‹ De Bône à Tunis, Sousse & KairouanChapitre 7 sur 14 · TUNIS · texte numérisé non relu

TUNIS

Le long des 200 kilomètres de voie fer rée qui séparent Ghardimaou de Tunis, on ne rencontre pas une ville, pas une exploitation européenne, à peine quelques villages qui méritent d’être signalés ; à Souk-el-Arba (marché arabe du lundi), une compagnie ou deux de zouaves campent dans quelques baraques ; c’est le point de départ delà route, ou, plus exactement, de la piste de 5 o kilomètres qui conduit, au nord, au camp très-important d’Aïn-Drahm, en Kroumirie ; plus loin, une station isolée dessert Béjà, ville de 8,000 Arabes, située à 12 kilomètres au nord du chemin de fer ;

au-delà la voie pénètre dans une série de collines ravinées et dénudées, et traverse nombre de fois le lit vaseux de la rivière.

D'interminables vols de hérons et de vanneaux, qui s'enlèvent sur le passage du train, rompent seuls la monotonie de la route ; puis c’est l’Oued-Zargua, tristement célèbre par le massacre que les indigènes firent, en 1881, de tout le personnel de la station. Longtemps après, la voie ferrée passe sous les majestueuses arcades de l’aqueduc romain qui amène à Carthage les eaux de Zaghouam. A io kilomètres de Tunis, c’est la Manouba et ses nombreux palais, entourés de jardins; enfin, on passe au pied du Bardo, et au bout de huit longues heures, le train entre en garedeTunis.

Au voyageur qui arrive par le chemin de fer de Bône, Tunis se présente sous un aspect qui n’est rien moins qu’oriental ; de hautes maisons carrées, toutes neuves, bordent de larges rues tirées au cordeau, mais où la voirie n’a encore installé ni pavés ni trottoirs. C’est la ville nouvelle, en grande partie construite depuis la conquête. On débouche bientôt sur l’avenue de la

Marine, vaste boulevard qui descend des portes de la ville arabe au bord du lac de Tunis, et sur laquelle se pressent les principaux magasins européens, les douanes tunisiennes, de nombreux cafés, la cathédrale, bien modeste et bien humble, le palais du Résident français, le Grand-Hôtel où nous descendons, bon mais cher, comme dirait Bædecker. A peine prenons-nous le femps d'y déposer nos valises et nous nous précipitons fièvreusement dans la ville.

A l'instar de presque toutes les villes de la côte barbaresque Tunis regarde l’orient ; Arzew, Alger, Delhys, Bougie, Djidjelli, Collo, Bône, Bizerte, Sousse, Monastir, Sfax, présentent toutes au soleil levant les gradins étincelant de blancheur de leur amphithéâtre de maisons mauresques, surmonté de la perpétuelle kasbah.

Les uns veulent voir dans cette particularité un reste de tradition phénicienne, d’autres la font procéder de la coutume musulmane de tout orienter vers la Mecque; mais je doute qu’il y faille chercher d'autre préoccupation de la part des Maures que celle d'abriter leurs cités maritimes

contre les vents du nord-ouest qui sont les plus fréquents et les plus ter riblessur toute la côte.

Toujours est-il que Tunis, qui borde non la mer, mais une inoffensive lagune s'est conformée à cette loi, et que l’avenue de là Marine, qui sert de déversoir à récoulement de la foule de la ville arabe aux rives du lac, se développe à peu près exactement- dé l'ouest à l est.

A peine y mettons nous le pied que nous* voilà jetés au travers d’une cohue^de prêtons, de voitures, de chevaux qui patau* gent dans une boue qui n’a jamais - connu le balai et nous éclaboussent de leur mieux:

Mais c'est un bien autre' brauhaba quand, après avoir franchi la vieille porte de la Cité, on pénètre dans la ville mauresque.

Le souvenir d’Alger, d’Oran, de Constantine même, la plus arabe des villes algériennes, s’efface devant le curieux spectacle qui défile sous vos yeux. Il semble qu’à un coup de baguette se sont réunis autour de -nous toutes les races d'hommes, tous les costumes, tous les idiomes de la création. A côté du Maure au long burnous blanc, voici le

Tunisien, la veste galonnée, de couleur claire, reposant sur sa culotte bouffante exhaussé de larges babouches ; le Maltais W teint hâlé, à la chevelure frisée ; des nègres pieds nus et vêtus pour tout costume d’une gandouhra malpropre, trouée comme une écumoire ; des juifs au nez crochu, le teint mat et huileux, coiffés du vaste turban blanc, le bas soigneusement tiré sur le mollet ; des Levantins ou des Turcs aux formes obèses, à la figure efféminée ou abê-

’ tie - des Italiens aux vêtements crasseux et

débraillés, le feutre mou sur l’oreille et la mine insolente ; des femmes juives avec leur blouse de soie blanche s’arrêtant à la hanche et la culotte collante dessinant leurs formes épaisses ; de petits biskris, moitié nus, portant en bandoulière leur boîte à brosses et à cirage, qui vous harcèlent des deux seuls mots français qu’ils écorchent « Cirer AT sieur » ; les vendeurs ambulants de marchandises étranges, pâtisseries tunisiennes, dattes, tabac, piments, quincaillerie grossière, etc., et au millieu de cette macédoine de gens, les uns graves et taciturnes, les autres bruyants et loustics,

ceux-ci, marchant à pas comptés, ceuxlà, se glissant comme des écureuils, nos braves troupiers français, zouaves ou spahis, qui circulent tranquillement le cigace à la bouche, le sabre au côté, comme pour dire à cette cohue cosmopolite : livrezvous paisiblement à vos petits trafics, mais n’oubliez pas que nous sommes là nous, la France, qui vous surveillons.

De temps en temps, un pauvre petit bourricot à l’échine saigneuse, disparaissant sous les fardeaux, se fraie un passage .* au milieu de la foule affairée ; une voiflire attelée de deux chevaux sabirs fait rapidement sa trouée ; quelques chameaux avancent en file indienne, balançant, au-dessus de la multitude leur long cou et leur tête aplatie à l’expression béate.

Et ce défilé de lanterne magique se déroule le long d’un fleuve de boue tellement compact, qu’il faut renoncer à s’en garer et qu’on marche héroïquement en plein milieu, au risque d’enfoncer jusqu’aux genoux dans les ornières.

Nous nous dirigeons à l’aventure vers les ruelles sombres et étroites de la ville

haute. Là, le mouvement cesse, quelques passants isolés rasent les murs ; les blanches maisons semblent systématiquement tourner le dos à la rue, ne montrant que d’étroites fenêtres à grillage serré et rebondi, ou des portes basses, mystérieuses, garnies de clous et cadenassées d’énormes ferrures. De loin en loin, un minaret aigu décèle une mosquée, quelques-unes sont, dit-on, très belles ; mais à Tunis l’accès en est sévèrement interdit aux Roumis et aux juifs ; et à vouloir forcer la consigne, on jouerait une dangereuse partie.

De ruelle en ruelle, nous tombons dans un souk. Les souks, ou marchés maures, sont des passages couverts, tortueux et voûtés, éclairés de loin en loin par des ouvertures dans le cintre, se recoupant les uns les autres sans aucun dessin apparent et formant un labyrinthe inextricable. Il y a des souks pour toutes les marchandises connues aux pays orientaux : le souk aux étoffes, le souk des menuisiers, le souk des cordonniers, le souk aux piments, le souk aux parfums, un des plus curieux, où toutes les senteurs imaginables se confondent

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La plupart des boutiques sont uniformément composées d'une petite pièce de trois à six mètres carrés, munie sur la rue d’une ouverture élevée de un mètre au-dessus du sol et de deux mètres de large au plus, qui sert à la fois de porte, de fenêtre et de devanture. Le marchand, faisant face à la rue, trône, accroupi au milieu de ses marchandises, ce qui lui permet de servir le client, en étendant la main, sans se déranger.

On se sert concurremment des monnaies françaises et tunisiennes. La monnaie tunisienne, or, argent ou cuivre, qui porte des

caractères arabes en effigie , comprend la caroube (3 caroubes valent io c.), la piastre, qui équivaut à 60 c. et le douro 5 fr. Avis utile : on est obsédé dans toute ia Régence de fausse monnaie espagnole ; l’innocent étranger qui débarque à Tunis me tarde pas à voir son porte monnaie garni de pièces blanches à l’effigie d’Alphonse XII, dont il ne peut plus se débarrasser à aucun faix.

Toutefois, il n’est que juste de rendre à César ce qui est à César. Je me garderai d’accuser de ces contrefaçons les Tunisiens plutôt que nos voisins d’au-delà des Pyrénées qui sont les plus remarquables fauxmonnayeurs connus sous le soleil. Je me souviens que débarquant un jour à Barcelone, le cocher du tramway où je montai me rendit, contre une brave pièce de cent sous en bon argent français, quatre francs soixante-quinze centimes de fausse monnaie ; et, s’il m’en souvient bien, les gros sous eux-mêmes étaient de faux gros sous.

L’Espagne possède assez de fausse monnaie pour alimenter la Régence sans qu'il s’en frappe la plus petite pièce à Tunis.

Avec la monnaie indigène, avec la pièce d’or surtout, grâce à l’élégance des caractères arabes on compose des colliers, des bracelets ou des agrafes qui ne manquent pas d’un certain cachet. Mais quant au touriste amateur de bibelots qui s’imaginerait pouvoir faire ici de bonnes affaires, il reviendra vite de son erreur : impossible de découvrir un seul objet ayant quelque valeur artistique. Les étoffes, soit disant d’Orient, arrivent d’Angleterre ou d’Allemagne, les tapis se vendent 3o o/o plus cher qu’au Louvre , les plats de cuivre sont fabriqués au Marais, et le reste à l’avenant.

Ce qui intéresse au milieu de ce fouillis, c’est le marchand et non la marchandise ; par exemple, je défie l’ethnographe le plus érudit d’assigner une race quelconque à cette population bigarrée dont les croisements, la vie sédentaire et une corruption profonde ont complètement altéré le type primitif. Ce n’est certes pas dans ces êtres aux joues pendantes, au teint glabre, à l’œil éteint, à la constitution obèse, qu’on peut reconnaître les frères des Arabes de grande

tente et les descendants des fiers compagnons de Mahomet.

D’ailleurs, nous vérifierons chaque jour davantage la vérité du proverbe arabe qui dit que « l’Algérien est homme et que le Tunisien est femme. » A mesure que l’on s'éloigne de l’Atlantique, la population indigène se montre de moins en moins belliqueuse. Féroce et violente au Maroc, pleine de turbulence dans la province d’Oran, la race arabe est déjà beaucoup plus douce dans la province de Constantine et devient tout à fait maniable en Tunisie.

Par là s’explique le peu de résistance que nos armes ont rencontré dans ce pays.

La poire était mûre, il n'y avait qu’à la cueillir. L’Italie depuis longtemps la guettait, se promettant bien que personne autre ne s’en saisirait. Fort heureusement, nous avions à Tunis un homme dont l’habileté et le patriotisme ont déjoué les calcule de la politique italienne et fait prévaloir peu à peu l’influence française dans la Régence. Le jour où nos colonnes se sont mises en marche, soi-disant pour châtier

les Khroumirs, la conquête était déjà faite par M. Roustan, et le traité du Bardo n’a été que le couronnement de l’œuvre de notre consul.

Toute opinion politique mise de côté, l’éloge de M. Roustan est dans toutes lus bouches, et l’issue du procès intenté par lui à Rochefort soulève encore aujourd’iiui à Tunis l’indignation de tous les cœurs français. On se répète que voilà un honame dont la persévérance et l’adresse ont raachi la France maîtresse, sans coup férir, d’une belle colonie ; cet homme est un jour calomnié, insulté dans son honneur par le venimeux pamphlétaire ; confiant dans la justice et la reconnaissance de son pays, il l’attaque devant les tribunaux ; belle occasion pour un jury français de rendre hommage aux services rendus par M. Roustan en condamnant son diffamateur ! Mais non, Rochefort est acquitté par les jurés de la Seine. Libre à lui, d’après eux, de flétrir de sa verve malfaisante une réputation qui déjà est une gloire nationale; le jury ne daigne mal y voir. Il est à croire, par contre, que si M. Roustan avait traité

Rochefort suivant la méthode du ménage Clovis Hugues, les mêmes jurés l’eussent acquitté sans broncher. Admirable logique de cette merveilleuse institution !

On n’a pas oublié cela à Tunis, et M.

Rochefort peut s’y présenter, il est assuré d'un bon accueil. .., .de la part de la colonie italienne.

|£n effet, on compte à Tunis 1 5,ooo Italiens ou Siciliens et plusieurs milliers de Maltais ; presque toutes les modestes professions de boulangers, de bouchers, de coiffeurs, de cochers, de cordonniers, d’épiciers leur sont dévolues ; on ne compte guère, par contre, que trois à quatre mille Français, non compris la garnison ; les indigènes sont au nombre de cent mille, et on estime à trente mille celui des juifs ; ces derniers, aussi cordialement détestés qu’en Algérie* sont cantonnés dans toutes tes branches du négoce ; par tous les pores ils sucent chrétiens et musulmans, et comme partout ailleurs, en Orient, excellent spécialement dans l’usure.

D’ailleurs, il n’est camelot au pays de France qui égale l’habileté des boutiquiers

indigènes à vous insinuer leur marchandise.

Vous êtes là, brave étranger, flânant le long d’un souk, de l’air le plus indifférent, bien décidé à ne céder à aucune tentation; un tapis aux brillantes couleurs attire votre attention ; le marchand, à qui n’échappe aucun de vos mouvements, a surpris votre regard, en un clin d’œil il se lève, vous appelle, vous sourit, gesticule, prend votre main, vous amène à lui, et vous voilà dans la boutique ; ce premier succès obtenu, il vous entraîne au fond du magasin et vous y fait asseoir loin des regards du public, dans un petit réduit de 8 pieds carrés, éclairé par le haut et encombré de denrées de toutes sortes ; s’il ne parle pas français, quelques secondes plus tard, arrive on ne sait d où, un deuxième personnage qui remplit le rôle d’interprète ; bientôt se présente sans que vous sachiez quand et par qui il a été commandé, un plateau chargé de tasses de café bouillant, que le marchand vous offre avec la grâce la plus engageante, tout en déballant devant vos yeux ahuris le contenu de sa boutique ; successivement a défilent tapis, burnous, pipes turques, .

haïks, nattes, vaisselle de cuivre repoussé, écritoires kabyles , couteaux marocains, etc. Le grand truc du vendeur est de demander d’abord, de chaque objet, un prix très élevé, puis de consentir peu à peu d’énormes rabais : le naïf acheteur ne résiste pas à l'appât d’une aussi bonne aubaine : si malin que vous soyez, ami, vous ne sortirez pas de là les mains vides. Vous rentrez rayonnant à l’hôtel, mais c’est là souvent, hélas! que votre situation s’aggrave.

A la porte de tous les hôtels, en manière de planton, se tiennent perpétuellement à la disposition des voyageurs, des importuns obséquieux qui remplissent les rôles multiples de cicerones, d’interprètes, de commissionnaires et de courtiers en plaisirs de tous genres ; ils vous ont vu rentrer porteur de vos achats et de suite ils s’enquièrent avec sollicitude du prix que vous avez payé chaque objet : « c’est trop cher, vous affirment-ils invariablement, viens avec moi au souk (en pays d’Orient, tout le monde se tutoie), viens avec moi et je te ferai taire de bonnes affaires. » Vous le suivez, pensant vous rattraper et faire une

moyenne. Au dire de votre barnum, le marchand à qui vous avez eu affaire n’est qu’un filou, tandis que lui en connaît un autre à la fois honnête et bien achalandé ; il va sans dire que ce marchand et le cicerone sont d’accord comme larrons en foire; vous vous apercevez bientôt que ce dernier est un gaillard qui pousse démesurément à la consommation, vous fait tout payer plus cher que si vous étiez seul, et finalement vous extorque 5 fr. pour prix de sa collaboration.

La ville de Tunis est armée de deux enceintes crénelées, se reliant l’une et l’autre à une vaste kasbah qui les domine; de nombreuses portes, dont quelques-unes d'une architecture assez remarquable, donnent accès dans la banlieue. Mais autant l’intérieur de la ville est vivant et encombré, autant les environs sont mornes et déserts; on est vite dégoûté de patauger dans cette boue sans limite, à travers cette plaine où rien ne repose la vue, que quelques oliviers

centenaires et décrépits, et les cimes lbinfaine» de Zaghouan, hautes de quatorze à quinze cents mètres* et ! d’où descendent, pur un- aqueduc moitié romain , moitié arabe , les excellentes sources qui alimentent Tunis. «Qui a bu de l’eau de Zaghouan en boira de nouveau », dit un proverbe ar^be.

Nous quittons bien vite ce désert, dont on nous vante cependant la haute fertilité, pour rendre visite au Bardo, assemblage informe de constructions sans caractère, bâti sur une colline dénudée à trois ou quatre kilomètres de la ville, sur laquelle il a une très bille vue. Le nouveau bey a totalement abandonné ce palais pour celui de la Marza, près de Carthage, et je doute fort qu’il y puisse jamais revenir, car l’état de délabrement où est laissée cette résidence, que la signature du traité de 1 88 1 a rendue désormais historique, en aura bientôt fait une ruine. On y remarque l’escalier des lions , quelques belles salles, médiocrement décorées et tapissées de tableaux qu’en toq^ pays du monde on appelle des croût*; le tout est gardé par des

soldats du bey, en fez, vareuse noire, pantalon rouge, armés de fusils français à piston modèle 1854, qui tricotent activement des chaussettes en montant leur faction.

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