‹ De Bordeaux au TchadChapitre 9 sur 23 · LE PORTAGE · texte numérisé non relu

LE PORTAGE

(Cliché de la Dépêche Coloniale,)

le dos l'anéantissement de populations entières. Une pratique inhumaine et révoltante ! s'est-on écrié, qui a semé les lignes d'étapes terrestres, et celle-ci en particulier, de squelettes humains. Voici plusieurs fois que j'y passe, je n'y ai jamais vu trace de squelette et, réellement, ce que j'y ai connu du portage ne me l'a nullement montré barbare ou dégradant, pas plus que je ne me suis rendu compte des raisons pour lesquelles il aurait pu être si mortel. On le pratique ailleurs qu'en Afrique ; à Madagascar, la charge-type est de quarante-cinq kilos ; en Indo Chine, les porteurs sont

encore plus vigoureux, leur charge est de cinquante à soixante kilos ; ici on s'est préoccupé moins encore de la résistance physique des indigènes que de leur maladresse, et on l'a réduite à vingt-cinq, au plus trente kilos ; la distance qu'on leur impose avec ce poids excède rarement cinquante kilomètres en quarante-huit heures et sur une piste où presque partout le feuillage des arbres est capable de faire écran ; je les ai toujours vus bien traités ; leur aspect n'a rien qui inspire la pitié ; il y a parmi eux beaucoup plus de sujets gras et dodus que de malingres ; dans le bas Congo, avant la construction de la voie ferrée de Matadi, on a attribué la mortalité des noirs'soumis au portage à l'abus de l'alcool dont ils se seraient saturés ; c'est le premier de nos vices auquel ils s'acclimatent, mais ceux qui nous occupent n'ont pas encore goûté de cette façop à notre civilisation ; la bouteille d'eau-de-vie chçz eux est pour le moment aussi rare que le cuissot de viande fraîche. J'ajouterai que j'ai été très frappé de voir, à Krébedjé, un groupe d'indigènes habitant les environs du poste et qui en sont arrivés à se créer des besoins, venir demander si on ne pouvait les employer comme porteurs pour gagner une pièce d'étoffe ou de quoi en acheter une à la factorerie voisine du poste, et on me dit de divers côtés que ce n'est plus là un exemple isolé.

Cette contrée entre Fort-de-Possel et Fort-Crampel est très peu connue ; les administrateurs sont les premiers à vous le dire, ils sont si peu nombreux et tellement pris par le service absorbant des passagers et du ravitaillement qu'il leur devient à peu près impossible de s'occuper d'exploration et de recensement ; on en est donc réduit pour la plupart des renseignements aux dires des noirs auxquels, habitués qu'ils étaient à ne rien faire, l'obligation du portage a évidemment représenté un effort inouï et qui sont, par conséquent, intéressés à peindre la situation sous les plus sombres couleurs ; c'est ce qui fait que je me suis demandé si on n'avait pas mis à son compte beaucoup de dégâts de la maladie du sommeil ou de la variole qui sévit constamment. Tout ce que je viens d'émettre là n'est pas pour faire l'apologie du portage, mais pour indiquer seulement les raisons qui me font croire à l'exagération de ses méfaits ; enfin, s'il faut le considérer comme un mal, on reconnaîtra que dans une région où tous les moyens de transport faisaient défaut, il était un mal nécessaire, sous peine de renoncera l'œuvre colonisatrice. Il a des résultats néfastes indéniables, dont le premier est de faire de nos administrateurs de véritables sergents recruteurs, alors que leur •intelligence et leur activité pourraient être employées de façon tellement plus utile ; il a créé le désert très loin autour de cette route que nous allons suivre ; les indigènes se sont reculés aussi loin

qu'ils ont pu, jusqu'à ce que d'autres populations les arrêtent. C'est une cause de retards souvent considérables pour le personnel du territoire militaire du Tchad ; en ce qui me concerne, le temps moyen qui m'a été nécessaire au cours de mes difFérents voyages pour gagner l'un des terminus de la ligne est de vingt-six jours, vingtsix jours pour couvrir dix étapes d'un total de deux cent soixante et un kilomètres ; de plus, cette fuite des naturels a eu comme contre coup pour eux-mêmes, qu'aujourd'hui, lorsqu'ils sont réquisitionnés pour cette dîme du portage, le trajet de leur village au poste requérant et vice versa représente un laps de temps double ou triple de celui qu'ils emploient avec leur charge sur la tête et, surtout à l'époque des semailles et des récoltes, cette perte de temps est des plus regrettables.

Pour le moment, pendant sept mois de l'année et en saison sèche, voyageurs et colis passent par toutes les étapes que j'indiquais plus haut. Chaque équipe de porteurs en fournit deux. Les postes des M'brous, de Krébedjé, des Ungourras etdeNana, où se font les changements des équipes, sont sous le commandement d'un membre de l'administration ou, à défaut, d un gradé de la milice ", un ou deux miliciens gardent les autres.

Lorsque la saison des pluies a grossi le cours de la Kémo et de son atïluent la ïomi, et dans le but d'adoucir les exigences du portage, on met en route les Européens avec leurs bagages les plus indispensables, six à huit charges, par la ligne d'étapes ; tout le reste est transporté en pirogue jusqu'à Krébedjé : une pirogue de moyenne taille, conduite par dix hommes, pouvant être chargée d'une tonne environ, soit trente-cinq charges du poids de vingt-cinq à trente kilogrammes, on voit que l'économie des porteurs est sérieuse. En revanche, la perle de temps est grande, car si, pour aller de Possel à Krébedjé, il faut, par le sentier, cinq jours en comptant un jour de repos aux M'brous, douze à quinze sont nécessaires jiux pirogues pour arriver au même point par la ligne d'eau, avec de gros risques de chavirage ou tout au moins d'inondation des caisses. Larges de vingt à vingt-cinq mètres, très sinueuses, encombrées de débris de toutes sortes, la Kémo et la Tomi ne constituent donc comme voie de communication qu'un pisaller.

Le lendemain de notre arrivée, j'ai passé, avec M. Landre, une partie de la matinée à visiter l'installation, de l'autre côté de la Kémo, d'un assez fort troupeau, une soixantaine de bœufs et vaches : c'est tout ce qu'on a pu conserver de quelque quatre à cinq cents animaux venus du Tchad depuis cinq à six ans.

Ces essais d'importation de bétail, toujours à l'ordre du jour, cous-

bordeaux

tituent l'une des questions les plus importantes en même temps que des plus intéressantes dont on s'occupe dans la colonie du Congo français.

Dès les premiers temps de l'organisation de notre territoire militaire du Tchad, — 1900-1901. — le gouvernement de la colonie se préoccupa de faire bénéficier les régions du Gribingui, de l'Oubangui et du Congo du bétail et des chevaux qui sont la principale richesse des musulmans pasteurs. Multiples étaient les raisons qui inspiraient le désir de l'importation de ces animaux : avant tout, la nécessité de pourvoir de viande fraîche les Européens, fonctionnaires et commerçants, condamnés, on l'a vu, à ne vivre guère que de produits conservés sous un climat déjà dangereux ; d'autre part, la présence de chevaux devait être partout très utile, en facilitant les relations entre les postes presque tous fort éloignés les uns des autres et en évitant aux administrateurs la fatigue de longues tournées à pied ; son plus grand besoin s'en faisait sentir sur cette ligne d'étapes de Fort-de- Possel à Fort-Crampel où il devenait possible de remonter les nombreux Européens qui constamment j' circulent, souvent malades ou anémiés par un long séjour ; elle pouvait aussi remédieraux funestes conséquences du portage ; enfin l'implantation de chevaux et de bétail faisait espérer à juste titre une aide puissante à l'œuvre politique et économique en semant un intérêt dans l'existence de ces malheureuses populations et en supprimant peut-être ainsi parmi elles l'anthropophagie.

Pour aboutir à ces résultats si tentants, le problème est ardu ; et tout d'abord la distance : entre Fort-Lamy, région la plus septentrionale du territoire militaire du Tchad d'où partent les animaux, et Fort- Crampel, premier poste à approvisionner, mille à douze cents kilomètres ; entre ce même point de Fort-Crampel et les régions les plus méridionales du Tchad, Melfi, Laï, le Bahar-Salamat, sept à huit cents kilomètres . Les différents groupes d'animaux partis, soit de la rive droite, soit de la rive gauche du Chari, doivent joindre en premier lieu Fort-Archambault, après quinze, vingt, vingt-cinq jours de route, suivant le point de départ.

A Fort-Archambault la nécessité s'impose du changement des cadres de conduite ; il serait, en effet, impolitique d exiger de musulmans à peine soumis un long voyage au milieu de peuplades complètement dissemblables en ce qui touche à la religion, au langage, aux mœurs, à l'existence matérielle ; il faut se résoudre à faire passer les troupeaux après quelques jours de repos, des mains de pasteurs experts dans les soins nécessaires, à celles d'indigènes du cercle de Fort Archambault que l'existence dans leur région de quelques chevaux et quelques cabris seulement fait évidemment peu propres à

remplir la mission réclamée d'eux. Sous la conduite de ces nouveaux guides, les animaux exportés se remettent en marche vers Fort- Crampel en empruntant une piste toute proche de la rivière Gribingui pour simplifier la question des abreuvoirs. Un minimum de vingt étapes est nécessaire à un troupeau placé dans ces conditions pour gagner Fort-Crampel ; quand il y arrive, les fatigues d'un mois et demi de route ou davantage, l'absence de soins intelligents, le changement de climat, de pâturages, ont amené un déchet déjà considérable ; les survivants sont remis en marche pour être répartis dans les postes de la ligne d'étapes et sous la conduite d'autres indigènes encore ; les mêmes facteurs de déchet subsistant, les pertes augmentent de jour en jour.

En définitive, depuis 1901, elles ont été de 70 à 80 ^ M. Landre vient de me montrer la plus grande partie des survivants ; F'ort-de- Possel en a été le réceptacle parce que Ton a remarqué que c'était le point où le bétail a toujours le mieux résisté ; il y a quelques bêtes qui y vivent depuis cinq et six ans ; comme chevaux il n'existe que le sien ; il y en a deux ou trois autres à Krébedjé et autant à Nana et à Fort-Crampel. On n'a essayé qu'une seule fois, en 1902, de faire parvenir pour la consommation une trentaine de bœufs, d'abord par voie de terre jusqu'à Bangui, puis par chaland jusqu'à Brazzaville ; la moitié seulement y est arrivée.

Certainement ces résultats malheureux des efforts d'importation sont imputables en partie aux causes dont j'ai parlé plus haut, mais il en existait une autrement grave et que l'on n'a connue que fort tard : la piqûre de la mouche tsé-tsé. J'ai dit qu'il y a un an l'attention s'était portée d'une façon spéciale sur ce fléau du Congo, la maladie du sommeil ; les recherches ont abouti à cette conclusion entre autres que l'agent propagateur du terrible mal, la tsé-tsé, servait également de véhicule à un virus mortel aux animaux ; sans doute, dès que nous nous sommes établis au Tchad, nous avons appris des indigènes que, dans quelques régions, à cause de la présence d'une certaine mouche, les troupeaux ou les chevaux ne pouvaient pas vivre*, mais les soucis d'une occupation militaire à ses débuts ne permirent pas une enquête sérieuse ; de plus, la tsé-tsé est relativement rare au Tchad, alors qu'elle pullule dès qu'on arrive vers le Gribingui.

Voilà posé le problème avec toutes ses diflicultés ; sont-elles insurmontables ? Faut-il renoncer à toutes lès espérances que permettait de concevoir cette importation d'animaux ? — Certainement non, à mon avis. La cause principale de la mortalité est la tsé-tsé; tout animal infecté par sa piqûre meurt dans un délai plus ou moins long, et à de rares exceptions près c'est un fait certain, mais ce qui est non

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moins certain, on le sait par les observations des commandants de poste, par celles des voyageurs, — j'aurai l'occasion de le l'aire constater bientôt, — et surtout par les dires des indigènes, c'est que la tsé-tsé n'existe pas partout, qu'elle se localise à certains endroits : dans le territoire militaire j'ai commandé pendant de longues périodes des détachements nombreux de cavalerie au Kanem, au Dagana, jamais je n'y ai eu un cheval infecté ; par contre, des obligations de marche en colonne m'ont fait passer dans les parages de la lagune Fitri ; immédiatement j'ai constaté les signes bien caractéristiques de la piqûre de la mouche et j'ai perdu des chevaux. Mes camarades qui ont été à la tète du poste de Melfi savent qu'alors que tous les animaux s'y portent bien, il ne faut pas songer à se rendre en tournée avec un cheval du côté de Boli, qui n'est qu'à une quarantaine de kilomètres, ce serait le condamner. Je pourrais multiplier les preuves en ce qui concerne le territoire du Tchad, où les postes sont nombreux, changent assez souvent d'emplacement, où les indigènes pasteurs sont les premiers intéressés à connaître les endroits fréquentés par la tsé-tsé ; on ne connaît pas ses domaines dans la région du Gribingui parce que la population y est très clairsemée, qu'elle ne possède pas d animaux, que les postes y sont très rares ; c'est là qu'il y a un travail, un gros travail certes, à fournir ; mais le jour où on y aura repéré, tout comme au Tchad, les secteurs dangereux, il ne sera pas bien dilïîcile de tracer une route sûre pour faire arriver les animaux indemnes dans ceux des postes de la ligne Crampel-Possel que l'on sait exempts de danger ; sans doute, il faudra se ménager d'autres garanties de succès : établissement de nombreux gîtes d'étapes avec abris, abreuvoirs, réserves de fourrages et de grains, voyages à toutes petites étapes, de nuit, avec des conducteurs sûrs et surtout intéressés à la réussite de leur mission par Tappàt de bonnes récompenses, etc. ; les postes garnis^ il restera à faire petit à petit le même travail de découverte dans leurs environs ; on peut bien compter aussi que dans quelque temps les travaux des « missions de la maladie du sommeil » aboutiront à des mesures prophylactiques contre la tsé-tsé, tout comme il en a été pour le moustique ; enfin il y a un exemple fort encourageant : c'est celui des pères delà mission de la Sainte-Famille, située aune petite journée de F^ort-de-Possel surl'Oubangui : depuis huit ans ils y ont acclimaté une centaine de bœufs, une trentaine de chevaux et d'ânes, plusieurs centaines de moutons et de chèvres ; tous ces animaux, importés des régions du Tchad ou de celles à l'est de Fort-Crampel, se portent bien dans des écuries et des élables bien conditionnées, aérées, appropriées au pays. Le pèreMoreau, qui esta la tête de la mission, a donné tous ses soins à l'établissement de bons pâturages ; il a implanté quelques nouvelles

herbes iourragères : en saison des pluies, les animaux sonl nourris avec du loin récolté à la bonne époque.

Ce qui prouve que la question continue à être l'objet de toute la sollicitude du gouvernement du Congo, c'est que M. Merwart, lieutenant-gouverneur de rOubangui-Chari, vient d'annoncer à son passage qu'un crédit annuel de douze mille francs était ouvert au commandant de Fort-de-Possel pour la création et l'entretien d'une ferme modèle où seront soignés les animaux arrivés sains et saufs et où il sera tenté des essais d'acclimatation de plantes fourragères d'Europe.

M. Landre me dit que nous sommes à Possel pour quatre jours au moins ; les villages les plus rapprochés ont fourni récemment un contingent de porteurs et il a été obligé de faire chercher les nôtres à plus de deux journées de marche.

Nous occupons notre temps à remettre de l'ordre dans les bagages, à répartir effets et vivres en charges de vingt-cinq kilos. Il a fallu organiser un vaste séchoir, tout se ressent encore de l'inondation de rOubangui ; même nous avons constaté de nouvelles perles.

Depuis deux jours, je sentais sous le pied gauche des démangeaisons continuelles avec sensation de brûlure ; j'ai fait passer une inspection par Tourgou... Je m'en doutais, c'est une puce chique qui a établi là son domaine. Cette puce chique (piilex pénétrons, l'appellent les naturalistes) est encore un fléau du Congo : c'est un insecte assez semblable à la puce ordinaire, un peu plus petit et qui vit habituellement dans le sable ; mais, quand la femelle a été fécondée, elle se met en quête d'un pied humain pour y déposer ses œufs en sécurité ; rarement elle cherche plus haut ; le plus souvent elle va se loger entre les doigts ou dans le voisinage des ongles, où la peau est plus tendre.

Une fois qu'elle a pratiqué son gîte, elle pond les œufs qui sont contenus dans une poche de la grosseur dun pois ; la puce ellemême devient alors presque imperceptible. Au moment où elle pénètre, le sujet ne ressent pas de sensation douloureuse, mais au bout de quelques jours il se forme un abcès qui occasionne de cuisantes démangeaisons. Pour se préserver de ces désagréables bestioles, qui pullulent, il est indispensable de se faire visiter les pieds chaque jour.

Quand le boy en a découvert une, il s'arme d'une épingle et soulève la peau tout autour du nid; puis il l'enlève, en ayant soin de ne pas crever la poche aux œufs.

Les pieds nus des indigènes offrant à la chique un terrain d'opérations autrement accessible, elle leur accorde ses préférences ; aussi voit on dans tous les coins des groupes de patients accroupis, une jambe en Tair, les poings aux fesses, s'opérant à tour de rôle.

Ce petit animal est un cadeau des Américains ; ils nous avaient déjà donné le phylloxéra en France en 1868 ; récemment, ils nous ont encore doté du mildiou ; les premières chiques — j'emprunte le détail à M. deMandat'Grancey, qui conta de façon si spirituelle un voyage à Brazzaville — débarquèrent en 1872, au port portugais d'Ambriz, un peu au sud de l'embouchure du Congo, portées là par un navire venant du Brésil où il avait pris comme lest du sable dont il se débarrassa à l'arrivée en le jetant sur la plage. Les chiques se multiplièrent, au grand dommage des pieds des nègres, qui ne comprenaient rien à ce qui leur arrivait ; puis, après s'être propagées sur le littoral, se mirent à faire en sens inverse le voyage de Stanley; en 1885 on signalait leur apparition au Stanley-Pool, en 1892 au lac yictoria et en 1897 à Bagamoyo, sur la côte est ; elles avaient traversé l'Afrique en moins de trente ans. Les voici, à présent, qui veulent en faire autant sur l'itinéraire de la mission Foureau-Lamy : ainsi en 1904, à mon premier voyage, on ne les rencontrait guère au delà de Fortde-Possel ; aujourd'hui, il paraît qu'elles sont rendues à Fort- Archambault ; en moins de trois ans elles ont donc couvert dans cette nouvelle direction environ sept cents kilomètres : nul doute qu'à bref délai, elles gagnent les zones sablonneuses du lac Tchad, et là, comme bien l'on pense, elles vont se reproduire à cœur joie ; il faut donc s'attendre à les voir apparaître au premier jour sur le littoral algérien. Il n'est pas douteux que de sa liaison déjà réalisée, côté ouest, avec le pays noir, cette malheureuse Algérie ne récolte bientôt aussi la .maladie du sommeil, le ver de Guinée et d'autres maux encore", il est vrai qu'elle se vengera, ce n'est pas moins certain, en inoculant aux nègres la typhoïde, la tuberculose, la scarlatine, la gale et tutti quanti qu'elle doit à son voisinage avec les gens d'Europe et dont les bacilles n'ont pas encore trouvé le chemin des tropiques.

Nos porteurs et les pagayeurs sont là ; nous partirons demain matin. Nouvelle accueillie avec joie; le temps n'en finit plus dans cette inaction sous un toit de paille. Tout de suite nous avons commencé le chargement de nos caisses dans la pirogue qui les portera à Krébedjé par la Tomi,un tronc misérable d'une dizaine de mètres, avec des fissures plein le fond mastiqué à la terre glaise encore. Seize charges seulement partirontavec nous deux : les lits, les tentes, des caisses de vivres et de linge.

DE FORT-DE-POSSEL A FORT-CHAMPEL 135

Cet après-midi est arrivé le capitaine Cornet, de l'inlanterie coloniale, venant du Tchad et rapatrié : il nous ^ donné des nouvelles fraîches du territoire militaire; il était en service dans le Kanem, au nord du lac, et a quitté son poste il y a deux mois, après avoir pris part, en février-mars, à une colonne composée d'un détachement de méharistes et d'un peloton de spahis, mon ancien peloton, qui s'est emparé de la Zaouia d'Aïn-Galakha, dans le Borkou ; du côté de l'est, vers le Ouadaï, il y a eu aussi des affaires sérieuses. Pendant deux heures nous avons mis à contribution le capitaine Cornet pour quantité de détails. Comment ne pas avoir uft mouvement d'humeur contre notre locomotion retardataire ? Partir vite, briller des étapes ! Trouverons-nous encore sans cela de la besogne à faire !

18 août. — Nous voici en route pedibus cum jambis sur le sentier qui mène à la première étape, Botinga. La piste est bonne, de largile et un peu de sable avec des afïleurances de ce grès ferrugineux qu'improprement les profanes appellent latérite. On a débroussé à droite et à gauche, mais les tronçons des herbes et des joncs sont tellement acérés que le sentier seul est praticable ; on y marche à la file indienne.

J'ai fait passer les porteurs devant. Chacun a, suspendueà l'épaule, une besace contenant des vivres, plus un briquet, du tabac en rouleaux, une pipe en terre avec tuyau en fer et un couteau de jet : c'est une lame de fer de quarante à cinquante centimètres recourbée en crosse à l'extrémité ; la partie droite de la lame est garnie de deux branches perpendiculaires. D après renseignements, l'arme, au combat, est destinée à être envoyée dans les jambes des adversaires.

Quelques-uns vont à tout petits pas, d'autres à grandes enjambées, d'autres trottinent, le postérieur ensellé, les jarrets fléchis. Tous ont le cou rentré dans les épaules, tassées sous le poids de la charge qu'ils maintiennent successivement avec la main droite ou gauche, le bras qui est libre s'agitant en balancier pour aider la marche. De temps à autre, ils échangent leurs charges ; il est remarquable qu'ils préfèrent porter trente kilos sous un petit volume que vingt sous une forme allongée ; les sacs contenant les lits et les tentes, par exemple, ont le moins de succès. Je les laisse libres d'aller à leur guise, de s'arrêter où et quand ils veulent, au lieu de leur imposer la marche en groupe avec halte au commandement ; je me suis toujours bien trouvé de cette méthode et jamais il ne m'a manqué une charge à l'arrivée.

Les boys suivent, portant nos fusils ; de Villeneuve et moi en

arrière-garde. Il y a eu tornade celte nuit ; de la terre mouillée s'élèvent des relents de moisi; la chaleur est tellement humide que les hommes sont en nage et nous aussi.

Il existe un changement très frappant dans la végétation arborescente ; les arbres ne dépassent plus une dizaine de mètres, excepté sur les berges des petites rivières que nous franchissons fréquemment, affluents de laKémo ou de la Tomi. Beaucoup d'espaces broussailleux ou avec de grandes herbes. Des quantités de termitières, isolées ou adossées à des troncs d'arbres, les unes très hautes, deux à trois mètres et de forme conique, d'autres affectant celle de colonnettes ou encore, ce sont les plus nombreuses, ressemblant à un volumineux champignon. Mais on ne voit pas ici les groupements bien curieux que j'ai trouvés dans le pays des N'gamas, au cours d'un voyage que j'y fis en 1904, en allant de Fort-Crampel à Fort-Archambault : des centaines de cônes très élevés, couvrant des étendues d'un kilomètre carré, donnant tout à fait 1 impression d'un gigantesque cimetière.

Odieuse, la bestiole architecte de ces édifices ; j'ai dit son goût pour les traverses de chemin de fer et les poteaux télégraphiques ; tout lui est bon ; c'est inouï : déposez une caisse en bois sur le sol d'une case, le lendemain vous la trouverez sans fond ; suspendez un fusil par sa bretelle à un poteau de soutien du toit, peu d heures après 1 arme sera par terre ; laissez des vêtements à sa portée, vous n'en recueillerez plus que des loques. Les voilà, les vraies bêtes féroces des tropiques ! Ce qui permet de se mettre en garde contre ce formidable appétit, c'est qu'aussi prévoyantes que les congénères d'Europe, les fourmis d'ici ne s'attaquent jamais à une proie sans avoir maçonné dessus des galeries où elles emmagasinent le produit du travail de leurs mandibules; le procédé de sauvegarde qui découle de celte habitude est de placer les caisses sur des bouteilles dont la surface lisse ne leur permet pas de grimper ; des bouteilles encore, enfilées sur des baguettes, servent de porte-manteaux ; on préserve ses papiers sur sa table au moyen des mêmes protecteurs.

Les monticules de formes diverses que je décrivais ne sont que les déblais rejetés pendant les travaux de terrassements des galeries souterraines qui s'étendent à dix et quinze mètres de la périphérie.

Je lisais que, dans un port des Indes, un vaisseau de bois ayant coulé subitement, on s'aperçut un peu tard que les termites en avaient rongé la plus grande partie du fond. A la Rochelle débarqua un jour une de leurs colonies qui avait pris passage en même temps que la cargaison de marchandises sur un paquebot venant d'Afrique. Fort embarrassée une fois à terre, elle s'avisa d'aller se logera la préfecture même. Elle jeta son dévolu sur les sous-sols qu'elle mina,

puis grimpa jusqu'à la salle des Archives. Lorsqu'on s'avisa de la présence des émigrants, il était trop tard ; on ne retrouva que des papiers réduits en débris spongieux; l'archiviste en fit une maladie.

Après nos deux mois de voyages sur l'eau nous manquons totalement d entraînement. Près de cinq heures pour faire vingt-deux kilomètres ; à l'arrivée, vers midi^ les jambes nous rentrent dans le corps, nous sommes cuits, et à plat ventre nous happons avec délices l'eau claire qui coule au pied du poste.

Décrire Botinga n'est point long, et c'est décrire tous les autres petits postes de la ligne : deux cases pour les passagers, une ou deux pour les miliciens-gardes, un hangar-abri à l'usage des porteurs. Ces constructions, en torchis et paille, entourent une cour centrale au milieu de laquelle est le mât de pavillon; autour, des plantations de manioc et d'arbres fruitiers. Tout cela, il faut le dire à la louange des administrateurs, bien entretenu et bien organisé. Des corneilles à ventre blanc et de grands vautours chauves font la corvée de quartier, les unes sautillant, les autres avec des allures hypocrites et se dandinant lourdement : ils visitent tous les coins, où ils font place nette, attablés par couples autour des détritus de toutes sortes ; courez-leur après, ils marchent quelques pas très dignes, avant de prendre leur vol et se redressant comme froissés dans leurs prérogatives de familiers de l'endroit. Aux heures les plus chaudes du jour, tout ce monde puant va digérer sur les branches mortes des arbres de l'esplanade qui prennent l'aspect de grands perchoirs à dindons, animaux dont les vautours au repos ont tout à fait les formes.

19 août. — Le sentier, tordu comme un grand serpent blanchâtre, se faufile en détours innombrables ; il pique à droite, à gauche, caprices bien inutiles le,plus souvent et incompréhensibles ; ici il dessine une boucle de cent pas pour éviter une souche ; plus loin, il s'enfuit au fond d'un ravin et escalade sans désemparer l'autre côté. La végétation arborescente alterne avec des prairies humides ou de la brousse sèche, au-dessus de laquelle des débris d'arbres calcinés dressent çà et là leurs bras noirs décharnés, rongés par l'incendie.

Cette question des incendies allumés par les indigènes a été l'objet de nombreuses controverses : on ne peut encore leur reprocher, dans le Gribingui, comme au Sénégal et au Soudan, de détruire les poteaux télégraphiques ; mais il est certain qu'ils appauvrissent un pays, détruisent beaucoup d'essences commerciales, modifient en mal le régime des eaux ; d'autre part, il faut dire, pour la défense de

l'indigène, que, très mal armé, il est obligé d'y recourir pour la chasse, pour créer l'emplacement de ses villages etde ses plantations dans un paj's à végétation intense ; et puis, les reptiles et les insectes malfaisants y sont en tel nombre que, vraiment, on peut se demander comment les noirs y résisteraient si le feu n'en détruisait d'énormes quantités.

Les arbres en lisière de Tincendie qui n'ont pas été entièrement la proie des flammes et repoussent ensuite, rachitiques, subissent une modification curieuse : ils se font une véritable cuirasse d'une écorce étrangère à leur essence vivant en condition normale ; cette nouvelle enveloppe est bosselée, rugueuse, de teinte rougeâtre. Dans les secteurs incendiés les restes du tronc calciné vivant toujours par les racines plongées dans un sous-sol humide poussent des rejetons qui s'élèvent, sous l'influence de la saison des pluies, jusqu'à deux mètres de haut en une seule saison et forment cette brousse que nous rencontrons à chaque instant et qui disparaîtra bientôt sous la morsure d'autres feux.

Nous avons traversé, au cours de notre étape, trois rivières coulant vers la Tomi dans des sillons profondément entaillés, larges de trois à six mètres, à pente rapide des deux côtés ; les galeries qui bordent ces rivières ont encore la splendeur de celles des bassins du Congo et de l'Oubangui ; on y retrouve des arbres de trente et quarante mètres de hauteur, avec le rnême enchevêtrement de lianes dont beaucoup donnent du caoutchouc. Ces galeries dépassent rarement deux cents mètres de large ; des palmiers, des plantes grasses, des fougères vivent sous ce couvert imposant où quelques rayons seulement filtrent à travers les blessures du feuillage ; les oiseaux y piaillent à toute gorge, des compagnies bruyantes de singes jouent à Tescarpolelte ou, graves, se font mutuellement toilette ; d'autres nous comblent de grimaces ; il y en a de roux et de tout noirs avec un grand manteau de poils blancs ; de gros rats passent leur frimousse à travers les racines. La vie est concentrée là, et ce n'est pas un contraste peu frappant avec le terrain avoisinant ; ce sont les endroits préférés de nos grandes haltes, ceux où nous pouvons jouir d'un peu de fraîcheur pendant que les porteurs se livrent à de complètes et copieuses ablutions. Un ponceau branlant est jeté sur le lit, fait de rotins posés sur un cadre que supportent des pieux fourchus, le tout attaché avec des lianes.

L'absence ou du moins la grande rareté de la grosse faune, ici encore, n'a pas pour cause la fréquentation de la piste ; les premiers explorateurs de ces parages n'y ont jamais signalé l'abondance inouïe d'animaux de toute espèce qui stupéfie à chaque pas le voyageur quittant Forl-Crampel pour remonter le Gribingui et le Chari jus-

qu'au lac Tchad, en même temps que cesse l'anthropophagie ; encore un détail qui semble bien me donnée raison dans l'avis que les Congolais delà forêt équatoriale l'ont pratiquée par nécessité, comme ceux de cette région, du reste. A part l'éléphant, qui reste abondant, en particulier dans certains secteurs comme les M'brous, Krébedjé, Fort-Crampel, et la panthère très redoutée, les indigènes vous disent que la l'aune quadrupède d'une certaine taille n'est représentée que par le phacochère, ce gros et répugnant sanglier à verrues et deux ou trois variétés d'antilopes dont les spécimens sont peu nombreux. Pourtant, dans cette forêt naine, il y a maintenant de l'espace, des pâturages ; très souvent les graminées nous montrent un vaste tapis régulier et vert comme celui dune prairie normande ; il faut donc penser que les sombres massifs forestiers équatoriaux, trop proches encore, constituent un épouvantail qui garde éloignés les animaux.

Et toujours, le long de la piste, rien que des débris de cases. Là où M. Gentil, il y a dix ans, trouva une région si peuplée, il n'y a plus âme qui vive ; au rebours de ce qui se produit partout, c'est la route qui a fait fuir l'habitant.

Mieux en forme, nous avons marché ce matin à une allure de chasseurs à pied, si les chasseurs à pied avaient à fournir une étape sous le soleil des tropiques ; partis à six heures, nous étions avant dix heures aux M'brous. Les porteurs sont arrivés à midi seulement et, les charges à peine déposées, ont disparu comme par enchantement, de peur d'être retenus pour une autre corvée. Nous passerons la journée de demain ici pour attendre une nouvelle équipe.

2î août. — Au point du jour, dé Villeneuve est venu taper à ma moustiquaire, mais je ne puis me lever... la fièvre. Depuis hier matin, je la sentais venir, éreinté au moindre effort, ne fumant plus, l'appétit parti. Cette nuit, impossible de fermer l'œil.

Ai-je été assez orgueilleux de ma belle santé, confiant dans ma longue résistance ! Deux ans et demi passés sans connaître un accès, rentré en France absolument indemne, croyant presque à l'exagération de tant d'autres moins heureux qui m'ont précédé. Cette fois, un petit avertissement déjà sur le Congo, un autre sur l'Oubangui, sans que j'y attache d'importance; et elles en avaient pourtant ces alertes; elles me soufflaient: « Attention, ne te crois pas invincible: l'ennemi sape les murailles et pourrait bien surgir dans la place » ; aujourd'hui il y est : 39°, dit mon thermomètre ; l'accès bat la charge dans ma tête et mes reins, fait flamber ma gorge, agite ma poitrine comme un soufflet de forge.

Pourtant les porteurs sont là et c'est article trop précieux pour

qu'on le lâche quand on le tient. Villeneuve part donc, emportant la majeure partie de mes charges avec les siennes. Je reste seul, avec l'angoisse de savoir si ça va durer longtemps ou si bientôt je pourrai remettre le cap au nord ; et je commence, avec de hautes doses de quinine et de chloroforme, l'attaque de l'ennemi des globules rouges.

Vers midi je me suis assoupi, quand le sergent sénégalais chef de poste fait irruption dans la case : « Mon lieutenant ! à un quart d'heure de marche d'ici, du côté de la Tomi, un troupeau de huit éléphants ! » La guigne ! même si on m'y portail, je n'aurais pas la force d'épauler ma Winchester.

% août. — Arrivé aujourd'hui à Krébedjé à quatre heures de l'après-midi, en compagnie du capitaine Cellier. Il m'avait rejoint aux M'brous le 22, lendemain du départ de Villeneuve ; le 23, le mal ayant plié, je me suis remis sur mes jambes ; mais que ces diables d'étapes semblent longues lorsque l'estomac n'est plus garni que de thé ou de bouillon Maggi ! La vilaine sensation que d ahaner, défaillant et altéré, sur ce ruban d'argile où les jambes pesantes flageolent, vous font buter à chaque souche. J ai laissé loin derrière pour ces deux étapes depuis les M brous les estimations les plus pessimistes en nombre de kilomètres. Aussi Krébedjé, où nous accueille Villeneuve, me paraît un Eden ; c'est réellement un des plus jolis postes de la région : créé en mars 1896 par M. Gentil, il reçut et a gardé officiellement l'appellation de Fort-Sibut, du nom d'un médecin de la mission mort en cours de route. Il est aujourd'hui chef-lieu de district, habité par deux administrateurs et un adjoint. Garnissant les faces d'un immense rectangle, des cases en briques cuites, des magasins, des hangars, le tout joliment construit, avec goût et respect des alignements. On y arrive par unebelleallée bordée des arbres fruitiers habituels; dans son prolongement, le camp important des smalah d'une trentaine de miliciens ; tout contre, un jardin d'essai organisé en 1902 par M. Màrlret, un membre de la mission scientifique Chevalier, mort d'épuisement l'année suivante à peine rentré en France. 11 est des martyrs de toutes les sciences : M. Martet a pris place dans le martyrologe de la Botanique. Il réalisa le tour de force de transporter à Krébedjé dans des serres portatives plus de quatre cents espèces de plantes d'un peu tous les pays, entre autres des citronniers et des mandariniers d'Algérie, des bananiers de Chine, des caoutchoutiersdu Soudan, des papayers du Mexique, et mit quatre mois, miné par la fièvre, avec l'aide d'une dizaine de manœuvres indigènes, à défricher quinze hectares et à y ensemencer ou y transplanter ses

élèves étiolés par un séjour de plus d'une demi-année sous verre.

La plupart ont grandi tant bien que mal et auraient fait mieux peut-être si les herbes n'avaient grandi en même temps qu'eux ; on a eu d'autres chats à fouetter à Krébedjé que d'entretenir un jardin de quinze hectares. Il n'est donc pas possible de tirer des conclusions définitives de l'œuvre courageuse de M. Martret; d'autre part, l'utilité en est contestable ; les jardins d'essai ont assurément leur valeur dans un pays où doivent venir des colons; passe d'en créer sur la côte occidentale d'Afrique, où Ton peut en admirera presque toutes les escales, mais l'installation à Krébedjé en était tout au moins prématurée et le moindre potager y ferait certainement mieux l'affaire de ceux qui y séjournent ou y passent.

L'un des grands côtés du jardin est bordé par le ravin de la Tomi, ruisseau paisible en saison sèche et en ce moment torrent impétueux aux eaux sales ; notre pensée, à sa vue, va instinctivement à la pirogue qui en remonte le courant, portant nos bagages. M. l'administrateur Lamy, commandant du district, nous affirme qu'elle ne peut être ici avant huit jours au plus tôt. Patience est vertu d'Africain I et nulle part plus que dans ce pays il ne faut s'efforcer de réaliser l'inertie, le mépris du temps innés chez les nègres qui l'habitent.

A peine suis-je venu m'échouer, rompu, dans Ip pied-à-terre qui m'a été désigné, qu'un grand garçon noir est accouru. C'est un de mes anciens spahis, un Arabe nommé Sadallah. Il m'a raconté que, son engagement terminé, il s'était retiré à Fort-Lamy ; un soir qu'il avait bu trop de « mérissé », il s'est disputé avec un camarade et, en jouant du couteau, a frappé un peu fort; l'autre en est mort ; puis, une patrouille de tirailleurs étant survenue, Sadallah lui a distribué force horions ; ces méfaits lui ont valu d'être envoyé en pénitence à Krébedjé; c'est un lieu de déportation connu avant lui de personnages de marque : ainsi, à mon passage il y a trois ans, j'y ai trouvé Niébé, fils du fameux sultan Rabah ; à F'ort-de-Possel, quelques jours auparavant, j'avais rencontré le sultan Acyl, aujourd'hui rentré en grâce et notre candidat au trône du Ouadaï. Au fait, pour ces villégiatures obligatoires, le pays est parfait; les déportés peuvent y être laissés libres de leurs allures, sans aucun souci pour leurs surveillants ; ils n'ignorent pas que toute velléité de fuite, qu'ils ne pourraient tenter qu'en dehors de la ligne des postes, les expose à tomber fatalement dans les mains de gens qui ne laisseraient pas passer l'occasion de goûter à un rôti musulman. Malgré la liberté relative dont ils jouissent, la peine est considérée dure par les musulmans du Tchad : aux soucis résultant de l'exil du pays natal, de l'éloignement de la

famille, dont le sentiment est très vif chez eux, s'ajoute l'humiliation de la promiscuité avec des « savages », comme dit SadalJah, qui en a encore pour six mois et compte les jours.

Des puces chiques ! de véritables légions de puces chiques ! elles grouillent dans le sol argileux de nos cellules ; on les voit prendre leurs ébats. Ce matin Tourgou m'en a enlevé six, trois dans chaque pied ; le capitaine Cellier et de Villeneuve ont dépassé la douzaine à eux deux ; notre case est devenue un véritable amphithéâtre de dissection.

M. Lamy est fort affairé; nous le voyons passer et repasser devant notre home, flanqué de négrillons qui portent des planchettes, un niveau, une chaîne d'arpenteur. Par courrier spécial il vient de recevoir l'ordre de dresser au plus tôt le plan de la gare de Krébedjé et dépendances, de préparer le logement et les vivres d'un millier de travailleurs recrutés dans le territoire du Tchad pour la construction de la voie ferrée, une vraie, tout comme celle des Belges. Encore le dada !... Faut-il donc y croire, que les millions sont venus et que le rail bienheureux va luire enfin ! Quelles perspectives pour notre retour en France dans deux ans : panaches de fumée des locomotives, joyeux coups de sifflet renvoyés par l'écho des gares remplaçant les postes actuels, les kilomètres dévorés par les wagons au lieu d'être mis péniblement bout à bout par nos pauvres jambes, les villages des indigènes souriants et rassurés piquetant la voie de fer(l)?...

Les lieutenants Ducrocq et Langlois nous ont rejoints le 27 ; le même jour, comme il s'est trouvé suffisamment de porteurs au poste, de Villeneuve, arrivé le premier, est, conformément à la règle, parti le premier ; le surplus de ses bagages suivra les nôtres.

Depuis deux jours, tornade sur tornade, liquidant des réserves emmagasinées le diable sait où. En flaques énormes les nappes d'eau inondent le sol, transforment les pistes en torrents, ravinent la cour du poste, puis se ruent vers la Tomi; la rivière a monté la dernière nuit de 0 m. 70 et envahi le jardin de M. Martret. La pluie et les rafales s'en donnent à cœur joie par les hiatus de notre toit de paille ; l'eau dégouline sur les toiles détentes que nous avons dû accrocher dans chaque coin pour préserver nos lits ; un petit marécage s'est formé au centre de la chambrée et les puces chiques affolées dansent la sarabande autour.

(1) Aujourd'hui rien n'est changé sur cette piste, et c'est toujours à pied que l'on joint ses deux extrémités.

Aucune nouvelle des bagages en souffrance sur la Tomi. Nous n'espérons certes pas les voir arriver secs ; qu'ils arrivent seulement ! Ces jours inoccupés où l'on traîne sa vie, dont les minutes comptent doubles, sont d'une longueur dont le moral se ressent ; les bras ballants, on devient mordant et grognon ; l'existence est renfermée dans ces mots : les pirogues, les porteurs.

M. Lamy m'a appelé en consultation aux écuries du poste, où son cheval est malade. J y en ai trouvé trois autres en fort bel état, dont l'un est à Krébedjé depuis deux ans. Chacun de ces messieurs possède le sien ; il en est un en sus, que je me rappelle bien, baptisé le Borgne, un petit cheval à tous crins de Fort-Archambault, rogneux, qui ne marque plus d'âge et a perdu un œil à la bataille, d'un coup de sagaie. 11 a résisté admirablement au climat depuis quatre années. Encore des exemples de la possibilité d'acclimatation des animaux du Tchad ; s'il est mort tant de chevaux, deux à trois cents, sur cette voie d'étape, c'est surtout parce que l'organisation du service qui leur était imposé pour le transport des passagers était tout à fait défectueuse : locaux insufïisants, fatigues trop grandes, manque de soins de leurs cavaliers d'occasion, blessures produites par des harnachements de fortune. Il serait injuste d'incriminer les uns ou les autres ; il faut seulement se rappeler que dans aucune autre colonie on n'eut à lutter avec rien contre tant de difficultés.

Il y a cinq jours la fièvre m'a repris ; elle cède un peu aujourd'hui seulement. Le capitaine Cellier m'a soigné jour et nuit avec un dévouement dont je lui garde une vive reconnaissance. Et puis, un matin, j'ai vu arriver Sadallah près de mon lit : « Mon lieutenant, je suis allé cette nuit jusqu'à un village au chef duquel j'ai rendu service depuis que je suis à Krébedjé. J'ai pu trouver chez lui quatre œufs que je t'apporte. »

Mon brave Sadallah ! Avec quel plaisir je lui ai serré la main ; dans ses yeux se lisait sa joie de me faire ce plaisir. Par Tourgou j'ai su qu'il a couru les pistes du coucher au lever du soleil pour me procurer cette friandise.

3 septembre. — Enfin ! trois pirogues contenant nos bagages à tous sont arrivées de concert, à la nuit tombante; il y a onze jours que nous les attendons et seize qu'elles sont parties de Fort-de- Possel.

Les porteurs sont là depuis vingt-quatre heures ; M . Lamy fixe le départ à demain matin. Malgré mon état de faiblesse, je ne veux pas rester après les camarades. Le capitaine Cellier obtient que le Borgne me sera donné ', je n'avais sans cette aubaine que la ressource du transport dans le hamac baptisé tippoy. un filet suspendu à deux bambous, porté à tête d'hommes et dont la maladresse des porteurs fait un instrument de supplice.

4 septembre. — Grand remue-ménage ce matin dès l'aube : les miliciens amènent les porteurs en file, cent dix pour nous quatre, aident les boys à aligner les caisses au dehors, placent chaque homme devant la charge qui lui est destinée. Nos nouveaux porteurs sont de race Mandjia; ils ont le sac habituel à l'épaule, mais, au lieu du couteau de jet, un arc et un carquois ; plutôt petits de taille, très maigres, ils ont tous les narines percées et dans les trous sont implantés des cylindres de corail ou seulement de bois; quelques-uns ont aux oreilles de longues pendeloques faites de dents d'animaux ; il en est qui laissent pousser leur barbe au menton; comme il tombe un épais brouillard et qu'il fait presque frais, ils ont prélevé sur les feux de la nuit des lisons qu'ils promènent, pour se réchauffer, du bout du nez à l'abdomen.

Le signal donné de l'enlèvement des colis a été suivi d'une bousculade générale : chacun avait guigné le sien à Tavance et s'est précipité dessus, se fichant de la répartition faite : un fourmillement, des remous noirs, un brouhaha rageur, coups de pieds, de poings, cantines en fer dégringolant avec fracas de dessus les têtes sur lesquelles elles étaient déjà posées ; il a fallu qu'une demi-douzaine de miliciens s'en mêlent pour calmer cette fièvre et arriver à ce but qui parait si simple, donner sa charge à chacun.

La Tomi est large d'une trentaine de mètres en ce moment: on la traverse au moyen d'une pirogue en guise de bac ; le Borgne a passé à la nage ; Sadallah me l'a sellé, puis m'a aidé à me hisser dessus; je prends les devants, afin de gagner l'étape avant la grosse chaleur.

Au lieu du sentier habituel, c'est, à partir de Krébedjé, une véritable route large de six mètres que j'ai vu commencer il y a trois ans par l'oflicier d'administration d'artillerie Dagan, toujours dans l'espoir que le rail ne tarderait pas à y luire.

' 11 y a un changement sensible dans la topographie du pays, on s'en rend bien compte arrivé sur un piton à une demi-lieue du poste de M'poko : c'est un chaos de croupes s'enchevêtrant à des ondulations ou des mamelons boisés avecdestons jaunes, violacés, feuille morte, parmi lesquels se détachent quelques espèces plus sombres

DE FORT-DE-FOSSEL A FORT-CRAMPKL 145

qui rappellent nos touffes de lauriers OU de chênes-verts. Une pluie fine tombe, le ciel est plombé ; la température, étant donnés mes vêtements de toile, semble basse au point que je supporte mon imperméable ; on se croirait en France au commencement de l'automne. Dans le lointain les ondulations se confondent avec un long pli de terrain, c'est la ligne de partage des eaux entre les bassins du Congo et du Chari.

La différence générale de topographie a comme conséquence un changement appréciable dans les abords des thalwegs : les rivières coulent maintenant au fond de ravins de dix et quinze mètres de profondeur : on arrive brusquement sur le bord ; au cours de cette étape, il m'a fallu mettre pied à terre pour descendre sur le derrière en m'aidant de racines et remonter de l'autre côté sur le ventre une vraie montée de chèvres à travers les atïleurements de latérite qui sont partout beaucoup plus sensibles ; j'en vois des blocs énormes ou des quantités de fragments, de formes sphériques très régulières, semés là comme des boulets sur un champ de bataille.

11 septembre. — Arrivés à Fort-Crampel, vingt-cinq jours après le départ de Fort-de-Possel. Je ne décris pas les cinq étapes fournies depuis la M'poko ; elles furent semblables aux précédentes, uni; formes comme le pays traversé.

Aux Ungourras nous avons laissé Ducrocq et Langlois obligés de rester en arrière faute de porteurs. J'ai repris la piste avec le capitaine Cellier et c'est encore le shake-hand de Villeneuve, toujours en pointe, qui nous a souhaité la bienvenue ici.

Combien de temps y resterons-nous ?... Il faut attendre qu'une baleinière vienne de Fort-Archambault, et il n'y en a que six pour assurer le service dans le bief.

Le Gribingui, qui coule à deux cents mètres du poste et forme, après sa réunion avec le Bamingui, le fleuve Chari, est coupé de rapides et innavigable en amont. De Crampel au confluent, baleinières et vapeurs peuvent y naviguer, les unes, toute l'année, les autres, d'août à décembre. La flottille à vapeur du bassin du Chari est représentée par le Léon Blot, long de dix-huit mètres, amené par M. Gentil à sa première exploration et son sosie le Jacques d'Uzès, transporté pièce à pièce au cours de l'année 1905. En lamentable état et faute de pièces de rechange, ces deux petits bateaux n'assurent leur service que de façon très irrégulière sur le Chari entre Fort- Lamy et Fort-Archambault, qu'ils ne dépassent qu'en cas d'urgence. Le nombre des baleinières étant tout à fait insuffisant et la plupart étant à la limite de leur durée, approvisionnements, passagers et

UOUUEAVX 10

146 t)E BORDEAUX AU TCHAD

courriers attendent quelquefois ici des semaines entières le boat qui doit les mener jusqu'à Fort-Archambault. Un lieutenant et un sergent d'infanterie coloniale viennent d'y passer vingl-sept jours ; la perspective d'y rester seulement la moitié de ce temps n'a rien qui séduise ; l'aspect de Fort-Crampel n'est pas tentant ; le poste, dirigé par deux administrateurs, est bâti au pied du Bandero, un seul et gigantesque bloc grisâtre, éperon terminal d'une chaîne de collines qui s'éloigne vers l'est, au sommet tout rond, avec des flancs dénudés et luisants ; on dirait un énorme crâne chauve ; tout autour la brousse insoumise. Surchauffé par le soleil pendant le jour, le roc renvoie sa chaleur comme un vrai calorifère, le soir venu. Le séjour a la réputation d'être le plus pénible et le plus malsain de la région ; peut-être doit-il ce mauvais renom à ce qu'il marque à peu près la moitié de la route entre France et Tchad et que les voyageurs y arrivent dans un état de fatigue qui offre un terrain plus propice aux accès pernicieux. Il est certain qu'on y est mort beaucoup ; c'est ce qu'attestent les nombreux tumuli, informes, plus ou moins effrités, tristement semblables, avec quelques galets de latérite posés dessus, misérables monuments du champ de repos tropical qui frappent toujours les premiers la vue à chaque point où les blancs séjournent ou séjournèrent. A leur tête est une croix en fer du « Souvenir français » avec le nom et l'âge de celui qui repose dessous, ou, plus modestes, deux planchettes inhabilement jointes, à l'inscription vite rongée par le soleil et l'eau. Ci-gisent deux administrateurs morts à leur poste; tout près , un lieutenant et un sergent d'infanterie, un maréchal des logis d'artillerie tués par la bilieuse hématurique en cours de route sur le Gribingui ; plus loin, des collaborateurs de Gentil, puis des tirailleurs, un maréchal des logis de spahis algériens, partis de Biskraavec la mission Foureau-Lamy et tombés là, vidés, à bout de souffle, après ce raid gigantesque de deux années à travers les sables du Sahara et les plateaux du Tchad. Dominant tous ces monticules, d'un peu plus de terre rougeàtre et d'un peu plus de galets, les mausolées de Craijipel et de son second Biscarrat, assassinés aune centaine de kilomètres au nord en 1881, sur les ordres du sultan Senoussi, pour s'emparer des trois cents fusils de la mission, fin tragique restée longtemps mystérieuse, mais sur laquelle la patiente enquête du capitaine Julien, résident de France près du sultan à Ndélé en 1901, a fait le jour exact et complet. Senoussi, le plus entreprenant des marchands d'esclaves du centre africain, aux Etats limitrophes du Ouadaï et du Dar-Four, les deux seuls pays, avec le Maroc, où subsistent des gouvernements esclavagistes, a acheté l'oubli du passé au prix d'une soumission fort peu sincère. A trois cents kilomètres des premiers postes du territoire militaire, Fort-Crampel est à la

DE FOKT-DE POSSEL A lOHT-CRAMPEL 147

merci d'un groupe des deux mille fusils à tir rapide du sultan ; les deux mauvaises pièces de canon que possède le poste aideraient sa petite garnison de miliciens à succomber honorablement.

Le Gribingui, qui n"a que vingt-cinq à trente mètres de large aux basses eaux, est en ce moment démesurément grossi ; la crue a atteint six mètres et la rivière remplit le ravin sur une largeur de plus de cinquante.

Le 15 à midi, pendant notre déjeuner, arrive une baleinière portant le sergent Doucet, du bataillon du Tchad, rapatrié. C'est une vraie chance; le Bandero nous rôtit depuis quatre jours seulement. Le sergent confirme ce que nous a dit le capitaine Cornet de la situation militaire là-bas, et avec d'autres détails : des engagements un peu partout au Kanem, du côté du Ouadai ; il ne nous en restera plus ! L'équipe du boat ayant soufïlé jusqu'à la fin de l'après-midi, aussitôt après nous la réquisitionnons pour cette assommante manipulation des caisses à placer de façon qu'une fois embarqués nous ayons sous la main l'indispensable sans être obligés de bousculer à tout bout de champ le chargement.

La baleinière est du même gabarit que celles de Bangui ; tant pis! il faudra bien que nous nous y casions tous trois. C'est d'autant plus délicat que les bateliers ne sont plus du type squelettique yakoma, mais des Kabas de Fort-Archambault, des colosses d'un gabarit superbe, gros, gras, larges, épais, à la bonne face épanouie et avec des torses et des biceps à remplir les cartons des luturs Delacroix qui passeront par Fort-Archambault. J'ai une taille au-dessus de la moyenne et, pour parler à la plupart de ces gaillards, je suis obligé de lever le nez ; tout à l'heure, trois d'entre eux qui font partie de la famille de Tourgou, m'ayant été présentés par lui, j'ai eu la curiosité de les mesurer : j'ai noté un mètre quatre-vingt-neuf pour la taille du papa, un mètre quatre-vingt-dix sept pour celle d'un sien cousin ; le petit frère n'atteint encore qu'un mètre quatre-vingt-six. Pour tout vêtement ils n'ont que le tablier de peau décrit par Maistre, attaché aux reins par une ceinture. Mais ce tablier, au contraire de tous les tabliers du monde, est appliqué sur le postérieur ; au pays Kaba le souci de la décence est avant tout par derrière. Néanmoins, comme les principes existent aussi côté face et pour les sauvegarder... (vous me voyez bien embarrassé de poser cette feuille de vigne)... le Kaba, après avoir ouvert les jambes, pousse en arrière les choses de devant, les assujettit au moyen du tablier dont il ramène sur le milieu de l'abdomen une étroite languette qu'il fixe au ceinturon,

puis referme les cuisses ; le voilà habillé, hermétiquement boutonné, sans que paraisse la moindre gêne dans ses évolutions, sans que les plus énergiques amènent le moindre accident de toilette.

DE FORT-CRAMPEL A FORT-ARCHAMBAULT

16 septembre. — En route, sur l'eau encore, mais de l'eau qui pousse cette fois. Le plat-bord ne dépasse pas le niveau de plus d une largeur de main ; il faut surveiller tous ses mouvements ; nous nous sommes affranchis du poids du chimbek en le remplaçant .par une toile de tente fixée sur quatre perches ', mais quelle diminution minime en comparaison de l'apport d'un troisième passager blanc et de notre équipe géante, bien qu'elle soit moins nombreuse d'un tiers que celle de l'Oubangui ! Vn laptot sénégalais la commande et les kahê, kabé (en dialecte kaba : allez, allez) ont remplacé les Art; yakoma. Le'courant vigoureux et la promesse faite aux Kabas d'une bonne récompense si le neuvième jour nous accostons Fort-Archambault, font que nous allons bonne allure sous une pluie fine, queue d'une tornade de cette nuit.

Fréquemment les berges sont sous l'eau ; quelquefois même la rivière inonde un faux lit de quatre cents à six cents mètres. Nous défilons alors entre deux lignes d'arbres immergés ; souvent des troncs tombés en travers barrent complètement la rivière au ras de l'eau ; on se demande comment la baleinière arrive à passer tout juste dessus ou dessous.

Puis des affleurements rocheux se montrent formant un soubassement à la futaie ; de grands arbres ont une telle quantité de racines à nu qu'ils sont, pour ainsi dire, suspendus, cramponnés à l'escarpement, victimes certaines d'une prochaine saison d'hivernage, donnant l'impression d'une chute là sur notre passage ; quelques racines horizontales énormes les maintiennent encore droits, projetant presque jusqu'à l'autre rive leurs longues branches touffues sur lesquelles s'enlacent des lianes dont les rameaux pendent jusqu'au niveau de l'eau ; des quantités de ruisseaux et de ruisselets descendent des pentes des rives en multiples cascatelles. Sur les arbres les plus élevés se voient des nids d'une charmante architecture, faits de brindilles, en boule, ou de forme ovoïde, ou encore ressemblant à une cornue au goulot très courbe ; l'entrée, un trou très petit, est sur le côté ou au-dessous, mais ce qui les particularise surtout, c'est qu'ils sont suspendus aux branches par des filaments de quinze à

vingt centimètres de long ; certains arbres en portent cinquante, cent, balancés par la moindre brise, inattaquables aux reptiles ou autres animaux, fixés de façon tellement solide qu'ils bravent les rafales des plus violentes tornades, d'autant plus à craindre pour eux ependant qu'ils ne sont jamais placés à l'intérieur du feuillage, ni même au sommet, mais toujours à l'extrémité du branchage, nouvel indice de l'admirable instinct naturel de leurs architectes pour préserver leurs petits.

Commetoujours au borddel'eau, des vols solitaires ou partroupes d'oiseaux au plumage bleu, écariate, vert, rouge cendré, orange : cardinaux, geais, merles métalliques, martins-pêcheurs donnant tous les chatoiements de couleurs d'un soleil couchant, se poursuivant, se. querellant, jacassant. D'autres, silencieux, guettent leur proie : cigognes blanches et noires, cormorans agitant avec inquiétude leur long cou à notre approche, ibis noirs et verts qui s'enfuient toujours devant en poussant leur couan-couan pleurard ; de temps en temps un caïman surpris dans son sommeil sur une souche se laisse bruyamment tomber à l'eau. Des quantités de singes : Villeneuve a tiré et blessé un gros cynocéphale, grand comme un enfant de dix ans ; il est venu tomber au ras de la baleinière et s'y est accroché d'une de ses larges mains velues, hurlant en montrant ses crocs de dogue et essayant de bondir jusqu'à nous; il a fallu sortir les revolvers pour l'achever.

Aujourd'hui nous sont apparues pour la première fois les tsé-tsé ; elles sont très analogues à notre gros taon, avec cette différence que les ailes sont plus longues et repliées en cisaille. Leur attaque est subite ; un vol s'abat soudain ; voraces, silencieuses, agiles au point qu'il est difficile au patient d'user de représailles, elles ne laissent aucun repos. Nous nous enveloppons dans nos caoutchoucs sans pouvoir éviter toutes les piqûres, très douloureuses sur le moment. Les infortunés pagayeurs poussent des exclamations de souffrance en s'administrant par tout le corps des claques énergiques. Sur les dos noirs les plus voisins de moi je regarde l'ennemi opérer : quand elle se pose, la mouche le fait avec tant de légèreté qu'on ne la sent pas ; quelques secondes elle reste immobile, méfiante, l'aiguillon en arrêt ; puis, rassurée, elle écarte les pattes de façon que son ventre touche la peau et vivement implante sa trompe sans causer au début la moindre douleur, car la prévoyante nature lui fait sécréter, tout comme au moustique, un liquide qui insensibilise momentanément la piqûre ; elle suce ainsi tout à loisir ; ce n'est que lorsqu'elle est déjà repue que la victime ressent la douleur et souvent, lorsqu'elle

VUE DU GRIBINGUI.

(Pholo lieutenant Lucien.^

Les pagayeurs à l'avant de la baleinière, parmi les branches de bois mort réservé au bivouac du soir.

DE FORT-CRAMPEL A FORT-ARCHAMBAULT 151

porte la main à l'endroit piqué, elle rencontre encore la mouche grisée qui s'envole lourdement en faisant entendre des tz... tz... satisfaits .

L'invasion dure un quart d'heure, un peu plus, puis plus rien pour un certain temps, quelquefois pour toute la journée ; le supplice recommencera à différentes reprises le lendemain. On se rappelle ce que j'ai dit de la localisation de la tsé-tsé ; c'est indubitable, et la cause en est probablement qu'elle affectionne certaines plantes, ne vit qu'auprès d'elles ; il doit en être de même d'ailleurs pour les moustiques ; certainement ils prospèrent en général là où il y a de l'eau, mais quel est le voyageur africain qui n'a pas fait cette constatation pourtant: un soir, il bivouaque dans un endroit marécageux où il a redouté d'avance les insectes ; il se trouve que, la nuit venue, il y en a un, deux, quelquefois même pas du tout ; en revanche, à un autre campement surde grandes étendues argileuses ou sablonneuses complètement sèches, il sera dévoré?

Les berges sont maintenant plus hautes et plus dégagées; des clairières passent, disparaissent ; des ruisseaux stagnants, foyers de fièvre, bien jolis pourtant dans leur écrin vert ; de petites criques, des lits de cailloux qui miroitent ; tout cela rappelant avec une singulière intensité de vision l'aspect des rivières de douce France et leurs ombrages hospitaliers des jours d'été; on y cherche presque le bon pêcheur à la ligne qui contemple son bouchon en laissant l'eau couler et le temps s'enfuir ; ou le troupeau qui vient se désaltérer ; il semble qu'on va entendre le caquet du groupe de laveuses, les claquements énergiques de leurs battoirs, le gai tumulte des vannes du moulin; un singe avec sa tête rageuse ou les écailles scintillantes d'un caïman qui plonge vous rappellent à la réalité. Pas un village sur les bords ; il y a longtemps qu'il n'en a existé. M. Gentil en signale déjà l'absence en 1897 ; la malheureuse population qui garnissait la rive droite, affolée, décimée par les razzias de Senoussi, de Rabah et autres a cherché un refuge bien loin même de la rive gauche.

De nouveau le Gribingui va fréquemment broussailler loin de son lit habituel ; nos campements sont par suite très difficiles à trouver le soir. Ainsi, hier, après avoir guetté pendant plus d'une heure le bon endroit au passage, il a fallu nous résoudre à nous arrêter, la nuit tombée, dans un petit recoin vaseux où Ton enfonçait jusqu'à la cheville et où nos trois tentes se touchaient, tendues incomplètement même, faute de place. Les noirs ont dû s'entasser à nos portes et y installer leurs feux de bois humide ; une brisette tiède rabattait sur nous la fumée et jusqu'à, ce matin nous avons passé à l'état de jambons.

Les levers se ressentent de la situation ; l'aube venue n'amène pas ce frisson de la nature aux premiers instants du réveil; elle reste aussi raide, aussi engourdie que nous. Une épaisse brume flotte sur l'eau sale qui, toute la nuit, a rendu à l'atmosphère en buées chaudes et malsaines les ardeurs de la journée. La voûte des arbres ne permet au jour de s'y faire que tardivement; la rosée découle de partout, l'humidité pénètre et mord. Tout est visqueux, gluant ; les cuirs moisissent; malgré toutes les précautions, les armes s'enduisent d'une couche de rouille ; nos vêtements suintent. Les Kabas, qui couchent littéralement amoncelés dans les cendres des foyers, ne sont pas jolis à voir : le vernis naturel qui fait luire d'habitude leur épiderme s'est changé en une teinte gris sale d'un piteux efTet ; en outre, le tablier est devenu le réceptacle de brindilles avec des débris de la pâtée de la veille.

L'embarquement dans le boat surchargé demande de grandes précautions : tous trois, nous gagnons d'abord nos pliants, puis \a bordée des pagayeurs d'un côté fait contre-poids pendant que les autres se placent.

Nous avons croisé, à quelques instants d'intervalle, deux baleinières venant de Fort-Archambault : l'une portait l'adjudant sénégalais Yoro-Si, l'autre le capitaine Plomion, commandant la 3' compagnie du bataillon du Tchad et un ouvrier sellier européen de l'escadron de spahis, ces derniers rentrant en F'rance; cela m'a fait plaisir de revoir une veste rouge et d'apprendre avec certitude les emplacements actuels des diverses fractions de l'escadron ; me voici à peu près fixé sur la portion du territoire où je vais être dirigé à mon arrivée à Fort-Lamy ; le capitaine Plomion nous a fait le récit des affaires contre les Ouadaïens qu'il a commandées, ayant sous ses ordres les lieutenants Lebon et de Jonquières ; nous avons donné de notre côté les dernières nouvelles du pays — les moindres ont alors leur valeur ; — on s'est quitté après une heure de causerie en se couvrant mutuellement de souhaits.

A trois heures nous atteignons les deux seuils rocheux du Gribingui séparés seulement de deux cents mètres; les barrières de rochers sont au ras de l'eau qui mugit par-dessus ; dans chacune un étroit passage de quatre à cinq mètres ; en bordure des obstacles, des bouillonnements, des courants étranglés qui révèlent d'autres rocs invisibles à peu de profondeur. Ils nous sont apparus après un coude, sans que nous nous soyons doutés de leur approche. Le laptot crie : « As pas peur, moi connais bien ; Kabé Kabas ! » Le boat est adroitement dirigé, bien au milieu du chenal; sortant de leur réserve

DE FORT-CRAMPEL A FORT-ARCHAMBAULT

habituelle, tordant leurs reins en torsions frénétiques, les pagaies battant l'eau avec fureur, nos bateliers hurlent, — est-ce grisés par la vitesse ou pour cacher leur appréhension ? — Le galop de l'embarcation s'allonge ; soulevée dans un véritable rush qui la maintient rigoureusement droite, elle file comme un boulet à travers une large mousse écumeuse. Palpitant l'instant d'après : nous-mêmes nous

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