I.KS GHOS CAILLOUX ÉMERGEANTS, PKÊTS A HAPPER AU PASSAGE
(Cliché du liulletin du Comilé de l'Afrique française.)
voici debout, le col tendu, tout vibrants ; la première volute soulève le boat; les gros cailloux émergeants, prêts à happer au passage, filent menaçants à droite et à gauche ; nous bondissons maintenant à travers le vallon liquide qui sépare du deuxième barrage ; puis une cabrade encore, un plongeon dans la seconde volute où l'eau fait rage, et c'est fini, l'esquif est en eau détendue, jaunâtre, où des libellules frémissent dans le soleil.
Jamais je n'ai marché ce train en baleinière, mais aussi quels muscles que ceux de nos Kabas ! des muscles d'ébène d'une anatomie privilégiée, saillants à faire pâlir ceux de nos lutteurs de foire.
Pas de chansons alertes, ni de tam-tam, ni de mélopées ; ils sont assis sur les caisses ou le long du plat-bord coupant, jambe de-ci, jambe de-là, sur une fesse, dans des positions invraisemblables. Les dos noirs ruisselants saluent en cadence, s'abaissant en même temps que sous l'effort d'un seul et brusque mouvement de l'humérus roidi, les pagaies au court manche, à la palette étroite terminée en ovale, frappent l'eau allègrement et toutes ensemble, la déchirant, faisant voler en hélices de grands éclaboussements. Pas d'arrêt de tout le jour ; alternativement les hommes soufflent un instant vers midi pour croquer quelques arachides ou avaler un peu de mil bouilli déposé dans une calebasse devant eux et ensuite s'introduire dans la bouche une grosse chique de tabac jointe à un morceau de sel indigène . Et de fouetter le Gribingui de plus belle ; Kabé Kabas !
Le soleil est très bas déjà quand nous entrons dans le Chari, formé par la réunion au Gribingui du Ba-Mingui ou Bahr-el-Abiod , le confluent des deux rivières donne au fleuve une largeur de deux cents mètres. Immédiatement les berges changent de mine, hautes, escarpées avec une épaisse bande boisée.
Je ne suis jamais passé à ce point sans y trouver un troupeau d'hippopotames ; il y a là une « fosse » profonde dans le lit de la rivière et probablement sur les bords des pâturages qu'ils affectionnent : cette fois, nous voyons d'abord quatre gros museaux luisants, surmontés de petites oreilles dressées avec inquiétude dans notre direction, puis six, puis neuf, douze ; au dos de leurs mères sont agrippés deux nourrissons à la peau luisante comme celle de jeunes gorets ; de temps en temps des têtes disparaissent ; leur réapparition est annoncée par un jet d'eau suivi d'un ébrouement analogue à celui du cheval. Prudemment le laptot a obliqué vers la rive et nous nous sommes abstenus de tirer, quoique nous en ayons grande envie; qu'un animal blessé vienne nous chercher noise, ce sera pour lui un jeu de faire faire la culbute d'un revers d'échiné à nos deux milles tonnes, et alors adieu les bagages, sans compter les désagréments possibles d'un bain en pareille compagnie.
Très fréquemment les baleinières sont trouées sinon chavirées par un hippopotame ; une morsure des énormes dents fait dans un bordé, même d'acier, plusieurs trous du diamètre d'une bouteille. Ces amphibies ont dû pulluler dans le fleuve pour qu'il en subsiste une aussi grande quantité, alors que depuis plusieurs années les troupeaux sont décimés par les Européens qui passent, et cela sans aucun profit, car l'animal mort coule immédiatement, son cadavre est entraîné par le courant et ne reparaît que longtemps après, lorsque se dégagent les gaz provenant de la fermentation du contenu de l'estomac .
DE FORT-CRAMPEL A FORT-ARCHAMBAULT
A six heures nous stoppons au poste de l'Iréna ; l'accostage trop rude est sur le point de tourner au tragique : des pagayeurs perdent l'équilibre, détruisant celui, très instable, de la baleinière ; elle gîte, elle s'emplit, elle va coulera pic... heureusement tous ont la présence d'esprit de piquer leur tête, pas assez vite pourtant pour que nous n'embarquions une pleine barrique ; l'incident se traduit par un bain de jambes complet pour nous et quelques caisses inondées une fois de plus. Etre mouillé soi-même d en haut ou d'en bas n'est rien, mais le souci des bagages devient une véritable et pénible obsession.
L'Iréna, avec sa garde de deux tirailleurs dépendant du poste de Fort-Archambault, marque l'entrée dans le territoire militaire du Tchad : une station de cinq à six paillotes dans une clairière, un îlot dans la brousse. Telle quelle, on l'accueille avec joie, cette hostellerie de passage où l'on est sûr de trouver enfin des vivres frais. A peine gravis les escaliers dans la berge argileuse, nous sommes sous le charme : un troupeau d'une quinzaine de cabris folâtre, des cabris blancs qui sautent tout d'une pièce comme projetés par un ressort ; des poulets quelque peu étiques, des poulets cependant, picorent çà et là. Mais voilà bien une autre merveille ! dans le fond d'une calebasse, fichés dans une couche de sable, un tirailleur apporte sept œufs ; et comme de grands enfants gourmands nous voici suivant avec anxiété lépreuve à laquelle le consciencieux Tourgou veut les soumettre avant de les livrer à la poêle, une épreuve bien connue de tous les broussards africains et que je recommande aux cordons bleus: les œufs sont déposés dans l'eau; parfaits ceux qui demeurent au fond; ont-ils plusieurs jours ? lembryon de poulet ayant consommé déjà pour son existence une partie du blanc, le petit espace vide les fait soulever par l'un des bouts ; s'ils prennent une inclinaison de quarante-cinq degrés, ils sont encore mangeables, mais durs ; s'ils se tiennent droits, ils ne le sont plus ; enfin si le fœtus est anivé presque au moment de rompre la coque, celle-ci surnage. Il y en a bien trois de la troisième catégorie et un de la quatrième, mais en omelette... nous n'en sommes pas à sacrifier des œufs médiocres.
Et nos braves nautoniers ! Ils n'ont certes pas volé un acompte sur la récompensé promise à Archambault; nous la leur offrons sous forme de cinq cabris, un pour deux estomacs, sans préjudice de deux quartiers d'antilope, de kilos de farine de maïs, de mil, d'arachides. C'est si réjouissant de la chair fraîche, après deux mois de régime de conserves, qu'on hume avec plaisir l'odeur de graillon qui vient peu après de leur côté : en un clin d'œil les cinq cabris ont été dépecés, les membres hachés ; les morceaux enfilés à des baguettes plantées en terre forment une étroite ceinture à deux grands feux; sur un même support voisinent gigots et rognons, côtelettes et
débris de foie ; un homme présente successivement à la flamme les diverses faces de cet étal en variant savamment l'inclinaison des baguettes ; sur les tisons mêmes, plus rebelles à la cuisson, ont été déposés les estomacs, les têtes encore garnies de leurs yeux vitreux ; deux Kabas semblent avoir une prédilection spéciale pour les tripes ; ils les vident en les serrant entre deux doigts d'une main et les tirant de l'autre dans toute leur longueur et, sans autre préparation, les étalent en longs chapelets sur des fourches au-dessus de la flamme ; la pâtée de farine fume dans trois récipients pansus.
Et puis bientôt, à table ! Si le dîner n'est pas tout à fait à point, il est suffisamment chaud. Chacun empoigne sa baguette et déchire des lambeaux de-ci, de-là ; ça demande quelquefois un gros eff"ort dans un morceau pas cuit ; un jus sanguinolent coule des lèvres ; un à un les os tombent à lerre, rongés, sucés de leur moelle, dépouillés de la moindre fibre ', les ceintures de baguettes successivement se dégarnissent ; festin muet et anhydre, pas un mot, pas une goutte d'eau, on a bien le temps d'y songer !
Après les ripailles de nos Yakonias à Djoumbi, j'ai cru avoir la mesure de la capacité humaine ; ah bien oui ! à onze heures du soir, de dessous ma moustiquaire d'où le sommeil qui était venu tout d'abord s'en est allé, contrarié par les moustiques et les^pleurs des cabris orphelins à côté, je constate que les appétits sont loin d'être calmés ; à la mi-nuit nos Kabas mangeaient toujours ; quand le capitaine Cellier a sifflé le « Bouclez tout », à l'aube, ils grignotaient encore.
Nous voguons sur le Chari, d'un train plus lent maintenant, la largeur du fleuve ayant beaucoup réduit l'intensité du courant. De même que Fort-de-Possel, au sortir des derniers rameaux de la forêt tropicale, marque un changement considérable dans la topographie, la végétation arborescente, le régime des eaux, les conditions climatologiques, en quelques heures sur le Chari les contrastes surgissent, aussi brusqués : déjà le grand fleuve du centre africain s'étale en expansions irrégulières de six cents, huit cents, mille mètres; en bon fleuve soudanais il coule paresseusement, sans une ride, dans un lit obstrué à chaque instant par de longs bancs de sable étalant leur dos nu au soleil ou couvert en partie d'herbes et de touffes de joncs ; l'eau, de gris sale, est passée au bleu presque clair. Les rives sont généralement élevées, taillées à pic dans du sable mêlé d'argile, strié de filons ferrugineux, infiniment découpées par des culs-de-sac, des ampoules à demi pleines d'humus purulent où prospèrent les nénuphars, fourmillent les mouches foiirous et les tsé-tsé, des ma-
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rigots peuplés de légions de poissons, de coquillages et d'huîtres, très abondantes, des bahars au confluent vaseux après lequel les lacets s'enfoncent loin dans l'intérieur.
A chaque instant la berge s'aplatit, s'éteint dans une grève sablonneuse, permettant un coup d'œil dans l'intérieur : on perçoit alors, sur une étendue plate uniformément, de grandes clairières où brillent actuellement des flaques d'eau, où s'éparpillent quelques bosquets ; puis 'des endroits plus fourrés couverts d'une brousse malingre, acacias, jujubiers, rien que des essences épineuses ne dépassant pas quatre mètres de hauteur, un peu dominées, de loin en loin seulement, par quelque gros tamarinier, un bouquet de palmiers hyphènes ou le tronc du ronier évasé parle haut en gigantesque porte-bouquet ; puis des papyrus, des touffes de roseaux encore, de grandes taches 'd'herbe verte, des mamelons sablonneux grillés par le soleil, jamais atteints par les crues et où s'élèvent en toute sécurité les termitières de tous les types et de toutes les tailles.
L'abondance de la faune est inouïe ; on ne peut se défendre, lorsqu'on en parle, de la crainte d'être taxé d'exagération : canards, oies, sarcelles, pataugent par centaines dans les marigots; à notre approche, tout s'envole d'un même jet. piquant droit au zénith, avec des cris aigus, discordants, un grand bruit d'ailes, puis crochets sur crochets ramènent la masse, d'un vol plané, à la même flaque, où elle s'abat en piaillant et faisant jaillir des gerbes liquides ; de gros pélicans se laissent philosophiquement aller au fil de l'eau; sur les grèves, des ibis sacrés, des flamants en groupes raidis sur leurs longues pattes ; des grues couronnées, par couples, lancent leurs deux notes grêles, toujours les mêmes, dont la résonance les a fait baptiser par les Européens « oiseaux-trompettes » ; des marabouts, solitaires et renfrognés, se promènent gravement, à pas comptés ; des aigrettes au plumage immaculé multiplient leurs crochets autour de l'embarcation, en poussant leur appel plaintif.
Sur les rives les pintades foisonnent; nous croisons des troupeaux d'antilopes de toutes grandeurs, à peine émues de notre voisinage : elles dressent la tête, nous regardent un instant et se remettent à paître ; si on le tire, le troupeau bondit quelques mètres, effaré par la détonation, puis fait un demi-tour brusque et s'immobilise, les yeux rivés sur nous ; et cette immobilité désarme ; tirer encore serait un meurtre.
Au flanc des grands bancs de sable, ce sable si fin, impalpable et doré, qui ressemble hi peu à celui des côtes de France, des hippopotames reposent leur masse luisante, à demi plongée dans le fleuve, à proximité de caïmans petits, moyens, énormes, dormant vautrés dans le sable brûlant; tout à l'heure j'en ai, de loin, montré un à
Villeneuve, monstrueux, faisant une longue et épaisse tache verdàtre sur le ton jaune : «'Un tronc d'arbre... », m'a-t-il dit, incrédule. Quelques secondes après, le tronc d'arbre, réveillé, a gagné l'eau à la hâte, laissant derrière lui un profond sillon.
Et sur cette nature fantasmagorique, tellement qu'elle apparaît à l'Européen comme quelque paysage des temps préhistoriques, du ciel bleu complètement dégagé maintenant des nuages de la zone équatoriale, le soleil ruisselle ; le sable, l'eau rutilent, nous aveuglant de leur réverbération ; autour de nous, l'air surchauffé s'élève en petites masses miroitantes qui brouillent tous les contours ; l'incendie en haut et la fournaise en bas .
Quel pauvre pinceau que le mien pour brosser ce tableau, fleuve Chari ! Quelle évocation insuffisante de tes fabuleuses splendeurs, de tes visions lumineuses, telles que j'en arrive à me demander si les autres, au bord des plus beaux golfes d'azur du pays européen, ne me paraîtront pas falotes et mesquines désormais. Je sens du moins que ce me sera plus tard une grande joie, sans prix, de toute ma vie, que de me souvenir de toi. Quel enthousiasme de néo-Africain me vint en 1904, lorsque je perçus pour la première fois tes eaux ! Aujourd'hui encore, après les pays déprimants qui t'ont précédé, débarrassés que nous sommes du suaire étouffant des forêts de ces derniers jours, ta vue nous remplit d'aise.
T2 septembre. — Nous accostons au débarcadère de Fort-Archambault à deux heures et demie ; notre vigoureuse équipe a dépassé nos espérances ; nous avons battu un record, nous dit le lieutenant Toureng, qui nous reçoit : six jours à une moyenne quotidienne de dix heures de marche pour venir de Crampel, la distance étant estimée quatre cents kilomètres. Hurrah pour les Kabas !
Aujourd'hui chef-lieu d'un district du territoire militaire du Tchad, Fort-Archambault a été créé hâtivement en 1899 par l'otficier dont le nom est revenu plusieurs fois sous ma plume, le commandant, alors capitaine Julien, dans le but de préserver la mission Gentil d'un retour offensif de Rabali après le combat de Kouno. Archambault était un lieutenant de la compagnie mort dans l'Oubangui, encore une victime de la bilieuse hématurique.
Le poste, tout contre le bord d'une falaise à pic de sept à huit mètres, est le premier sur notre route qui ait son appareil militaire et sa garnison de réguliers : il faudra probablement en changer bientôt l'emplacement, l'eau des crues et des tornades, les fendillements de la chaleur, faisant écrouler chaque année des pans considérables de la berge, ce qui rétrécit de plus en plus la cour devant les cases.
DE FORT-CRAMPEL A FORT-ARCHAMBAULT
Il a la réputation justifiée d'être le plus séduisant du territoire militaire : toutes les constructions sont en briques cuites ; en dehors delà capitale de Fôrt-Lamy, ce luxe est inconnu ailleurs au Tchad. Les circonstances dans lesquelles il fut construit se révèlent dans son étroitesse, un rectangle décent mètres sur soixante en moyenne ; des fossés profonds avec parapets, un bastion armé d'un canon de quatre-vingts, en font un réduit facilement défendable ; au dehors, le camp du gros de la compagnie, des cases pour les Européens de passage, des hangars pour des chevaux et des bovidés ; partout l'ordre rigoureux et la tenue dans un tas de riens qui dénoncent le militaire. Ce qui ne contribue pas peu à égayer Fort-Archambault, c'est qu'il y a plusieurs villages dans ses alentours immédiats et sur les deux rives du Chari, avec des cases hémisphériques en troupeaux, entourées de plantations ; un spectacle dont nous n'avons pas été gâtés depuis Brazzaville.
J'ai couché, suivant mon habitude, sous la vérandah de mon logis, ne pouvant supporter la température de serre chaude qui règne à l'intérieur même la nuit, et dans ce confortable home tant appréciable après les bivouacs fangeux de la semaine, j'ai dormi du sommeil que donne, à défaut de bon estomac, une conscience tranquille, si bien que la sonnerie « Soldat, lève-toi » sur lesplanade n'a pu me tirer de mon dernier somme ; mais, pour moins sonore, mon réveil n'a pas manqué de cachet militaire : « Feu à volonté... à quatre cents mètres... commencez le feu », un réveil qui fait du bien, qui vous crie : « Vous êtes chez vous » ; et, sortant vite de ma moustiquaire, j'ai l'œil réjoui de deux sections commandées par un sergent européen manœuvrant avec l'entrain et la correction qu'apportent aux exercices militaires nos tirailleurs sénégalais. Puis, après avoir goûté aux délices d'une tasse de lait fraîchement tiré, je suis allé relancer mon camarade Toureng, pour qu'il me fasse faire le tour du propriétaire.
Nous avons commencé par les animaux, avant qu'ils partent pour le pâturage : j'ai dit plus haut que dans la région de Fort-Archambault existent seulement quelques troupeaux de cabris et quelques chevaux ; le gros bétail a toujours été l'apanage des musulmans conquérants ; avec tant d'autres, les malheureuses populations fétichistes d'Archambault furent, si longtemps avant notre venue, la proie des trafiquants d'esclaves, traquées constamment, obligées de fuir à chaque instant leurs villages, que le sentiment de propriété ne pouvait exister chez elles ; les bovidés que nous avons sous les yeux sont donc encore article d'importation envoyé de la partie musulmane du territoire en quantité suffisante pour les besoins des Européens stationnaires et passagers. Toureng, qui possède la grosse
qualité chez un officier colonial de porter un très vif intérêt, en dehors de ses fonctions militaires, aux questions économiques, me dit qu'il va demander des essais d'implantation de bovidés dans le cercle qu'il commande, tout au moins, pour les débuts, dans un petit rayon autour du poste ; il connaît suffisamment les endroits indemnes de la tsé-tsé, les populations s'intéresseront certainement aux animaux qu'on leur donnerait en toute propriété ; au lieu de n'être qu'une première étape vers les régions Gribingui-Oubangui, Fort-Archambault deviendrait ainsi une base déjà beaucoup plus rapprochée de leur ravitaillement ; les Kabas et Saras sont très mercantiles ; aujourd'hui déjà, mis en confiance, la siireté du pays étant suffisante, ils partent souvent vers Fort-Crampel vendre leurs chevaux, des cabris, des produits de leurs cultures ; le jour où ils seront possesseurs de bétail, ils entreprendront d'autant plus volontiers ces voyages qu'ils leur seront d'un plus grand profit ; peut-être, beaucoup plus que les importations par gros paquets, ces petites ventes, ces échanges d'indigènes à indigènes, assureront-ils les premiers pas de cette question si importante et si intéressante d'importation dans les pays plus méridionaux.
Nous avons vu, sous un des hangars-écuries, un cheval en piteux état ; il a certainement été piqué par la tsé-tsé ; j'ai noté si souvent les signes de l'infection et ils sont du reste tellement caractéristiques qu'on ne peut s'y tromper : les premiers symptômes sont marqués par des gonflements partiels des membres et du ventre. L'œdème est variable d'un jour à l'autre ; la fièvre apparaît aussitôt et ne laisse à l'animal aucun répit ', il y a écoulement par les naseaux d'un liquide analogue à celui que l'on voit chez les chevaux atteints de la morve ; puis, — c'est là le signe caractéristique, — le rein se paralyse, larrière-train ne suit plus, l'amaigrissement est notable, le cheval semble hébété et bientôt tombe de tout son long sur le sol ; dans le corps rigide la tête seule garde assez de mobilité pour se soulever de temps à autre. L'évolution de la maladie est en général de huit jours; si l'animal ne meurt pas à ce terme, peu de temps après on pourra le remettre en service ; mais le cas est rare.
Cette alTection est évidemment la même que celle appelée nagana ou « maladie de la mouche », par l'Anglais David Bruce, qui en découvrit le parasite au Zululand, affection dont parlent aussi les explorateurs Foâ et Livingstone. Les symptômes qu'ils indiquent sont identiques à ceux que je viens de décrire ; d'après Bruce, le nagana ne sévirait que chezles mammifères et serait invariablement fatal chez le cheval, l'âne et le chien, mais un léger pourcentage de bovidés guérirait. Foâ et Livingstone ne s'accordent ni entre eux, ni avec Bruce sur l'immunité de certains animaux Je n'ai pas eu beaucoup d'occasions
dh: fort-crampel a fort archambault 1(U
au Tchad d'étendre les observations que j'ai faites sur le cheval, mais les indigènes mont dit souvent que le mouton, la chèvre, l'âne, se montrent aussi rebelles au virus que le cheval, le chien et les bovidés y sont sensibles ; et, toujours d'après leurs renseignements, cette sensibilité, la mortalité, s'accroissent avec le nombre de piqûres, ce qui est tout à fait d'accord avec ce que nous apprend la science, que l'un des facteurs les plus actifs de la virulence est le nombre de microbes inoculés ; l'intensité des symptômes augmente dans les mêmes circonstances. Foâ, qui a étudié tout particulièrement les méfaits delà tsé-tsé dans son voyage du Cap au lac Nyassa, est très affirmatifsur ce point : « Je puis dire, en ayant fait plusieurs fois « l'expérience, qu'aucun animal ne survit à un nombre de piqûres « suffisamment grand ; si, dans certains cas, quelques piqûres seulece ment peuvent amener la mort du bœuf le plus robuste au bout de « plusieurs mois, cinquante piqûres le tueront certainement en une « semaine, cent en quelques jours. »
Mais, où les théories de Foà, comme celles de Livingstone d'ailleurs, me paraissent suspectes, c'est lorsqu'ils prétendent (jue labondance de la mouche correspond à celle de la faune locale dont elle vivrait surtout, l'innocuité de sa piqûre chez ces animaux provenant de ce qu'elle leur a, dès leur jeunesse, inoculé son venin : l'existence de la Isé-tsé serait liée à celle du gros gibier, au point que s'il disparaît dans un endroit, elle en émigré ; elle affectionnerait particulièrement le buffle etles grandes antilopes ; on est certain, disent-ils, de trouver ces animaux partout où on rencontre la tsé-tsé, tandis que dans certains districts de petit gibier on ne la voit pas.
Ces observations ne concordent pas du tout avec les constatations qu'il est loisible de faire dans un voyage de Brazzaville au Tchad : dans la grande forêt équatoriale où les animaux sont rares, de même que sur les rives de l'Oubangui et dans la zone entre Fort-de- Possel et Fort-Crampel, la tsé-tsé est commune ; dans le territoire militaire du Tchad je ne connais qu'une région où les observations de Foà et de Livingstone pourraient trouver quelque fondement, c'est la région du Kanem limitrophe des rives orientales du lac, composée de mamelons sablonneux et pelés coupés par quelques oasis: le gibier y est beaucoup plus rare et la mouche inconnue, mais ne peut-on attribuer son absence à la rareté de la végétation, puisqu'on sait de façon certaine qu'elle ne vit à l'aise que sous les ombrages ? et, en outre, faisant suite au Kanem, à l'est, se trouve une des régions les plus giboyeuses du territoire, le Baliar-el-Ghazal, où elle est aussi inconnue qu'au Kanem et où les tribus Krédas élèvent d'immenses troupeaux de bétail. Dans une étude sur la maladie du sommeil dans la région nigérienne, du D"" Chagnolleau, médecin des troupes
coloniales, se trouvent des observations équivalentes aux miennes : « Seuls les taons abondent, écrit le docteur, et les animaux en sont
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