’Algérie : les sources d'eau chaude d'Hammam-Meskoutine. N'ayant pas eu le loisir de retourner les visiter, on me pardonnera de rappeler des souvenirs vieux de quatre ans pour essayer de décrire les singuliers phénomènes produits par ces eaux.
Du sommet d’une colline abrupte, jaillissent, à la partie supérieure d'un grand nombre de cônes de diverses hauteurs,
plusieurs sources dont la température n'atteint pas moins de 98° centigrades. Une épaisse vapeur enveloppe la colline et la vallée. Toute la paroi de la montagne est festonnée de capricieuses ondulations d’un calcaire blanc jaunâtre, brillant et poli, qui lui donne l’aspect d’un glacier, ou mieux d’une succession de cascades dont les flots seraient congelés. Tout autour des cônes d’où émergent les eaux, d’autres cônes plus nombreux sont aujourd'hui à sec, parmi lesquels il en est qui ont plus de 10 mètres de hauteur ; quelques-uns sont si rapprochés, que leurs bases s’intersectent et forment les plus bizarres silhouettes. L’imagination, plus que légère, des Arabes, s’est donné libre carrière en des légendes très épicées, expliquant l’origine de cet assemblage de cônes biscornus et de grotesques enlacements. Qu'il vous suffise de savoir, honnêtes lecteurs, qu’elles ne sont point de celles dont la mère autorisera le récit à sa fille.
Les savants, gens ni plus ni moins vertueux que les Arabes, mais certainement moins poétiques, sont arrivés, eux aussi,
avec leurs très morales explications : ils vous disent que les eaux d’Hammam-Meskoutine, chargées de calcaire bicarbonaté, déposent ce carbonate au fur et à mesure qu’elles sourdent du sol; que ces dépôts forment mécaniquement un cône qui s’élève de plus en plus jusqu’au moment où la pression de l’eau dans l’intérieur du cône fait crever la surface du sol en un autre endroit qui devient le point d’émergence de l’eau et le commencement d’un phénomène identique. Mais cette explication, si évidente qu’elle soit, ne me fera jamais oublier la légende musulmane.
On a créé à Hammam-Meskoutine un établissement thermal et un très bon petit hôtel. Autour des sources s’étale une plantureuse végétation; on y admire surtout des oliviers d’une incomparable vigueur; c’est probablement pour cette raison qu’on envoie là se refaire les gens dont la constitution est affaiblie.
A Guelma, j'opère ma conjonction, dès longtemps calculée, iavec M. P qui,
de son côté, arrivait de visiter la Kabylie, Constantine et Biskra, où il avait, à la suite des pluies torrentielles des derniers jours, trouvé le Sahara converti en océan. Bonnes jambes, bon fusil, bon estomac, partant bonne humeur, tel est le signalement de mon nouveau compagnon ; aussi notre voyage va-t-il prendre désormais une allure résolûment cygénétique.
Ici je demande la permission d’ouvrir une courte parenthèse. Parmi les trop rares voyageurs qui se décident à faire leur tour d’Algérie, les uns y sont attirés par le désir de faire connaissance avec ce peuple arabe ou kabyle si intéressant à saisir sur le vif; d’autres par ces paysages africains aux teintes merveilleuses, par ce Sahara mystérieux dont nous, Français, n’avons encore exploré que la lisière mouvante et les premiers oasis, et qui engloutit impitoyablement les audacieux qui tentent de lui arracher ses secrets; d’autres par l'idée plus ou moins vague de prendre possession d’un coin de cette terre féconde; d'autres, enfin, par le seul attrait qu’offre atout homme intelligent qui a des loisirs la visite
d’un nouveau point de notre planète. A toutes ces catégories de voyageurs s’offrent quantité de guides, de récits, d'ouvrages techniques et de romans qui leur donnent un avant-goût, au besoin même des idées fausses, de ce qu’ils se proposent de visiter; la vie d'un homme ne suffirait pas à la seule lecture de tout ce qui s’est écrit sur l’Algérie depuis la conquête française.
Etes-vous, par le plus grand des hasards amateur de chasse au lion ou à la panthère, (en ce cas hâtez- vous, car la peau du dernier lion africain ne tardera pas à être vendue)?
vous trouverez encore dans les récits de Bonbonnel ou de Gérard un aliment à votre passion, et de précieux conseils; mais tout le monde n’est pas Gérard ni même Tartarin, et pour se dire chasseur point n’est indispensable de passer soixante nuits de suite en tête à tête avec la classique chèvre attachée à un piquet, dont on martyrise l’oreille, à seule fin que ses cris de douleur attirent le redoutable félin. A côté de ces rares premiers sujets de la gent C) génétique, il y a la tourbe immense des Nemrods plus modestes qui ne demandent au ciel
qu’une belle menée sur le lièvre et quelques coups de fusil heureux sur la perdrix. Or donc, chasseurs, mes honorables confrères, vous qui n’hésitez pas à louer plusieurs milliers de francs quelques domaines de notre froide Dombes, à vous armer d'un shoke-bored du meilleur faiseur, à entretenir un garde dont, trop souvent, la seule habileté est de se ménager à la fois les bonnes grâces de son patron et des chasseurs du crû, à peupler à grand'peine de gibier votre réserve, qu’avec tout autant d’acharnement le braconnier s’efforce de dépeupler ; sachez que vous trouverez en Algérie de quoi assouvir vos appétits, fussent-ils des plus insatiables, et que vous y tuerez dans une simple tournée de trois semaines, plus de gibier qu’en toute une saison dans la chasse la mieux gardée. Seulement vous pouvez pâlir en vain sur tous les livres qui traitent de l’Algérie, vous n’y trouverez pas le plus petit renseignement qui vous indique où diriger vos pas.
Ce n’est pas à dire cependant qu’à errer à l’aventure vous allez marcher sur le gibier; tout au contraire : grâce à
cette ardeur de destruction et de gaspillage qui caractérise l'espèce humaine, poil et plume ont disparu de tous les alentours des villes et des gros villages; dans la plaine de Bône on n’en trouve guère plus que dans la plaine de Saint-Denis. Aux environs immédiats de Guelma, la perdrix est déjà rare, le fusil et le lacet ont accompli leur œuvre. Le long des voies ferrées, la faune s’éclaircit rapidement, parce que indigènes et colons s’acharnent à exploiter ce revenu, quand ils en trouvent un débouché avantageux et rapide. S'éloigner des centres habités et surtout des lignes de chemins de fer est donc la première condition qui s’impose au touriste chasseur. Il est d’ailleurs assez difficile de trouver sur les lieux des renseignements cynégétiques précis ; le meilleur moyen que nous ayons imaginé pour nous en procurer était de demander partout où nous passions le prix du gibier ; où le perdreau valait 3o c. et le lièvre i fr., nous nous hâtions de faire halte avec armes et bagages; mais si nous apprenions que la perdrix se vendait au-delà de io sous, nous estimions de suite, sans plus d'exa-
men, que le pays n'était pas digne de nous retenir.
Somme toute, sans vouloir entrer dans aucun détail, j’ai pu reconnaître que les régions les plus riches en gibier cantonné sont, à ma connaissance, dans la province d'Oran, les montagnes et les plateaux qui s’étendent au sud de Tlemcen , dans la direction de Sebdou; dans la province d'Alger, toute la Kabylie, et dans la province de Constantine, la région montagneuse qui confine à la Tunisie, entre la Calle à Tébessa ; quant à la Régence elle ne le cède en rien à l'Algérie et le défaut des voies de communication aidant, le gibier s'y conservera plus longtemps encore que dans nos trois provinces; les ioo mille hectares de l’Enfida sont certainement un des points du globe le mieux pourvus de lièvres, de chacals, de perdrix et de gibier d'eau.
Après une semblable digression les lecteurs qu'obsède comme nous la passion de la chasse, me pardonneront sans doute une dernière faiblesse, celle de leur présenter mon deuxième compagnon, le nommé
Rex, setter Gordon de seize mois, déjà passionné pour l’Algérie , bien que les Arabes avec leur burnous et leur gandourah lui inspirent une méfiance qui va bien souvent jusqu’à l'hostilité.
Nous voici réembarqués sur la ligne de Bône; nous repassons à Duvivieret nous bifurquons sur Soukahras. La voie ferrée se détournant vers l'est, par une très-forte pente, s’engage bientôt dans la montagne.
Le pays est à peu près désert, mais peu de régions pourraient rivaliser avec celle-ci pour la beauté des sites et la splendeur de la végétation. A mesure qu’on s’élève, des innombrables contours de la voie on jouit d'une vue de plus en plus étendue sur la plaine de Bône et le massif de l’Edough à l’ouest, sur les montagnes des Beni-Salah au nord. Les moindres détails de cet horizon grandiose se détachent au sein de cette atmosphère limpide, sous un soleil éblouissant, qui donne aux objets cette teinte violacée qu’on ne retrouve que sous le ciel africain. Aux pentes que nous gra-
vissions s'accrochent de nombreux chêneslièges qui abritent une végétation impénétrable de lentisques, de tamarins et de jujubiers.
De contours en contours, de tranchées en tunnels, nous montons ainsi jusqu’à l'altitude de neuf cents mètres. De loin en loin une station, sentinelle avancée de la future colonisation, anime un instant l'immense solitude. Le plus souvent, une gare marque l’emplacement projeté d'un village qui se créera plus tard, et qui ne se compose, pour l'instant, que du personnel de la station, lequel reçoit, chaque matin, du premier train qui passe , sa nourriture quotidienne. Cependant quelques-unes sont déjà des centres de colonisation, avec la vigne pour constant objectif.
Au 90' kilomètre, après Bùne, la voie ferrée franchit la ligne de partage des eaux entre le bassin de la Seybouze et celui de la Medjerdha, qui coule de l'ouest à l’est, et se jette dans la Méditerranée un peu au nord de Tunis. La station de La Verdure, qui occupe le point culminant de la ligne, mérite bien son nom; tout autour de nous,
et aussi loin que la vue peut s’étendre, on ne découvre qu’un immense manteau vert, s'étendant sans le moindre accroc, du fond de la vallée à la cime des montagnes.
Nous commençons à descendre rapidement, côtoyant les berges méridionales de la Medjerdha, qui n'est encore qu’un modeste torrent dont les eaux dégringolent au travers des chènes-liéges. Nous nous arrêtons à Aïn-Senour, pittoresque village, autour duquel s’étagent de nombreux coteaux couverts de jeunes vignes, et dix kilomètres plus loin, nous débarquons à Soukahras.