‹ De Bône à Tunis, Sousse & KairouanChapitre 6 sur 14 · SOUK-AHRAS · texte numérisé non relu

SOUK-AHRAS

Ainsi que son nom 1 indique (soukahras en arabe veut dire marché du bruit ) , Soukahras n’était, il y a quelques années, qu'un simple marché, où les indigènes des montagnes voisines venaient vendre leurs produits, ou les échanger avec ceux de la plaine. Sa situation avancée sur la fruntière tunisienne et au sud-est du pays des Khroumirs la fit choisir comme siège d’une garnison. En 1881, on termina en toute hâte le chemin de fer qui la relie à Bône, pour faire de Soukahras la base des opérations contre la Tunisie. Depuis lors, son importance et sa prospérité ont pris le

plus rapide essor; de 1,800 âmes au début de 1881, sa population est montée à près de 6,000 en 1884, et l’ouverture, toute récente, de la section du chemin de fer se dirigeant sur Ghardimaou et Tunis est appelée encore à favoriser son développement.

Je ne crois pas qu’aucune ville en Algérie soit en voie d’aussi large accroissement. A peine a-t-on mis le pied hors de la gare, qu’on tombe dans une fourmilière de terrassiers , de charretiers , de maçons, de charpentiers, aux types les plus divers, aux costumes les plus cosmopolites :

Arabes , Marocains , Maltais , Kabyles , Italiens et Corses, s’agitent confondus dans un même labeur à l'édification de la nouvelle cité. Une église, un temple protestant, deux marchés couverts , l’un pour les grains, l’autre pour le bétail, une gare de marchandises, sont en voie d’achèvement.

Sur tous les points à la fois, des maisons sortent de terre, d’autres, à peine terminées, sont occupées déjà et louées, me dit-on, à des prix exorbitants.

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Tout ce monde mène grand train le soir dans les rues et les cabarets. Nulle part, je n’ai vu autant d’activité, d’entrain et une si vive espérance peinte sur les visages.

C’est que, de toute la province et peutêtre même de toute l'Algérie, Soukahras est réputée produire les vins les plus généreux. Sur ces coteaux frais et élevés les colons n’ont point hésité à planter des cépages de qualité supérieure, le morvêdre, la scyra et même le pinot. Sans doute, ils n’obtiennent pas les hauts rendements des vignobles de la plaine de Bône ou de la Métidja ; mais ils produisent un vin qui se rapproche , par sa couleur , son degré alcoolique et son bouquet de nos crûs regrettés de l’Hermitage et de Ôôte-Rôtie.

Ajoutez à cela que dans ces expositions privilégiées, les vignes ont moins à souffrir de l’oïdium, du mildew, de l’anthracnose, des gelées de printemps, et surtout du terrible sirocco, ces ennemis acharnés des vignobles de la plaine.

De tous côtés autour de Soukahras, les colons défrichent la lande ou la forêt, et des attelages de bœufs arabes promènent

la charrue défonceuse sur la pente de coteaux où Ton croirait les chèvres seules capables de se tenir en équilibre.

Mais la vigne n'est point la seule richesse de cette région privilégée. De nombreux troupeaux de bœufs et de moutons paissent dans ces vertes montagnes. Des forêts immenses fournissent du liège et des bois de construction; malgré l'insuffisance de la culture arabe, grâce à d'intarissables cours d'eau, les vallées se couvrent d’abondantes récoltes d'orge et de froment. Enfin sa position stratégique et commerciale, au croisement des routes de Bône à Tébessa, de Bône à Tunis et de Constantine à La Calle; sur le parcours de la voie ferrée de Bône à Tunis, et plus tard de Bône à Tébessa , fait de Soukahras une des villes algériennes appelées au plus brillant avenir.

Déjà sous les Romains Soukahras, alors Thagasta, était le centre d'importants établissements, tels que Thubursicum , aujourd'hui Teboursouk, Tagura, dont les Arabes ont fait Taoura, et Madaure, patrie du rhéteur Apulée, dont les nombreuses

ruines de thermes et de villas attestent l'antique prospérité.

Des deux journées que nous séjournons à Soukahras, l’une est un mercredi, jour de marché ; plusieurs milliers d’Arabes s'y rendent chaque semaine, qui à pied, qui à dos d’àne ou de chameau, les plus riches sur des chevaux. La plupart arrivent la veille au soir et campent en plein air; les hommes couchés dans leur burnous, les chevaux et les ânes au piquet, les chameaux accroupis, la jambe droite garrotée d’une grosse corde , dorment à la belle étoile dans un pittoresque désordre.

Le lendemain dès l’aube, toutes ces bandes entrent en action au milieu d'un effroyable tumulte.

Quelles que soient les qualités qu'on refuse à l’Arabe, on ne lui contestera jamais celle d'être loquace et bruyant, et c’est surtout dans le brouhaha d'un marché qu’elle éclate. Ces grands diables â'Arbis avec leur langage prolixe et guttural, leurs gestes démesurés, leur mimique expressive, vous intéressent singulièrement plus que les denrées qu’ils s'efforcent de vous écouler,

qui se composent* principalement de bestiaux chétifs, de poulets étiques, d’épices et de condiments invraisemblables. J’ajoute que la beauté du type arabe de ces montagnes est un détail caractéristique qui nous a vivement frappés. Nulle part, en Algérie, je n'avais vu d’aussi beaux échantillons de cette superbe race, à laquelle, ni les ardeurs du climat, ni l’ancienneté de son origine n'ont enlevé la vigueur, l’agilité et la prodigieuse force de résistance qui ont fait de la conquête de l’Algérie une des plus difficiles entreprises qu’une nation européenne ait pu mener à bonne fin.

LOUED MOUGRAZ LA KHROUMIRIE, GHARDIMAOU

La chasse aux environs immédiats de Soukahras ne nous réservait pas les joies que nous étions en droit d’attendre d’un pays aussi boisé et aussi sauvage. Mais un simple coup d’œil dans les rues de la ville donne bien vite l’explication de ce dépeuplement. Il y circule à peu près autant de chiens de chasse que d’habitants : chiens d’arrêt, chiens courants, sloughis, chiens corneaux, briquets de toutes tailles et de tout modèle. Chaque colon est doublé d’un chasseur, de même que chaque indigène est doublé d’un braconnier, et le gibier, qui se

vend bien, a été mis par les uns et les autres en coupe réglée.

En une journée de patiente battue, nous ne pouvons joindre que quelques lièvres et fort peu de perdreaux. Force nous est donc d’aller chercher dans des lieux moins civilisés de quoi satisfaire notre passion favorite.

Tout le monde nous affirme qu’à l’oued Mougraz, à 3 o kilomètres de Soukahras, dans la direction de Tunis, nous trouverons le pays de nos rêves. Sans plus d’informations, nous fermons nos légères valises, emballons l’appareil photographique, prenons congé de la très aimable propriétaire du grand hôtel du Commerce, et montons en vagon pour l'oued Mougraz.

Cette section de Soukahras à Ghardimaou, longue de 60 kilomètres, qui réunit Bôneà Tunis, a été livrée, depuis un mois à peine, à la circulation. Elle suit fidèlement la vallée de la Medjerdah, que d’ailleurs nous ne quitterons plus jusqu’à Tunis. Le paysage est plus sauvage qu’en deçà de Soukahras; les sommets rocailleux, les pentes ravinées ne laissent place qu'à une

végétation plus rare, mais non moins plantureuse. Des oliviers énormes, aux troncs tourmentés, jettent leurs racines noueuses dans les éboulis de rochers; au fond de la vallée, l’inévitable fouillis au milieu duquel domine le laurier rose. La voie ferrée est entre-coupée de nombreux travaux d’art : tunnels, tranchées et viaducs se succèdent presque sans interruption.

A un détour de la voie, au-delà d’un beau pont sur la Medjerdah, la vallée s’élargit, par suite des attérissements d’un oued qui descend d’une profonde coupure sur la rive droite, une petite station se montre : c’est l’oued Mougraz. Nous cherchons vainement le village de ce nom et ne découvrons qu’une baraque en planches servant de cantine aux ouvriers de la voie. Telle est la grande ville où nous allons séjourner deux jours!

Fort heureusement, nous nous étions munis, au départ de Soukahras, de quelques provisions qui firent excellente figure à côté des omelettes rances, du gruyère nauséabond et du vin aigre, seules ressources de cette mémorable auberge. Il y avait

là deux Italiens et un Maltais faisant fonction de boulanger. Ce dernier s’offre de nous guider dans notre partie de chasse.

Cette proposition acceptée, nous partons d’un pied léger et nous nous lançons dans la montagne. Pendant trois heures ce fut une véritable grimpade d’alpinistes ; nous suivions, à travers les rochers, les pistes arabes qui conduisent aux douars perdus dans la montagne ; ces sentiers serpentent à travers une telle profusion de lentisques, qu’à chaque instant nous nous égarons et ne retrouvons qu’à grand’peine notre route.

Mais nous commençons enfin à connaître ce qu’est en Algérie un pays giboyeux. De chaque ravin, du flanc de chaque groupe de rochers s’élancent compagnies sur compagnies de ces belles perdrix rouges à collier, spéciales à la côte africaine. Elles s’enlèvent, sous vos pas, des lentisques touffus, et se précipitent du haut en bas des rochers avec ce vol sonore qui vous a des façons de boulet de canon. On se croirait dans les Alpes, à la poursuite du coq de bruyère. C’est dire qu'il ne faut pas être poussif, et qu’il ne faut pas craindre de

tirer droit. Souvent la perdrix blessée fait un plongeon d’une centaine de mètres et tombe dans le fourré au fond d’une gorge; bien malin serait le retriever qui vous l’en v rapporterait.

De temps en temps, au grand ébahissement du chasseur français qui les voit pour la première fois, on découvre à vingt ou trente mètres toute une volée de gracieuses petites bêtes branchées sur un figuier ou un olivier, d’où elles s’envolent comme de simples grives.

A force de grimper, nous parvenons enfin à 1,200 mètres au moins d’altitude, sur un plateau hérissé de jujubiers nains, où nous trouvons un passage de bécasses. Quant aux perdrix, il faut littéralement leur passer sur le corps pour les faire partir; le brave Rex les arrête autour des jujubiers qu’il ne peut franchir; une à une elles s’enlèvent à grand fracas dans toutes les directions.

Les compagnies sont ordinairement nombreuses; mais le braconnier indigène s’entend à les clairsemer : de loin en loin on rencontre même dans ces lieux écartés, des pièges et des lacets parfaitement établis, et

que ne désavoueraient pas les plus adroits spécialistes des environs de Paris.

Mais voici qu’en avançant toujours, nous gagnons une forêt aux arbçes magnifiques; à peine y faisons-nous quelques pas que nous sommes arrêtés par un impénétrable fourré, tandis qu’au-dessus de nous, des chênes-lièges gigantesques balancent leur sombre ramée. Nous sommes sur la lisière de la plus belle forêt de l’Algérie, s’étendant devant nous vers le nord jusqu’à la Calle, et occupant à l’est une grande partie du pays des Kroumirs. C’est au milieu de cette forêt, absolument inexploitée, que l’autorité militaire a créé le camp d’Aïn-drahm destiné à tenir en respect ces célèbres montagnards. La forêt foisonne de fauves de toutes sortes : le sanglier, l’hyène, le chacal, la panthère, le lion même y abondent. Nous jetons un coup d’œil d’envie dans les hautes . futaies, et après un modeste repas au bord d’une source, nous reprenons rapidement, quoique à regret, de crainte d’être surpris par la nuit, le sentier qui nous ramène, à travers un splendide panorama, dans la vallée de la Medjerdah. Nous comprenons

enfin pourquoi l’on a construit une gare à l’oued Mougraz. La forêt de liège, dès aujourd’hui est prête pour l’exploitation, un village se créera tôt ou tard en ce lieu et un commerce actif animera dès lors la solitude de la vallée.

Le pays des Khroumirs forme un quadrilatère dont le côté nord s’étend de la frontière algérienne, près d’Oum-Teboul, au cap Negro ; le côté sud se compose en grande partie du cours supérieur de la Medjerdah jusqu’à Béja. Ce massif montagneux de 2,5oo kilomètres carrés est, je le répète, le pays le plus boisé de toute la côte barbaresque. Il est à remarquer que les incendies de forêts y sont beaucoup moins fréquents que partout ailleurs. Cette habitude invétérée, dont les plus sévères châtiments n’ont encore pu sevrer les Arabes, de réduire en cendre les forêts pour se créer des pâturages, est peu répandue chez les Khroumirs et les indigènes des cercles de Soukahras et de la Callé. On

m’affirme d’ailleurs que les Arabes ne sont point justiciables de tous les incendies qui dévorent en quelques jours des milliers d’hectares ; le feu s’allume parfois spontanément dans les brindilles calcinées par le soleil et le sirocco. La Khroumirie , entrecoupée de cours d’eau, de sources intarissables qui y maintiennent une fraîcheur inconnue au reste du pays, est nécessairement moins sujette à ces accidents et à leurs terribles conséquences.

Ces fameux Khroumirs dont la réputation est si mauvaise en France et dont les méfaits nous ont fourni une si bonne occasion de mettre la main sur la Tunisie, composent plusieurs tribus, les unes arabes, les autres berbères, d’un caractère ombrageux et indépendant, qui depuis longtemps avaient pris l’habitude de ne reconnaître que d’une façon toute virtuelle l’autorité du Bey. Résister aux exactions des fonctionnaires tunisiens, incontestablement plus pillards qu’eux-mêmes , n’était certes pas un crime bien odieux ; mais les Khroumirs y ajoutaient le plaisir de donner asile à tous les malfaiteurs de la

Régence que leurs hauts faits exposaient à des poursuites un peu trop vives, et lorsque les soldats beylicaux se présentaient dans leurs belles montagnes, soit pour s'emparer des brigands, soit pour faire payer le tribut aux Khroumirs, ils s’empressaient de renvoyer les malheureux miliciens plus vite qu'ils n’étaient venus, à grand coups de crosse dans le dos, et l’expédition ne rentrait pas à Tunis avec les honneurs de la guerre. De temps en temps aussi les fougueux montagnards, ou les maraudeurs auxquels ils avaient donné l'hospitalité, se tournaient vers l’ouest et allaient enlever quelques bestiaux à nos amis les Beni-Salah, menacer le port de la Calle ou inquiéter les exploitants français des mines de Oum-Teboul; la nécessité s’imposait donc bien à propos d’aider le bey de Tunis à mettre à la raison ces tribus turbulentes et à le prendre définitivement sous notre protection.

Quand on voit de quel splendide pays nous nous sommes assuré ainsi la possession, non seulement on ne regrette plus • les efforts accomplis, mais on souhaite

ardemment de voir bientôt la colonisation succéder à la conquête.

A notre retour, le personnel de la baraque s’était accru de deux Arabes, d’un Marocain et d’un troisième italien ; un vaste plat de macaronis nous réunit tous autour d’une table crasseuse. Après une joyeuse veillée, où nous tâchons de converser avec nos hôtes dans les idiomes les plus inédits, nous allons, couchés sur quelques sacs farcis de punaises, rêver chasses de toutes sortes dans la merveilleuse forêt.

Le lendemain, dès l’aube, nous partions pour Ghardimaou ; tout le long des 25 kilomètres qui nous en séparent, le train fait lever à son passage des vols de perdreaux effarés qui gagnent le flanc de la montagne.

A Sidi-el-Hemessi, il y en a tant, nous dit le chef de la gare, « qu’on finit par en être fatigué ».

La gorge continue toujours, tortueuse et sauvage, puis tout d’un coup s’élargit et débouche dans une immense plaine. Nous sommes à Ghardimaou. Depuis plusieurs

kilomètres déjà, nous foulions le sol tunisien, mais c’est à Ghardimaou seulement que, nous voyons pour la première fois les fonctionnaires du bey, sous la forme des douaniers crasseux et tracassiers. Il paraît que ces pauvres Tunisiens jouissent de leur reste, et que des employés des douanes françaises vont être appelés incessamment à les remplacer.

Ghardimaou se compose d’une gare importante et d’un buffet qui contient deux ou trois chambres, d’un vaste fort en maçonnerie épaisse et soigneusement crénélée, autour duquel se sont groupées quelques baraques en planches, ce qui nous rappelle que Ghardimaou est la première position occupée par nos troupes en 1 88 1 .

Tout autour, à une certaine distance, plusieurs douars; un vaste amphithéâtre de collines couvertes de broussailles borne l’horizon au nord, à l’ouest et au midi; bien qu’on croie les toucher du doigt, leur distance varie de 6 à 20 kilomètres; du côté de l’est s’ouvre une plaine sans limites, dans laquelle s’étale le lit de la Medjerdah.

Traversant à gué cette dernière, et nous dirigeant au nord vers les premiers contreforts des montagnes qui nous environnent, nous ne tardons pas à faire une chasse plantureuse; en quelques heures nous abattons nombre de lièvres, un chacal, plusieurs bécasses, et nous tirons aux perdrix une quarantaine de coups de fusil.

A en juger par le nombre des gourbis, cette région doit être assez peuplée; à chaque instant nous tombons dans des douars, et il nous faut livrer bataille à des hordes bruyantes de chiens arabes, abominables bêtes, qui vivent avec leurs maîtres sous la tente dans la plus touchante promiscuité, et qui ne se feraient pas faute d’écorcher vif tout étranger qui oserait s’approcher. Chaque fois que vous passez à petite distance des gourbis, vous êtes brusquement cerné par une douzaine de ces féroces animaux qui vous font comprendre, en vous montrant de sérieuses rangées de dents blanches, qu’il n’y a pas à transiger avec leur consigne.

Quelques parties de la plaine sont cultivées, mais cultivées à l’arabe, et comme il

y a beaucoup de jujubiers, les terres arabes ont partout l'air de petits étangs jaunâtres, parsemés de nombreux îlots de verdure.

Comme nous revenions surchargés de butin de cette fructueuse tournée, au loin nous apparut monté sur un cheval blanc un gendarme français qui en quelques minutes nous rejoignit; nous de mettre indistinctement la main sur nos poches pour en retirer nos permis de chasse ; mais ce bon milicien nous fit signe d’une main paternelle de replier nos inutiles papiers. La chasse est absolument libre en Tunisie; on s’y livre partout, et en tout temps et sans permission : à bon entendeur, avis !

Le soir, en rentrant au buffet, nous retrouvons encore joyeuse compagnie : deux mécaniciens du Bône-Guelma, un commis d’intendance, un sergent de zouaves, Parisien réjoui et gouailleur , notre gendarme, compatriote de M. Ferry et l'interprète arabe de Sidi-ben-Béchir, caïd des tribus de toute la région, beau vieillard d’une stature colossale , à l’air vénérable , a quoiqu’un peu abruti par l’alcool », nous dit ingénument son interprète , remplissent

l’auberge de leurs histoires bruyantes, de leurs chansons et de leurs lazzis.

Fidèles chercheurs de couleur locale, nous nous joignons à eux et la soirée se prolonge bien avant dans la nuit à former de délicieux projets pour le lendemain.

Malheureusement, dans la nuit toutes les cataractes du ciel se déchaînent sur ce pauvre Ghardimaou; le lendemain matin la plaine était transformée en un immense étang; la Medjerda que la veille nous avions pu traverser à gué, grossie par la pluie, était devenue infranchissable et force était de nous décider au départ.

Le même jour, l’ordre arrivait à Ghardimaou d'évacuer sur Tunis, et peut-être sur le Tonkin, toute la garnison composée d’une quarantaine de zouaves, de cinq gendarmes et de quelques employés d’administration. Ce jour-là fut un jour de deuil pour tout Ghardimaou. Les militaires regrettant la vie d’indépendance à laquelle il fallait dire adieu; nous, songeant aux innombrables perdrix qui nous attendent encore là-bas dans la broussaille, et le maître d’hôtel pleurant sa clientèle

qui s’évanouissait tout entière du même coup.

Autant est varié et pittoresque le trajet de Duvivier à Ghardimaou, autant est triste et monotone la ligne de Ghardimaou à Tunis. Cette première entrée sur le sol tunisien ne nous donna pas une heureuse idée de la beauté du pays, et j’ajoute que je ne trouvai rien dans la suite de mon voyage qui fût de nature à l’effacer.

Adieu les superbes forêts et les plantureuses vallées! Ce ne sont ni l’inculte vallée de la Medjerdah, ni les mornes environs de Tunis /ni la plaine de Kairouan qui pourront jamais nous faire oublier les beautés de Bône, la route de Soukahras et les gorges grandioses de l’oued Mougras !

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