POSTES DU TERRITOIRE MILITAIRE DU TCHAD
« accablés, mais je note que, malgré l'absence de la tsé-tsé, il y a de « grands animaux dans toute la brousse environnante, »
Sur l'innocuité de la piqûre pour les animaux sauvages il n'y a aucun douteà avoir; il est certain que si le virus leur était mortel,
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le Tchad ne serait pas le jardin zoologique qui stupéfie tous ceux qui y passent.
En définitive, on voit que les ravages de la tsé-tsé parmi les animaux ne nous ont pas appris beaucoup plus sur elle que la mortalité humaine ; il a été impossible jusqu'ici de déterminer exactement ses mœurs, d'établir pourquoi elle vit plutôt dans un endroit que dans un autre, pour quelles raisons son virus est plus mortel dans un cas que dans l'autre ; il faut qu'elle se reproduise avec autant d'activité que sa congénère domestique, car lès violents incendies de brousse doivent, à chaque instant, en détruire des légions. C'est un terrible ennemi, contre les attaques duquel on reste désarmé ; toute incursion dans un de ses domaines avec des chevaux peut avoir des conséquences graves. Des obligations de marches rapides m'ont obligé à y passer : je ne faisais alors mes étapes que de nuit, les mouches piquant surtout la journée ; pendant le bivouac journalier les spahis entouraient les chevaux d'une ceinture de feux ; armés de branchages, les hommes se relayaient par groupes prêts à chasser les mouches qui franchiraient le cercle de feu et de fumée ; les abreuvoirs se faisaient au piquet; si un village se trouvait à l'extrémité de l'étape, les animaux étaient enfermés dans les cases ; malgré toutes les précautions, jamais mon peloton n'est sorti indemne d'un coin à tsés-tsés ; j'évitais un désastre, mais j'ai vu jusqu'au quart de mon effectif manifester les symptômes plus ou moins violents de l'empoisonnement. Un jour j'utilisai pour un joli cheval m'appartenant, dans un secteur réputé particulièrement dangereux où il fallait passer, un procédé recommandé des Arabes : il consiste à frotter entièrement le corps de l'animal de beurre rance mélangé de poudre d'écorce de l'arbuste appelé caïl-cêdra ; le procédé est basé sur la remarque faite du dégoût de l'insecte pour les excréments, les odeurs mauvaises en général ; le fait est signalé par Foà, qui raconte qu'en Afrique australe, pour préserver les bœufs d'attelage de son convoi, il les enduisait d'assa fœtida, de térébenthine ou de pétrole; il ajoute que le moyen ne lui donna pas toute satisfaction ; pour ce qui est de mon cheval, un mois après il présentait les symptômes du nagana et mourait.
Une dernière constatation, pour en finir avec le nagana, c'est qu'il existe alors que la maladie du sommeil est inconnue ; c'est le cas de tout le territoire du Tchad.
Tout en bavardant sur les méfaits de la tsé-tsé, nous sommes arrivés au marché qui se tient sous un vaste hangar. La première chose qui frappe, c'est une diversité de types extraordinaire, conséquence de l'œuvre de Rabah, de ce pirate noir qui fut malgré tout un
homme : parti de l'Orient, des pays à l'est du Dar-Four, il rassemblait de gré ou de force sous ses bannières, partout où il passait, des gens dont il faisait des soldats bu des esclaves ; les mères, les épouses, suivaient. Dix ans ce lion conduisit à la curée son troupeau de loups, razziant tout, faisant sauter les tètes des vieillards, violant les femmes, capturant les enfants, matières d'échange contre munitions et armes avec les marchands de Tripoli. Le Chari a vu la fin de cette rouge épopée aux combats de Kouno et de Koussouri, et on trouve maintenant, dans tous nos centres importants du territoire militaire, des mélanges hétéroclites, comme celui que je vois aujourd'hui, de gens qui ont planté leurs cases là où les a surpris la chute
FiiMMliS SAHAS SAHCLANT UN CHAM1>. (Photo. Bruel. Cliché du Comilé de l'Afrique française.)
de leur sultan ; les Saras, les Kabas, les Niellyms des environs de Fort-Archambault coudoient des Krech, des Bandas, des Djellabas du Nil, des Fellatas, des Arabes de dix familles différentes.
Des marchands Bornouans, les colporteurs, les juifs de l'Afrique centrale, tiennent la plus large place du marché ; leur qualité de sujets anglais ou allemands leur assure le monopole de la vente des soieries, des toiles, des parfums enfermés dans des bouteilles minuscules, des ceintures bariolées, des mouchoirs coloriés, de tout un bric-à-brac à deux sous ; leurs étalages sont le rendez-vous de la haute société féminine : épouses d'Européens, de tirailleurs, de boys. On palpe, on tâle, on déploie, on hume les ellluves des parfums à travers les interstices du bouchon.
Plus loin ce sont les vendeuses : Kabas et Saras à la croupe ensellée, aussi grandes et épaisses ([ue leurs mâles ; une languette d'élofle seulement, du nombril au bas des reins, ou rien du tout sou-
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vent ; Bornoiianes rieuses montrant deux rangs de perles magnifiques dans l'écrin rouge et noir de leur bouche épanouie, la chevelure compliquée très "bouffante sur les tempes, coquettement drapées de pagnes multicolores qui laissent nue l'une des épaules rondes et parfaites; Arabes plus maigres et plus plates, la plupart fort jolies: une grande finesse d'attaches, l'air digne, presque dédaigneux,, beaucoup de race, avec le type judaïque très prononcé ; Fellalas aux seins de Cléopàtrequi pointent en débordant au-dessus du pagne bleu, la peau très claire, sveltes. les cheveux très fins retombant sur le cou, l'air caressant, intelligent, onctueuses, félines, les étoiles du Centre africain. Il y a de tout dans les calebasses ou les paniers devant elles : mil, maïs, ail, piments, herbes pour le couscous, noix de kola, oignons, coton, savon indigène en boules, arachides, haricots, manioc, gomme, puis à côté, des nattes, des marmites en terre, du poisson sec... les mouches s'en donnent à cœur joie
Offres d'un côté, demandes de l'autre, débats, disputes, injures en deux ou trois dialectes différents, c'est un tintamarre à se boucher les oreilles; les gros paiements se font en thalers et la monnaie divisionnaire est représentée par des petits colliers de perles bleues, ou bien il est procédé par voie d'échanges. Le thaler est cette pièce à l'effigie de Marie-Thérèse d'Autriche, un peu plus grande que notre pièce de cinq francs. Comment a-t-elle pénétré dans le centre de l'Afrique, où elle est la seule monnaie courante, et depuis quelle époque? Jamais personne n'a pu me le dire. Sa valeur représentative a été réduite à trois francs. L usure la déprécie d'autant que la gravure s'efface davantage ; elle ne vaut plus rien lorsqu'elle a perdu son soiirra, en arabe son nombril, étymologie aussi obscure que l'origine même de la pièce, car le soiirra désigne la petite fleurette fixée comme agrafe dans les draperies sur l'épaule de Marie-Thérèse.
Dans un certain rayon autour d'Archambault les villages, peuplés de Kabas, de Saras, deNiellims, sont réunis par petits groupes noyés dans les récoltes; l'ensemble couvre un kilomètre carré ou davantage ; la raison de celte disposition a été le souci de se préserver, avant notre occupation, des razzias des marchands d'esclaves. Les bandes venues du Ouadaï, du Baguirmi ou de N'délé ne pouvaient cerner de pareilles étendues ; aussitôt avertis de leur approche, les indigènes trouvaient une issue pour filer dans la brousse voisine. Ou bien, la sécurité plus près du poste a amené le groupement général, sans ordre ni symétrie ; mais alors se manifeste le souci du « chacun chez soi » ; chaque case est entourée d une double enceinte de paillassons semblables à ceux de nos jardiniers, hauts de plus de deux mètres ; les cases en paille, hémisphériques, sont fort bien faites ; elles atteignent trois mètres de hauteur et autant de diamètre.
La latitude de Fort-Archambault marque à peu près la fin de la production du caoutchouc et de l'ivoire qui sont les premières sources de richesse des parties méridionales de la colonie. Le gérant de la petite annexe récemment installée par la société Ouahmé-Nana, que nous avons déjà vue à Fort-Crampel,me ditque depuis huit mois il n'a pu s'en procurer qu'une tonne. Les conditions climatologiques sont la première raison de la pénurie du précieux produit : inondé en grande partie pendant six mois de l'année, le pays est, le reste du temps, condamné à la sécheresse absolue, impitoyable ; en outre, le terrain étant peu fertile, les villages se déplacent souvent ; lorsqu'ils arrivent au nouvel emplacement de leur choix, ils font place nette
GROUPE DE KABAS. — Taille moyenne 1 m. 85.
(Photo. Rkuel. Cliché du Comité de l'Afrique française.)
par le feu qui lèche des surfaces considérables et réduit les lianes à des buissons touffus.
L'éléphant est aussi plus rare, le poids et la qualité de ses pointes inférieurs ; la dernière année, la production de tout le cercle de Fort-Archambault n'a été que de quinze cents kilos d'ivoire.
J'ai passé la plus grande partie de la matinée à causer avec Toureng de ces questions économiques, sociales, administratives que je viens d'ébaucher et qui constituent l'un des côtés les plus intéressants de l'existence de l'officier colonial; j'ai vu éclore celles-ci au début de l'occupation du Tchad et c'est avec un bien grand intérêt que je suis leur évolution.
Kn Afrique centrale parliculièrement, incombent à mes cama-
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rades de l'infanterie coloniale, dans les pays de nouvelle conquête, à la fois les fonctions d'administrateur territorial et celles de chef militaire. La conquête et la pacification d'un pays africain ne sont pas choses faites lorsque plusieurs mois de colonnes, d'opérations militaires, en réduisant ses gens armés, lui ont imposé la soumission : après s'être courbées, le premier effroi calmé, les têtes peu à peu se relèvent, les ferments de révolte germent, les rancunes accumulées éclatent, d'où la nécessité, pendant un temps plus ou moins long après la période purement héroïque, de maintenir des troupes "organisées, un « territoire militaire », pour se prémunir contre les revirements toujours à craindre dansdespays contenus par des poignées d'hommes, et jusqu'à ce que la soumission soit assez complète pour qu'on puisse passer la main aux administrateurs civils avec des troupes spéciales de simple police, les milices.
C'est le point où nous en'sommes au Tchad, et c'est pendant cette période transitoire de petite colonisation avant la grande que s'ouvre pour l'officier colonial un nouveau rôle fort délicat, qui exige de lui une grande somme d'application et d'efforts, une activité incessante physique et morale pour préparer sans secousse et sans crise le passage du régime militaire ^au régime civil ; il a détruit, il lui faut reconstituer; il a fait la conquête, il la développe et il l'assure; il combine les deux actions de la force et de la politique; il doit être successivement topographe, recenseur, collecteur d'impôts, surveillant de travaux ; il lui faut reconnaître les ressources du sol, assurer sa remise en exploitation, la reconstitution de la population, étudier et satisfaire les besoins sociaux des peuplades soumises, rendre la justice.
Mes attributions de cavalier mis à la disposition du commandant du territoire militaire du Tchad ne comportaient pas ce genre de fonctions ; sur ma demande, elles m'ont été confiées et furent pour moi d'un grand intérêt, la source de nombreuses satisfactions. Je vois poindre la critique qui m'a été faite souvent déjà : « C'est là un double rôle qui ne paraît guère convenir à un officier... Et le métier militaire, qu'en faites- vous ?. .. »
Je répondrai : « Trouvez-vous que la qualité première d'un officier consiste dans l'aptitude parfaite à commander dans la lettre expresse des règlements militaires l'unité qui lui est confiée ? 11 a, aux colonies africaines, un outil merveilleux pour s'entretenir : l'unité composée de soldats sénégalais, soldats de métier, soldats de cœur ; le rôle de l'officier peut et doit rester sur le même plan que celui d'administrateur ; pourquoi les fonctions administratives impliqueraient-elles l'abandon du terrain de manœuvres ?... Vous admettez bien, en outre, la haute valeur de ces qualités : l'esprit de décision, l'activité,
le sang-froid, la promptitude de coup d'œil, l'endurance, l'initiative, le jugement de bon sens ? Quelle meilleure école pour les acquérir ouïes perfectionner, que cette existence du chef territorial, aux prises constamment avec les difficultés suscitées par les hommes et les éléments, les périls, les privations, la responsabilité dans les postes de territoires d'occupation toujours très restreinte, éloignés les uns des autres de cent, deux cents kilomètres souvent, où Ton demeure plusieurs mois sans voir physionomie d'Européen. Quel moyen de tremper un caractère, d'entretenir l'activité, quelle plus noble tâche pour l'homme d'action ! C'est cette école qui fait un chef du plus petit sous-officier ; c'est bien ce qu'en espéraient les glorieux créateurs du rôle de l'administrateur militaire, les Bugeaud, les Lamoricière, les du Barail ; à cette besogne on peut, pour employer l'expression de l'admirable chef colonial qu'est le général Lyautey, se « décaporaliser » un peu, se « démilitariser » certes non.
Le système de notre occupation militaire au territoire du Tchad, — au Tchad, comme nous l'appelons en abréviation, — repose, pour sa reconstitution et sa mise en valeur, sur les bases données par le général Gallieni et que la pratique a déjà sanctionnées ; ses trois organes sont, du petit au grand : le secteur, le cercle, le territoire.
Le secteur correspond à l'étendue de pays que peut tenir un peloton ; un lieutenant en est généralement le chef.
Le cercle est la réunion de plusieurs secteurs, en général trois ou quatre, sous le commandement d'un capitaine ou d'un lieutenant disposant d'une compagnie ; il en existe cinq au Tchad : les cercles de Fort-Archambault, de Melfi, de Fort-Laniy, du Kanem, de Bokoro.
Le territoire, sous les ordres d'un colonel, est la clef de voûte, l'organe qui concentre l'action politique, économique et militaire, fond l'action particulière des secteurs dans l'action d'ensemble, coordonne leurs elï'orts ; c'est en somme une autre lieutenance du gouvernement général de Brazzaville", le siège en est Fort-Lamy, en face de l'embouchure du Logone, sur le Chari .
Nous assurons l'occupation de ce Territoire militaire, d'une superficie égale à celle de la France, avec un bataillon à quatre compagnies, un escadron de cavalerie et une batterie d'artillerie, soit un millier de soldats indigènes et quatre pièces de 80 de montagne. 11 est devenu de tradition en France de vouloir celer au pays, par des notes sériées et mitigées, la vérité sur les événements coloniaux ; on pense ainsi diminuer l'importance des faits et rassurer l'opinion ; et c'est d'après la môme tradition que nous opérons nu moyen de « petits paquets » (jui créent un danger permanent pour
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les faibles effectifs auxquels on confie la mission déjouer le toujours gros jeu de précurseurs.
25 septembre. — Le capitaine Cellier et de Villeneuve sont partis ce matin pour Fort-Lamy ; le boat qui les a emportés était trop petit pour nous contenir tous les trois et je suis resté, ayant eu, hier encore, une alerte malgré la double dose de quinine que j'ingurgite chaque jour, de quoi me rompre le tympan ; je profiterai d'une autre baleinière attendue incessamment. Je leur ai dit au revoir, mais à quand ? Où nous retrouverons-nous, nous reverrons-nous seulement?
Aucunes nouvelles du commandant Julien ni des camarades restés en arrière.
28 septembre. — Après celte halte de cinq jours, la seule fortunée depuis Bangui, à mon tour j'ai quitté Toureng. Seul sous le chimbek, j'ai les coudes à l'aise. Repos, laitage, vivres frais, ont fait leur œuvre; me voici daplomb encore ; ce matin mon bout de glace, avec une barbe hirsute et de grandes zébrures de soleil, ne m'a plus montré que le léger cercle de bistre autour des yeux accusant les révolutions de la bile trop longtemps amassée; la fièvre n'aura fait, je l'espère, que souffler sur moi comme la tornade sur la brousse.
Le boat suit d'une rive à l'autre, au hasard de la profondeur, les sinuosités du bief, dont les expansions successives varient de huit cents à douze cents mètres, communiquant par des défilés étroits ; l'ensemble du fleuve, vu d'un ballon, donnerait sans doute l'impression d'une succession d œufs gigantesques de diverses grosseurs joints bout à bout.
Mon équipage est un mélange d'Arabes et de Baguirmiens, grands, osseux, le type affiné sous la teinte noir de jais; deux ou trois tatouages en long et parallèles sur le front et les joues ; chez la plupart la tête est rasée complètement, à l'exception de la touffe qu'Allah impose à tout bon croyant pour l'enlever plus facilement dans son paradis, l'heure venue ; chez d'autres il ne subsiste que quelques figures fantaisistes inspirées des caprices de l'artiste capillaire : c'est ainsi qu'une boîte crânienne est cerclée tout au sommet, tandis qu'une autre est couronnée en son milieu ; sur des pariétaux ont été tracés de petits parallélogrammes, ou bien du front à la nuque se dessinent des languettes en méandres triangulaires ou quadrangulaires, ou seulement une étroite crête. Il ne reste plus, en somme, au-dessus des épaules, qu'une boule qui semble avoir été passée au noir de fumée. Et pareilles modes se sont implantées dans un pays où la calvitie est à peu près inconnue !
lout ce monde est d'humeur charmante; on bavarde, on crie; on pouffe en se contant des grivoiseries, ce qui me procure le plaisir de constater que je n'ai pas oublié mon arabe ; mais on ne pagaie guère; je suis obligé de me gendarmer constamment. La lenteur du courant aidant, - la grande faiblesse de pente du Chari est un fait
nous
remarquable dont baromètres et hypsomètres tout foi, voguons au petit train de trois à quatre kilomètres à l'heure.
L'éloignement des berges rend beaucoup plus rares les attaques de la tsé-tsé ; mais ce qui trouble bien ma quiétude, c'est le fumet dont la moindre brisette emplit mon réduit; comme la place ne manque pas, les hommes ont installé à l'arrière une caisse remplie de sable