‹ De Bordeaux à Panama et de Panama à CherbourgChapitre 3 sur 16 · PRIX MODÉRÉS · texte numérisé non relu

PRIX MODÉRÉS

HENRI EHRMAN, propriétaire.

Au rez-de-chaussée est installé le « barroom , » grande salle avec deux billards à quatre billes et un comptoir « bar » monumental, en bois. Pas de chaises.

Au-devant de cette pièce se trouve la marquise occupant toute la façade de l'hôtel sur la place , à l'abri de laquelle on peut se promener à Taise , en temps de pluie et de soleil.

Derrière, sont les deux salles à manger, aérées, spacieuses, pavées en mosaïque de marbre des Pyrénées. Les plafonds élevés sont peints avec goût et les courants d'air sont ménagés de manière à entretenir une température très supportable.

À côté, dans une pièce communiquant au « bar-room » et aux salles à manger, les amateurs peuvent tous les soirs, jusqu'à dix heures, jouer sur la rouge et la noire.

Un escalier en bois, large, massif, d'une pente très douce , conduit aux deux étages supérieurs où sont les chambres à coucher bien éclairées, ayant accès sur un large corridor. Toutes les fenêtres ont un petit balcon.

Le mobilier des chambres est modeste :

Un lit, quelquefois avec une moustiquaire ; d'autres fois , dépourvu de ce précieux meuble, indispensable au nouvel arrivant; une ou deux chaises, une table et un miroir.

Si ces chambres étaient mieux meublées * elles offriraient tout le confort désirable.

Au premier : le grand salon, avec balcon, donnant sur la place.

Prix d'une journée à l'hôtel : cinco pesos (cinq piastres).

Il est de toute utilité pour la personne qui va à Panama de se défaire de toute sa monnaie d'argent et de n'y apporter que de l'or français, américain ou anglais.

Il y a même souvent bénéfice à acheter des pièces de 20 dollars qui coûtent à Paris, suivant le change , 102 ou 103 francs , et que

Ton change à Colon ou à Panama facilement contre 23 pesos 40 centavos de peso , c'est-àdire contre 118 pièces de dos reaies ou pièces de 1 fr. de Panama.

Souvent des industriels font miroiter aux nouveaux arrivés les bénéfices du change. Ainsi quelques étrangers sont surpris qu'on leur offre 102, 104, 106 et 108 francs de Panama, contre 100 francs de France en or. Qu'ils ne se laissent pas tromper, qu'ils s'informent des cours. Le « peso » ne vaut généralement que 4 fr. 40 cent. La plupart du temps , l'or français fait une prime de 12 p. 0/0 , ce qui fait qu'on doit donner à ce taux : 112 fr. de Panama ou 112 pièces de deux réaux , contre 100 fr. d'or français.

Si l'étranger arrive à Panama avec de Y argent français, il ne fera passer ses pièces d'argent qu'au pair du peso, soit 4 fr. 40 c. Il perdra donc 12 p. 0/0.

Dans son Guide de Pans, M. Conty conseille à ses lecteurs de vérifier, soit la monnaie qu'on leur remet, soit toutes additions, notes d'hôtel ou de restaurant. Nous adressons le même conseil à ceux qui iront à Panama, car à Panama comme à Paris, les

caissiers ou les gérants ne sont pas toujours exempts de distractions.

Nous passons la première nuit assez calme ; et malgré les moustiques , et grâce à une moustiquaire pas trop trouée, nous pouvons reposer un peu.

A notre réveil, nous sommes très surpris de voir notre chaussure recouverte d'une épaisse couche de moisissure bleuâtre.

On peut juger par là de l'humidité de la chaleur des tropiques.

Les livres reliés en cuir , veau ou maroquin, moisissent aussi vite.

Il faut avoir le soin, pour éviter cet inconvénient, de les induire légèrement d'huile.

Pendant la saison sèche , de décembre à mai, les moisissures sont plus rares ; mais pendant la saison des pluies, on ne respire dans le rez-de-chaussée des maisons, dont le sol est dallé en ciment , qu'une odeur de moisi qui prend vivement à la gorge.

L'hôtel est éclairé au gaz.

Panama est la seule ville de Colombie qui possède une usine à gaz. Bogota, la capitale t n'a pas cette bonne fortune.

Qu'est-ce qui a donc pu faire dire à M. de Beauvoir, dans son « Tour du Monde, » que toutes les maisons étaient éclairées à l'huile de coco , et qu'il n'avait jamais vu une ville d'un aspect si repoussant?

N'en déplaise à M. de Beauvoir , Panama est aussi bien éclairé qu'aucune de nos villes françaises de second ordre, et la pureté de la flamme de ses becs de gaz n'a pas à craindre la comparaison avec celle des villes d'Europe.

Panama , sans être beau , n'a cependant rien de repoussant.

Le soir, il paraît assez triste.

Tous les magasins, qui sont loin d'être luxueux, mais où, en revanche, on peut se procurer tout ce que l'on désire, — même de l'eau de Lourdes à deux piastres la bouteille, — sont fermés à cinq heures.

Il n'j a pas de ces devantures étincelantes de lumière où Ton peut tout voir à travers les vitrines de verre ou de cristal.

Quoique les magasins soient abondamment pourvus, on n'y trouve ni le luxe, ni le goût de nos grandes villes d'Europe.

Le plus beau, le plus coquet, est le bazar chinois, Wing Wo Chong et Cie.

Mais parce que les magasins sont fermés à

cinq heures et qu'ils ne projettent pas le soir des nappes de clarté dans les rues, est-ce une raison pour dire que Panama a un aspect repoussant ?

Où M. de Beauvoir a-t-il vu cette lueur fumeuse et vacillante de lampes empestées brûlant de l'huile de coco ?

Il a pu en voir tout au plus dans les cases retirées de PuebloNuevo: dans Panama qu'il me permette d'en douter.

Les rues sont balayées deux fois par semaine par « los prêsidieros » (galériens), sous la surveillance des gardes -chiourmes ou des soldats, et ne sont peut-être pas aussi bien entretenues qu'il serait à désirer ; mais il paraît que la caisse « del municipio » est à sec*

Les galériens ont pour auxiliaire les urubus (gallinazos) à la tête et au cou déplumés, tout noirs; oiseaux que Ton voit souvent perchés sur les toits des maisons et qui produisent une impression désagréable aux nouveaux arrivants.

Est-ce parce que ces oiseaux sont noirs et ont un aspect qui inspire du dégoût?

Est-ce parce que l'on sait de quoi ils se

repaissent, ou bien est-ce parce que l'étranger n'a pas l'habitude d'en voir ?

Je ne sais.

Mais généralement la vue de ces vautours , aussi horribles qu'utiles, déplaît aux Eupopéens.

Du reste, on s'y habitue au bout d'un certain temps, et la sensation désagréable produite par les urubus, disparaît au bout de peu de jours.

Les cafés sont rares à Panama , aussi rares que les « bar-rooms » ou buvettes sont nombreux.

Il y en a un cependant situé dans la « calle » (rue) de « San Juan de Dios , » dont le propriétaire est belge, décoré du nom de « City Salon. » (Salon de la Cité.)

Il ne ressemble en rien aux cafés de nos petites villes.

Il n'est pas même tapissé ; les murs sont seulement blanchis à la chaux.

Situé à l'angle de deux rues , deux énormes portes de bois, — une de chaque côté, — semblables aux portes de nos granges, lui donnent accès ; on les laisse ouvertes toute la journée , ainsi que la soirée , pour avoir de l'air.

C'est après le « bar-room » du grand hôtel le

lieu le mieux fréquenté de Panama. On peut s'y asseoir, au moins, tandis qu'au grand hôtel on est obligé de rester debout.

On ne joue pas ou on joue peu aux cartes; on a en revanche une véritable passion pour les dés ou les dominos.

C'est à la place du Grand Hôtel qu'aboutissent les principales artères.

L'une des principales rues mène à « la Casa del Gobierno, » demeure du Président de l'Etat, qui sans ressembler aux palais des souverains européens n'en est pas moins un vaste et bel édifice, jouissant d'un point de vue ravissant sur le port et les environs de la gare. Les armes de Panama sont au-dessus de la principale porte ; l'intérieur est décoré de tableaux et de statues. On remarque surtout la grande salle de réception.

Le petit port de Panama est enfoncé dans une anse entre la gare et « la Casa del Gobierno » au nord-est de la ville.

Une autre rue conduit « al Paseo de las Bô~ vedades » (promenade des voûtes), grande terrasse construite au-dessus des voûtes « del Presidio » (prison ou bagne) sur les vieux remparts de la ville caressés par les vagues, où l'on vient respirer le soir, à partir de cinq heures , la brise rafraîchissante de la mer i

car à Panama , situé au 8°58 de latitude nord, et au 81°47 de longitude ouest , les jours ont toujours à peu près une égale durée ; il fait invariablement nuit aux environs de six heures.

De sur « las Bôvedades , » on jouit d'un coup d'œil splendide.

Au sud , à six ou sept kilomètres , sont mouillés auprès des îlets « Flamenco » les grands bateaux qui font le service du Sud Pacifique , de San Francisco , de la Chine et du Japon , et plus loin les petites îles de « Tabogua » et de « Taboguilla » montrent leurs petits mornes à l'horizon , sur la mer bleue.

Les bateaux qui calent peu mouillent dans la petite baie auprès de la gare.

Les maisons de Panama ne sont pas en bois, comme quelques géographes se sont plu à le dire. Les quelques maisons en bois existant encore tendent à disparaître et sont remplacées par des maisons bâties à chaux , à pierre et à sable. Quelques-unes cependant sont construites en pierre jusqu'au premier étage ; le dessus est en bois.

Elles n'ont pas comme à Montevideo et à Buenos-Ajres des « azoteas , » c'est-à-dire, des terrasses servant de toits ; elles sont toutes , ou presque toutes , recouvertes en tuiles rouges à canal ou à crochet, sur lesquelles l'herbe croît haute et touffue. Entourées de vérandas, elles ont deux, trois étages, et même davantage.

Les rues sont généralement droites et régulières et forment par leur ensemble une espèce de damier dans lequel on aurait découpé deux arcs de cercle inégaux , un de chaque côté.

Elles ne sont pas arrosées , car il n'y a pas à Panama de fontaine publique.

Comme à Colon , pas d'eau de source, mais la plupart des maisons possèdent une citerne où l'eau de pluie est religieusement conservée.

La seule source , « El Chorillo » qui approvisionne Panama est située à un kilomètre de la ville , dans la direction de l'ouest, au pied de YAncon, joli coteau en forme de pain de sucre de cent soixante-dix mètres d'élévation.

C'est le rendez-vous général des laveuses qui sont presque toutes des négresses , l'indienne , la zamba ou la chola — surtout

jeunes — ayant peu d'aptitudes pour ce métier.

C'est sur la route du Chorillo à Panama que Ton rencontre sur les bords de la mer les cimetières de la cité dont la vue évoque des souvenirs douloureux et vient rembrunir les idées les plus riantes.

Ilyena plusieurs : celui des Panaméniens, triste , lugubre , enfermé dans des murailles grises d'une assez grande épaisseur pour permettre d'y sceller les bières; celui des juifs — et ils sont nombreux à Panama — est moins sévère et plus soigné ; mais le mieux entretenu de tous , est sans contredit, celui des étrangers , où l'on a prodigué les fleurs, l'ombre , les allées, les tombes et les mausolées, et qui ressemblerait, n'étaient les croix, à un jardin public.

On professe un vrai culte pour les morts à Panama.

Pas bien loin de la route, un tombeau indique l'endroit où repose le corps de M. Camille Sempé , chancelier du consulat de France, gérant du consulat, et celui de sa jeune et charmante femme, — une enfant de 17 ans,

— fille d'un officier supérieur portugais , emportés tous deux , le même jour , par la fièvre jaune , vers la fin de juin 1880.

Sur une plaque de marbre blanc on lit ces simples mots :

Page 1