LES RUINES DE CARTHAGE
Assez peu nombreuses sont les excursions â faire autour de Tunis, et la plus intéressante de beaucoup est la visite aux ruines de Carthage. On s’y rend par le chemin de fer de la Goulette, propriété de la Compagnie de navigation italienne Florio-Rubattino. La ligne suit la rive gauche du lac de Tunis, immense étang' de 3o kilomètres de tour, profond de moins d’un mètre, constamment couvert de mouettes, de canards, de hérons et de flamands roses, au milieu duquel est creusé un étroit chenal de i mètre 5o de profondeur, décoré du nom élégant de Tœnia,
navigable pour les balancelles ou les petites barques de pèche. Les collines qui se dressent à notre gauche, couvertes de cactus et d'oliviers, et parsemées de quelques villas, dont une des plus belles appartient au cardinal Lavigerie, sont le seul côté riant des environs de Tunis.
La Goulette, bien que de fondation espagnole, est une petite ville tout italienne, à l'aspect à la fois farouche et malpropre, défendue par des remparts et un fort dont les murailles bistres semblent atteintes de la lèpre. Quelques barques de pêches amarrées dans un bassin qui communique par un canal avec le lac; tel est le port de Tunis. Les gros navires et les steamers mouillent à quelques kilomètres en rade.
Une voiture nous conduit, en une heure, sur l'emplacement de l'ancienne reine des mers. De verdoyants champs de blé, semés d'innombrables débris de marbre, de tessons de poterie, de fragments de briques, de restes de mosaïque, et boursouflés de petits monticules recouvrant les substructions anciennes, voilà tout Carthage. C'est
le cas de dire, avec le poète Lucain : Etiam periêre ruinœ !
Oh! comme le rêve du vieux Caton est bien accompli !
De loin en loin, cependant, une ruine informe crève la surface ; ailleurs une excation s’ouvre sous vos pas ; une voûte s’est effrondée, entraînant le terrain qui la recouvrait. On dirait reposant sous un vert linceul, un immense squelette dont les aspérités ont troué le frêle tissu. Au haut de la colline, qui devait dominer toute la ville s'élève une spacieuse et belle construction, c’est le séminaire des Missions africaines ; un jardin l’entoure, au centre duquel le gouvernement de Louis-Phillippe, qui avait acquis cet emplacement, a érigé en 1837 une chapelle commémorative de la mort de Saint-Louis, sanctuaire respecté même des Arabes, parce qu’ils croient que le pieux monarque, peu de temps avant de mourir en ce lieu, se convertit à l’islamisme.
Des degrés de la petite chapelle, on embrasse un panorama grandiose; tout autour et sous vos pieds, les champs où fut
Carthage; devant soi, le golfe ; à droite, la Goulette et les grands paquebots qui mouillent au loin dans la rade ; plus loin, au-delà du lac, une large bande blanche miroite au soleil ; c’est Tunis, fille de Carthage, qui paraît reposer au pied du Zaghouan ; à gauche, un vaste marais, aux trois quarts comblé par les décombres; c'est l'ancien port où s’abritaient les flottes carthaginoises; à gauche encore, un gracieux petit village arabe sur le penchant d’une colline ; puis la Marza, séjour du bey et les quelques villas qui l’entourent.
Les colons phéniciens qui fondèrent Carthage avaient merveilleusement choisi la place de leur nouvelle patrie. Aussi, avec quelle furie tous les peuples du monde sont-ils venus se jeter sur ce rivage ! Aucun point du globe n’a vu se heurter tant de races diverses; aucun n’a porté tant de richesses, et n’a été recouvert par tant de ruines.
Que de souvenirs entassés là depuis le roman classique d’Enée et de Didon ! L’accroissement colossal de la puissance punique, et ces splendeurs inouïes, ressuscitées
par Gustave Flaubert, dans sonpoèmeépique de Salammbô ; la lutte à mort contre Rome ; Amilcar, Annibal et Scipion l’Africain; l’anéantissement de Carthage, une ville latine s’élevant sur ses décombres et la Mauritanie devenant le grenier de Rome; puis les révoltes numides sous Jugurthaet Massinina; Marius et ses pleurs historiques. Plus tard, avec saint Augustin, l’entrée glorieuse du christianisme, bientôt balayé par le passage foudroyant des Vandales ; ces derniers refoulés à leur tour par les conquérants arabes, qui mettent la dernière main à l’œuvre de destruction ; avec saint Louis, la première apparition des armes françaises , hélas ! bientôt dissipée au meurtrier soleil d’Afrique; les corsaires barbaresques longtemps maîtres de la Méditerranée, dont ils écument pendant des siècles les rivages les plus reculés, jusqu'au jour où le drapeau tricolore flotte sur la Kasbah d'Alger ; enfin, le bey de Tunis, le descendant dégénéré des compagnons du Prophète, abdiquant sa souveraineté entre les mains d’un général français. Plus encore que le large paysage, voilà ce que
i on contemple du parvis de la modeste chapelle.
On est pris d'un immense désir de creuser cette terre et de ramener au jour l'histoire que tous ces peuples ont écrite, les uns en élevant des palais, les autres en amoncelant des ruines. Mais combien d'années encore la terre qui recouvre Carthage gardera-t-elle ses secrets ? Les rares chercheurs que rencontrent nos regards sont des Arabes qui creusent çà et là des tranchées pour extraire des moellons. Tunis tout entière est sortie de cette inépuisable carrière.
Ce n'est pas que des fouilles nombreuses riaient été tentées; mais l'espace à sonder est tellement immense, les données qui doivent guider les recherches, si incertaines, que presque toutes n ont amené au jour que des substructions informes ou sans intérêt.
Les Pères des Missions africaines, grâce à l’initiative de leur savant supérieur, sont les seuls qui, bien qu'avec de faibles ressources, aient pu réunir dans une salle du séminaire, une collection vraiment remarquable de poteries, de sculptures, de
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médailles et d'inscriptions, la plupart d'ailleurs de l’époque romaine. Car la ville romaine s’élevait déjà très haut au-dessus des ruines de Carthage, et il ne faut pas creuser à moins de 12, 1 5 ou 20 mètres pour retrouver les débris de la vieille cité punique.
Du séminaire nous apercevons les fameuses citernes éloignées de plus d’un kilomètre, et où nous nous rendons en traversant les champs jonchés de débris. La vue de ces vingt-deux immenses nefs souterraines, hautes de 20 mètres, longues chacune de 60 et larges d'une quinzaine, est vraiment saisissante ; plusieurs sont à moitié comblées ou effondrées, d’autres, au contraire, presque intactes, contiennent une masse d'eau de plusieurs mètres de hauteur. Ces réservoirs n’emmagasinaient que les eaux de pluie ; leurs fondations, nous dit-on, remonteraient aux Carthaginois , mais l'achèvement serait l’œuvre des Romains.
Cette explication est-elle la bonne ? Au risque de faire sourire les archéologues, je la transmets comme un écho fidèle, mais Dieu me garde de me prononcer.
Notre admiration n'était pas encore rassasiée, qu'une pluie, mais une de ces pluies avec lesquelles on ne transige pas, nous surprenait au milieu des ruines et nous forçait à regagner au plus vite la Goulette et Tunis.
Cette impitoyable pluie continuait à dérouter tous nos projets. Notre intention était alors de visiter l’Enfida, immense propriété de cent mille hectares, vendue, il y a quelques années, à une Société marseillaise, par le général tunisien Khérédine, qui fut depuis grand-vizir du Sultan, et où le directeur, M. Fabre, nous offrait obligeamment de nous faire conduire et de nous héberger, nous promettant là-bas plus de gibier que nous n’en avions encore vu jusqu’ici. /
L’Enfida s’étend au sud de Tunis, audelà de la jolie plage d'Hammam-Lif, qui espère devenir le Trouville tunisien. Malheureusement, nous autres, ingénieurs, n’avons pas encore trouvé d’instrument de locomotion capable de franchir quatrevingt-dix kilomètres d’argile détrempée, et M. Fabre, la veille du jour projeté pour le
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départ, nous déclarait que tout espoir de se rendre au village créé par la Société devait être abandonné.
Nous étions donc bloqués dans Tunis par une infranchissable barrière de boue.
L'homme qui n’est jamais sorti de la Régence ignore encore aujourd’hui ce que nous pouvons bien, nous Européens, désigner sous le nom de route. Sur la surface de 140,000 kilomètres carrés qui forment notre nouvelle colonie, il n’existe ni un chemin, ni un pont, ni un port, ni un service public quelconque. Les beys et leurs nombreux favoris se sont fait construire, un peu partout, de somptueux palais, et ils ont toujours pensé que c’était tout ce qu’ils pouvaient faire pour le bonheur de leurs sujets.
Rien ne montre mieux l'incroyable incurie et l’invincible fatalisme musulmans que la vue de ce peuple, chez qui la marche, l'agitation, la vie nomade, sont à l'état endémique et qui, depuis quatorze siècles qu’il gaspille cette terre privilégiée, n’a pas pris la peine d’y créer l’ombre d’une voie de communication.
Nous faisions toutes ces réflexions philosophiques et bien d'autres encore, qui ne nous tiraient point d’affaire, lorsque nous apprîmes qu'un transatlantique partait le lendemain de la Goulette pour Soussc.
C’était le navire sauveur pour des naufra gés abandonnés sur une plage déserte.