‹ De Bordeaux au TchadChapitre 13 sur 23 · UN BARRAGE DE PECHK · texte numérisé non relu

UN BARRAGE DE PECHK

pour se rendre compte de l'endroit d'oîi est parti le bruit; rassuré, il repart à petits pas, les minuscules queues blanches frétillant sur les croupes brunes, s'arrêlant pour brouter de-'ci, de-là ; il n'y a qu'à le suivre en prenant quelques précautions et à le tirer de nouveau plus loin. J'ai tué deux pièces que j'ai livrées aux noirs, sous condition que les réserves de poisson et de caïman seront immédiatement jetées à l'eau, ce qui ne se fait pas sans regrets ; ils préfèrent beaucoup aux vivres frais ceux qui chatouillent l'odorat avant de flatter le palais, deux satisfactions au lieu d'une ; cette fois, la quantité a eu raison des hésitations.

Au moment où j'allais remonter dans la baleinière, à cinquante pas s'élance une bande d'une vingtaine de ces magnifiques bubales que leurs proportions ont fait baptiser « antilope cheval » ; il y a deux

ans, au Dagana, j'ai mesuré un mètre cinquante au garrot de l'un d'eux ; Tencolure basse, d'un galop allongé, ceux-ci ont passé avec grand vacarme dans un carré de joncs ; le temps de mettre la crosse à l'épaule, j'ai tiré au jugé; un mâle. s'est abattu, mais un coup de reins l'a remis sur pattes ; il est reparti de plus belle; si on ne touche pas de pareils animaux à la tète ou au défaut de l'épaule, ils vont crever loin; c'est de la pâture pour le lion ou la panthère. Sur les deux bêtes tuées tout à l'heure je puis constater pour la première fois l'effet de mes cartouches Winchester demi-blindées ; la calotte de la balle en s'écrasant a fait à l'épaule des blessures effroyables, à y loger le poing.

Maintenant que les bancs de sable sont fréquents, je ne veux plus d'autre campement ; les hommes font à la rive leur provision de bois pour la nuit et nous allons nous établir au milieu du fleuve. Ce sable impalpable offre le meilleur et le plus propre des bivouacs ; on n'y a pas à craindre les reptiles; s'il pleut, il boit l'eau; on est ainsi débarrassé du voisinage de flaques désagréables qui envahissent quelquefois la tente par-dessous. Je ne fais même plus dresser ma petite table et mange étendu sur une natte comme sur le divan le plus moelleux. A quelques pas les pagayeurs ont allumé leurs feux ; sur quatre pieux fourchus ils établissent avec des baguettes une plate- forme à clairevoie sur laquelle les quartiers d'antilope vont boucaner jusqu'au matin.

La nuit n'a pas amené la fraîcheur ; comme l'état du ciel est en outre rassurant, je décide de dormir à l'air libre ce soir; mais, pour prétendre dans ces conditions à un sommeil tranquille, le luxe de précautions n'est jamais trop grand; quand je suis prêt à m'étendre sur mes couvertures, Tourgou empoigne une serviette et à bout de bras cingle l'air pour éloigner l'ennemi familier ; vivement je soulève de la moustiquaire juste ce qu'il faut pour passer la tête, les épaules ; la jambe gauche suit, puis un rétablissement sur les reins fait loger le reste : — « J'y suis, ferme ! » Tout en continuant à fouetter d'une main avec sa serviette, le boy reborde de l'autre. Quelques affamés plus malins trouvent malgré tout moyen de passer et il me faut faire le service en campagne sous mon enveloppe de gaze avant de fermer l'œil.

Le concert a été le même que toujours sur ces rives que l'attrait de l'eau fait plus peuplées encore de nuit que de jour ; chaque soir accourent y boire, rampants ou monstrueux, les hôtes de la brousse. Des hippopotames sont venus flairer tout près du campement; étonnés et gênés de présences intruses à côté d'un de leurs pâturages.

DE FOKT-ARCHAMBAULT A AOUNI

ils ont fait entendre des grognements mécontents, des hennissements tout comme ceux du cheval qui réclame sa ration de grain; des éléphants lourdauds prenaient au bord des ébats tapageurs, lançant par intervalles leur appel claironnant ; d'une tangente rapide, une compagnie d'oies, dérangée par quelque animal dans son coin de repos, est passée au-dessus des feux jetant des coiian coiian affolés ; à 1 extrémité du banc de sable un courlis pleurait ses tieàr-li, tieùr-li, tout semblable à ceux des grèves de mon pays breton auquel il reporta mon souvenir. A peine sur la rive, à cent pas de mon lit, je venais d'entendre le bêlement d'une antilope, immédiatement suivi de l'aboiement d'une panthère, — un drame sans nul doute, — que, dominant tout, a éclaté le cri de l'animal-roi ; à trois autres points différents, d'autres lui ont répondu.

Ah ! ce n'était pas ces miaulements de captifs que l'on entend sortir des ménageries ou des jardins zoologiques, enroués par l'anémie, paralysés par une longue période de silence, mais le rauquement du sultan des bêtes chez lui, dans son royaume, un timbre d'une puissance sans égale, un grondement qui réveille les plus faibles échos nocturnes, se répercute en roulades graves à l'infini et vous fait vibrer de tout votre être. On dit que le serpent fascine les oiseaux et rongeurs dont il veut faire sa proie, que le perdreau s'immobilise sous l'œil du chien en arrêt ; le gosier du lion a dû recevoir de la nature un pouvoir aussi effrayant dans le même but, car ces rauquements, disent les indigènes, sont ceux qu'il pousse lorsqu'il est en chasse.

Qui n'a jamais ressenti ces magiques émotions ne peut se figurer celles qui m'ont endormi hier soir encore sous les étoiles et que ce matin, sous mon chimbek, alors que j'y resonge, que je les rumine, mon crayon se trouve si maladroit à rendre. Jamais plus qu'au cours de vingt nuit pareilles sur le Chari, je ne me suis senti r« intrus » sur la terre tropicale.

Une tornade s'est effondrée ensuite avec les fureurs et le tragique vacarme habituels qui toujours impressionnent, quelque fréquemment qu'on les entende Sous l'abri précaire et instable que les hommes s'étaient hâtés de dresser, mes nerfs ont pris leur grande part de l'électricité qui saturait l'air autour d'eux, et iusqu'au matin je n'ai pu reposer un instant.

Tout à l'heure, je fumais, assis sur une pile de caisses à l'avant ; c'est une place que j'affectionne; on y respire à l'aise jusqu'à ce que le soleil oblige à battre en retraite.

A proximité d'un banc de sable sur lequel un caïman fait un somme, je fais signe à Tourgou de me passer ma carabine. A peine la détonation a retenti, que', sur la rive droite longée par le boat, se

fait entendre un roulement de tonnerre. Je n'ai pag eu le temps de me rendre compte de l'origine du bruit que des poitrines des hommes ont jailli les cris : El fil ! El fil 1 (les éléphants). Déjà la baleinière est accostée; je saute à terre, suivi de la plupart des noirs.

Nous voilà partis, à travers l'allée largement tracée par les mastodontes dans un fourré marécageux entre des joncs de deux mètres ; sur leur passage, tout a été couché, écrasé, réduit en miettes ; d'énormes paquets de fiente; dans les parties bourbeuses, les pieds ont fait des puits de cinquante centimètres de profondeur. Pendant plus d'un quart d'heure nous détalons dans la trouée, bondissant par-dessus les excavations, trébuchant sur des chausse-trapes sournoises,puis soudain, au débouché dans une clairière, je découvre une masse sombre se détachant à peine sur un bosquet d'acacias : il y a là une quarantaine d'animaux, dont cinq ou six tout jeunes ; les trompes sont braquées dans notre direction, s'agitant précipitamment de bas en haut, les larges oreilles battent à coups lents, un ronflement profond sort des poitrines, indice d'inquiétude.

Un éléphant se distingue, beaucoup plus élevé et plus massif avec de belles défenses, qui doit être le doyen du troupeau ; il se présente de flanc à cent mètres environ ; m'efîorçant de dominer la tension de mes nerfs causée par la vitesse de la course, je vise au-dessous de l'oreille, au moment où elle se lève, découvrant la tête, et presse la détente. . l'animal est certainement touché, il barrit en se secouant et passant la trompe à l'endroit visé ; j'ai le temps de lui envoyer une deuxième, puis une troisième balle, avant que le troupeau se rue de nouveau à travers un fourré d'arbustes, les femelles précipitant la marche de leurs petits à coups de trompe sur la croupe, les minces queues, avec leur bouquet de poils à l'extrémité, agitées frénétiquement. Le sol retentit sourdement, on perçoit le craquement des branches et des arbustes qui cèdent sous l'élan de la masse formidable.

Je reprends la voie ^ les pachydermes ont fui plus loin cette fois ; trois quarts d'heure se passent avant que j'arrive sur les bords d'un marigot peu profond : mon blessé est là, s'aspergeant la tête d'oîi coulent des filets de sang; une dizaine de ses congénères sont groupés autour de lui; le reste a disparu. Ce n'est que frappé par quatre balles qu'il tombe sur les genoux ; les autres pataugent, barrissant, ronflant ; un instant, trois ou quatre esquissent un mouvement de notre côté. Vont-ils charger ? Je n'y songe que la durée d'un éclair, l'excitation de la chasse domine tout; je prends comme but un autre animal que me désignent ses défenses; ma Winchester crache encore six balles ; à la sixième il se couche à son tour lourdement dans la vase.

Mes deux victimes sont certainement blessées à mort; je n'ai visé qu'à la tête ; reste à les achever. Je porte la main à ma cartouchière pour recharger... plus une cartouche ! Parti précipitamment de la baleinière, je n'ai pas songé à remplacer les munitions tirées hier sur les antilopes ; je reste désarmé à deux lieues du point de départ. Avoir tiré treize balles blindées avec une carabine de précision pour blesser deux éléphants ! Je sais bien qu'ils ont la vie dure, mais je suis tout de même un peu confus. Du moins j'ai l'espoir que les pointes d'ivoire me resteront comme souvenir de cette chasse fertile en leçons. Fort-Archambault est à toute petite dislance, je vais profiter du passage au premier village pour dépêcher un courrier en pirogue à Toureng; un gibier comme celui-ci se retrouve (1).

Il est dix heures ; les deux blessés continuei\l à s'agiter, maisplus mollement, dans le bourbier; le premier tiré est même tombé sur le flanc; les survivants ne les lâchent pas, vont de l'un à l'autre en poussant leur coup de trompette ; après un dernier coup d'œil à ce bat-I'eau sensationnel, il faut bien que j'opère ma retraite, rôti, maugréant et assoifle, sous le soleil qui tire sur moi sans compter tous les rayons de son carquois. Les pagayeurs qui m'avaient suivi se sont empressés de détaler dès que le gibier a fait mine de charger ; je ne les ai revus qu'à deux kilomètres de là. En arrivant à la baleinière, j'ai trouvé les autres achevant de déjeuner avec le caïman, cause initiale de cette partie de chasse.

A deux heures nous sommes à hauteur des monts de Niellim ; sur la rive gauche : trois groupes à peu près parallèles, de cent cinquante mètres d'altitude au-dessus du fleuve, s'étendant sur une longueur d'une dizaine de kilomètres et qui obligent le Chari à faire un coude prononcé ; chacun est formé d'un amoncellement de blocs à formes arrondies, souvent branlants ; on dirait les ruines de quelque édifice gigantesque éboulé sous l'etîort des épaules d'un Samson ; de maigres arbustes végètent, de loin en loin, dans les crevasses où la pluie amassa un peu d'humus ; dans certaines parties plus plates sont de grands paniers pansus, greniers à mil des villages Niellim, trois ou quatre, dont les cases s'éparpillent au pied. Ce panorama m'apparait déformé et tremblant dans un immense mirage qui ne laisse au vrai jour que les .sommets de la chaîne avec des proportions exagérées, comme toujours en pareil cas; assez fréquemment j'avais constaté ce phénomène au Kanem, sur les bords du lac Tchad ; c'est la première fois que je le vois sur le Chari. '

M. Foureau le signale à son passage dans les mêmes parages : le

(1) Grâce à l'amabilité de Touieng. les pointes me parvinrent quelques mois après, au poste de Barouella.

HOUDEAIX 12

mirage est extrêmement intense ; il cesse aussitôt que le rayon visuel, au lieu de passer sur la surface argilo-sablonneuse, se dirige sur l'eau du fleuve, de température moindre que celle du sol surchauffé ; l'effet est vraiment très bizarre. Mon ami le capitaine Freydenberg, qui a recueilli sur le Tchad tant de renseignements intéressants groupés dans sa thèse de docteur es sciences, cite une variété du phénomène dont il a été le témoin, en pirogue sur les eaux du lac Tchad, au milieu d'un groupe d'îles : à partir d'une certaine distance (sept à huit cents mètres), le sol des îles n'était plus visible et Ton n'apercevait que les points les plus hauts, par exemple

VILLAGE SUR LA BKHCK DU CHARI ", GRENIERS A MIL EN ARGILE. (Plioto. lÎRUEL Cliché du Cnmilé de l'Afrique françaixe.)

les cases ; la nappe d'eau située entre l'observateur et l'île semblait s'étaler sans solution de continuité, lui donnant l'impression de cases sur pilotis, alors que la masse sablonneuse sur laquelle elles reposaient avait une élévation de deux mètres au-dessus du niveau de l'eau ; le capitaine Freydenberg, qui a eu le commandement militaire et administratif de la majorité des îles du lac, ajoute qu'il a fait d'autres constatations analogues, surtout pendant la saison chaude, à partir de huit heures du matin, quand les parties les plus basses de l'atmosphère sont saturées d'humidité; dans ces conditions, la déformation des objets est considérable, les images bougent au point qu'il lui est arrivé de prendre un groupe de huttes en paille pour un troupeau de bœufs en marche.

Celte région de Niellim est celle où le Chari atteint sa plus grande largeur, huit à dix kilomètres aux hautes eaux. Nulle part il ne se montre mieux avec son cachet de fleuve soudanais : des rives plus basses maintenant, pauvres en arbres, se fondant insensiblement avec

l'eau sans un moutonnement, sans une frange d'écume et dont les grands échassiers, • immobiles sur leurs longues pattes raidies, indiquent seuls la limite ; des plaines nues et humides, des grèves sablonneuses, des lorêls de roseaux donnant l'illusion d'une mer d'herbe immense s'étalant jusqu'à l'horizon, le courant presque nul, le lit encombré de bancs sablonneux ou vaseux. On voit des portions totalement ou partiellement abandonnées par le fleuve, des dérivations étendues complètement à sec; ces derniers caractères, communs d'ailleurs à tout le (^hari, ne sauraient étonner dans un pays soumis à de si importantes différences de saisons, où en outre la perte infligée aux cours d'eau parles sables et l'évaporation est énorme; une des conséquences en est un changement frappant, bi-annuel, des sites; tel d'entre eux vous aura frappé aux basses eaux qui vous devient inconnu aux eaux hautes. Les fleuves comme celui-ci n'ont pas, en effet, pour subsister, les apports périodiques des masses d'eau et de neige enfermées dans les cuvettes de nos montagnes européennes; ils ne vivent que des pluies de quelques mois ; si elles sont peu nombreuses pendant plusieurs années, le cours de petits affluents s'ampute en maints endroits; des caps avancent, des baies reculent, ou bien des alluvions endiguent des diverticules dont le vent et le soleil ont vite fait d'absorber le contenu liquide. Au contraire, plusieurs saisons d'hivernage donnent-elles des pluies abondantes, l'eau revient à la charge et reprend possession de ses domaines.

Le bivouac établi à l'extrémité de la chaîne la plus septentrionale des monts Niellim, j'ai profité de la dernière heure du jour pour accomplir, encore une fois, le pèlerinage des monticules rocheux qui virent l'héroïque défense de Bretonnet et de ses compagnons le 17 juillet 1899. lutte homérique pendant six heures, dans ces retranchements naturels, de cinq PZuropéens et quarante-quatre soldats sénégalais avec trois pièces de canon contre deux mille fusils de Rabah. La colonne Bretonnet n était que l'avant-garde de la mission Gentil. Prévenu le 3 août de l'attaque imminente. Gentil n'arriva que pour recueillir un survivant, le seul, le sergent Samba- Sall, fait prisonnier après avoir eu le bras fracassé, fuyant dans la brousse malgré ses souffrances, et qui put dire comme glorieusement les autres avaient succombé. On ne peut se défendre d'un sentiment de tristesse dans la contemplation de ces témoins de l'agonie de cette poignée de braves. Il y a trois ans, sur un vaste espace, des crânes, des ossements, attestaient de la magnifique énergie de leur défense; Rabah écumant de rage perdit là huit cents de ses meilleurs

soldats ; aujourd'hui il reste à peine trace de l'hécatombe ; l'eau, le soleil, ont peu à peu efi'rité ces restes; le sable, accouru sur les ailes du vent, lésa ensevelis. Deux planches en croix indiquent au passant européen où il peut rendre hommage à ses morts; sur une plaquette de fer-blanc, débris d'une caisse à farine qui y fut apposé, ces mots ont été tracés avec la pointe d'un clou :

Lieutenant de vaisseau Bretonnet.

Lieutenant Durand-Autier.

Lieutenant Braun.

Maréchal des logis Martin.

Trois mois plus tard, ladéfaitede Kounoétait lapremière vengeance

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