UNE PETITE DIVAGATION DU CHARI
(Photo. Bruel. Cliché du Comité de l'Afrique française.)
tirée de ce massacre ; mais Babah ripostait par la pendaison de Behagle, un nom héroïque à ajouter aux autres. Dans un but purement commercial, de Behagle s'était proposé de parcourir l'Afrique, du Congo à la Méditerranée et, contre tous les avis, était parti en flèche, seul blanc, pour pénétrer dans les Etats du sultan noir. Betenu prisonnier à Dikoa, dans le Bornou allemand actuel, averti de l'arrêt qui le condamne à mort, son attitude calme et dédaigneuse en impose jusqu'à ses gardiens; des esclaves- envahissent sa case; ligoté, il est porté sur leurs épaules au lieu du supplice, la place du marché de Dikoa, où la potence a été dressée et, au moment d'être attaché au gibet, se retournant fièrement vers les bourreaux : « Begardez, s'écrie t-il, comment un Français sait mourir, et rappelez-vous que bientôt il en viendra d'autres pour me venger. »
Simple et tranquille intrépidité, si digne de toute notre admiration ! Tous ceux qui ont vécu dans un pays musulman en voie de
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conquête, surtout lorsque cette conquête s'opère, comme au Chari- Tchad, avec des troupes de races africaines uniquement et, comme ce :, fut toujours au centre-africain, avec quelques centaines de mercenaires et une poignée d'Européens, savent quelle gravité particulière revêtent l'échec du plus petit détachement, la mort seulement du blanc qui le commande, par suite de l'effet moral considérable produit sur les indigènes : il y a atteinte portée — quelque peu que ce soit, cela est toujours grave — au prestige, qui fait la force principale des Européens dans ces contrées ; la confiance, l'ardeur, le mordant de l'ennemi, s'exaltent à un très haut degré, ses haines même en sont attisées. Etant données les circonstances particulières dans lesquelles se trouvaient les territoires du Chari-Tchad en 1899, pays nouveaux où, fait sans précédent dans nos annales coloniales, si riches en beaux gestes pourtant, les trois missions parties de l'Algérie, du Sénégal et du Congo, sans presque de nouvelles l'une de l'autre, essayaient péniblement de se donner la main pour s'attaquer à l'un des plus redoutables adversaires noirs avec lesquels nous ayons eu à nous mesurer en Afrique, le massacre du détachement Bretonnet, sa mort et celle de ses compagnons, l'exécution de Behagle, pouvaient avoir des conséquences néfastes très grandes. Il n'en fut rien. Bien au contraire, si héroïques furent ces morts, si haut parlait la valeur de ces vaillants que chez Babah et ses gens, bons juges en matière de courage, elles ne firent naître qu'un sentiment, l'appréhension du résultat des luttes à venir. Leur impression ! elle me fut traduite par un de mes spahis ; ancien cavalier d'une des « bannières » de Babah, il obtint, comme beaucoup d'autres, après la fin de son sultan, de contracter un engagement dans nos troupes ; il avait été témoin de la pendaison de Behagle à Dikoa : « Sidi-Moussa, me disait-il (c'est le nom qu'ont donné à Behagle les indigènes du Bas-Chari), était le premier blanc que la plupart de nous voyaient ; bien peu avaient eu occasion d'en connaître à Trabletz (Tripoli). Quand nous vîmes combien il était mort fièrement, quand nous sûmes comment Bretonnet s'était battu à Niellim, en nous tuant tant de nos frères, nous fûmes bien certains que vous et vos Sénégalais étiez des hommes, et nous nous dîmes que nous allions avoir bien de la peine à lutter contre vous. »
Ce n'était pas là une vaine flatterie de mon spahi ; ces sentiments influèrent certainement sur les combats de Kouno et deKoussouri dans lesquels allait sombrer la fortune de Babah; l'écho s'en retrouve aujourd'hui encore au Chari et empêche d'être lugubres ces deux pages de l'épopée de notre conquête.
30 septembre. — Ce niafin une nouvelle provision de viande fraîche nous est venue dans des circonstances bizarres : entendant les pagayeurs pousser des cris, je sors du chimbek; à deux cents mètres en aval, à peu de distance du bord de l'eau, une antilope se débat, bêlant lamentablement ; en torsions désespérées Tarrière-train s'agite autour d'un des membres antérieurs tendu en avant, comme rivé au fond ; peu à peu la malheureuse bête est attirée vers le milieu du fleuve. Tout de suite je me rends compte du drame : un caïman Ta surprise à l'abreuvoir et happée ; nous arrivons, à grands coups de pagaies, au moment où la tête et les longues cornes vont disparaître à leur tour ; un coup de fusil tiré au jugé a fait lâcher prise à l'agresseur et on a hissé à bord l'antilope asphyxiée.
Les sauriens pullulent dans le bief ; ils se laissent glisser avec le courant ou le traversent d'une rive à l'autre ', une faible portion du dos, avec les deux globules ronds et très saillants des yeux, émergent seuls alors de l'eau miroitante ; à notre approche, ils disparaissent en se laissant couler doucement. D'autres se chauffent au soleil sur le sable et fuient vers l'élément liquide avec une rapidité surprenante, leurs vilaines grosses pattes écartées.
A dix heures, aperçu dans le lointain le panache de fumée du Léon Blot le cap sur Fort-Archambault ; j'aurais bien voulu l'accoster ; il y a presque certainement des Européens rapatriés à bord, mais il longe la rive droite à trois kilomètres au moins de nous, trop loin pour que nous puissions le joindre à travers le dédale des bancs de sable.
A une heure de l'après-midi, la baleinière accoste le poste de Damraou ; l'adjudant qui en est le chef me remet un pli du colonel commandant le territoire ; il contient l'ordre suivant : « Le lieuce tenant de cavalerie Deschamps, arrivant de France, débarquera à « Damraou ; par la ligne des postes Melfi, Bédanga, Bokoro, il se « rendra à Aouni (Fitri) pour y prendre le commandement de « l'escadron de spahis. »
Cet ordre est le bienvenu. Non seulement je suis heureux d'être appelé au commandement de l'escadron, mais d'aller le retrouver en passant par une portion du territoire qui m'est tout à fait inconnue ; car j'ai toujours été en service, à mon précédent séjour, dans les régions voisines du lac Tchad et avais suivi, pour y arriver, le fleuve jusqu'à Fort-Lamy. L'adjudant le Bayon m'a appris que la raison de l'affectation qui m'est donnée est le rapatriement, pour cause de maladie, du capitaine Devedeix, à la tête de l'escadron de spahis depuis deux ans; il était sur le Léon Blot croisé ce matin.
Je me suis tout de suite préoccupé de mon nouvel itinéraire, afin d'en régler les étapes. Ce n'est pas des plus aisés ; le Bayon vient de
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prendre le commandement du secteur ; il n'en existe pas de carte, pas le plus petit levé. L'arrivée d'un courrier équestre de Melfi nous tire d'affaire ; il me guidera en y retournant. C'est un Arabe du nom d'Abdherraman, très mince, d'un noir d'encre, mais le type invraisemblablement sémite, le nez surtout; une barbiche drue qui pointe au menton termine la longue figure aux fossettes vigoureuses, accentue la finesse de la bouche qui montre, lorsqu'elle parle, des dents magnifiques. Des yeux aux longs cils où passent des lueurs aussi vite allumées qu'éteintes, le sourire énigmatique, l'air roublard, achèvent chez lui le type parfait du croisé de sang nègre avec le sémite. Sur sa poitrine est le scapulaire musulman, l'enveloppe quadrangulaire en cuir contenant des versets du Coran ou du sable de la Mecque; dans sa main le chapelet aux grains séparés par les petits tubes.
Je procède à un interrogatoire du genre de ceux qui ont, si souvent déjà, mis à l'épreuve ma patience : « Je vais à Melfi ; combien de jours de marche ? Comment s'appellent les villages d'ici là? Si nous partons demain au point du jour, où sera le soleil lorsque nous arriverons au premier ?... au second ?... etc. »
Bribe à bribe il faut arracher les indications. Accroupi face à moi, après avoir, du plat de la main, aplani une large surface de sable, Abdherramany trace les grandes directions delà piste, les sinuosités des marigots ou rivières qu'elle traverse, implante, pour marquer l'emplacement des villages, l'extrémité d'un doigt couvert de grosses bagues en argent provenant de la fonte de thalers ; d'un mouvement compassé il lève son long bras maigre vers différents points du zénith *, entre deux renseignements, un jet de salive part d'entre ses dents, à la manière des voyous de faubourgs, mais, poliment, il le recouvre aussitôt d'une pincée de sable.
Une heure de colloque ma édifié : je suis à cinq journées de Melfi ; il y a de Melfi à Bedanga trois étapes, cinq entre Bedanga et Bokoro, qui est lui-même à cinquante kilomètres d'Aouni; avec les arrêts dans les postes j'en ai pour quinze jours. Nous sommes à la fin de l'hivernage, ce qui fait que les pistes sont souvent inondées, mais de nombreux villages permettent décompter sur un gîte facile presque chaque jour. Le Bayon me fournira un chevalet trente porteurs.
Cette nouvelle mise en train de départ, pendant qu'on met à terre mes colis, m'amène à la fin de l'après-midi et j'ai à peine le temps d'accomplir la promenade hygiénique autant qu'instructive à laquelle je manque le moins souvent possible autour des postes. Dans un petit rayon autour de Damraou et sur les bords du fleuve existent deux villages, l'un de Sarraouas, l'autre de Boas, toujours des fétichistes. Les logis sont identiques, en troupeaux, réunis en groupes
d'importances diverses tassés au pied d'ombrages de crépuscule. Si le type des habitants difîère quelque peu de celui des voisins d'Archambault, l'habit est sensiblement le même ; le tablier de peau fait toujours les frais de l'accoutrement masculin ; une petite variante seulement, il est porté en caleçon de bain ; les plus habillées de ces dames sont ceintes d'une cordelette portant deux bouquets de feuilles, un devant, un derrière, protecteurs des principes. Mon passage dans les ruelles du village Sarraoua effarouche des jeunesses qui se précipitent à l'abri des paillassons ; j'ai juste le temps de percevoir l'envolement des bouquets côté pile ; les petites sottes ! méfiantes sans raison bien sûr. Dans la grande rue je coudoie des gens plus sociables, des vieilles dont le squelette semble se mouvoir dans les plis d'un sac en peau parcheminée, le brûle-gueule noirci au coin de la bouche ; une matrone enceinte de six mois se hâte à grands coups de ventre, un autre moutard en croupe ; deux ménagères avec des ventres comme ça encore (toutes ces épouses adorent la famille) pétrissent énergiquementdumaïs aumême mortier et les mouvements alternatifs des longs et lourds pilons font saillir, à chaque redressement des reins, tout le jeu serré de leurs muscles de vigoureuses femelles en même temps que de leurs poitrines jaillissent des hanhan essoufflés.
Devant Damraou le lit du Chari est de huit cents mètres environ ; ses eaux circulent dans des canaux de cent cinquante à deux cents mètres de large formés par les bancs de sable. La rive opposée est allemande depuis Damtar, à une dizaine de kilomètres au sud ; la frontière est tracée là par le dixième parallèle, qui forme avec le cours du Chari l'angle que M. Gentil a baptisé « le bec de canard ». C'était autrefois un gros centre de population que les Allemands nous ont réclamé et que nous leur avons cédé (question de point géographique plus ou moins rectifié) ; il paraît que nous étions plus sympathiques aux indigènes, car, du coup, ils ont tous passé de notre côté(l). La vue s'étend très au loin sur la rive gauche; on aperçoit des marais desséchés, tout nus, puis des prairies, et derrière, soulignant les premiers plans d'un gros trait noir, la ligne d'arbres.
Le Hayon m'avait bien prévenu de dîner avant le coucher du soleil si je voulais manger tranquille ; les symphonies habituelles se .sont fait entendre même avant le dessert ; à peine l'astre tombé derrière l'horizon et avalé mon dernier morceau d'un filet de l'antilope
(1) De nouveaux anangcnients avec l'Allemagne viennent de couper l'extrémité du bec de canard et de nous la donner.
pêchée ce matin, des bourdonnements accompagnés de démangeaisons ont frôlé mes oreilles. Pendant quelque temps, enveloppé d'une couverture, j'ai tenu bon, mais il n'y a bientôt plus moyen de résister ; un nuage m'environne, harcelant, implacable. Pendant que Tourgou bat la chamade avec ma veste, je me faufile aussi vite que possible sous mon voile de tulle, emportant mon attirail de fumeur.
Mon lit a été dressé tout contre le bord de la falaise ; la nuit est superbe ; les eaux du Chari miroitent sous l'éclat de tous les flambeaux allumés là haut. Il y a grande fêle chez les poissons ; ce doit être l'époque du frai, tous frétillent ; j'entends les plus gros bondir et retomber avec grand bruit ; une légère brise s'est levée et ma moustiquaire bat à petits coups comme un éventail II ferait si bon dehors sans ces pestes d'insectes ! Des lucioles zèbrent la pénombre de leur fanal brillant ; les mêmes sons bizarres s'élèvent qu'on n'entend jamais lorsque le soleil vainqueur repousse jusqu'aux plus petits insectes au fond de leurs refuges.
Etendu sur ma couverture, les yeux aux étoiles, confidentes, veilleuses discrètes de ces nuits-là, j'attends que le sommeil condescende à me prendre tout à fait. Soudain, sur la berge allemande un rugissement caverneux retentit, fait de deux expirations, une longue et une brève, qui se répètent trois fois, suivies d une série d'autres, courtes, saccadées d'abord, puis traînardes; du côté de Damtar, un autre rugissement semblable répond ; un autre encore un peu plus dans l'intérieur des prairies ; puis, de notre côté, et beaucoup plus près, un animal, deux, trois, manifestent tour à tour leur présence.
— Les entendez-vous ? me demande le Bayon, couché à peu de distance.
— Si je les entends ! Quel creux !
— Il parait, me dit l'adjudant, que c'est à peu près tous les soirs la même sérénade, depuis quinze jours qu'il est àDamraou ; c'est la première fois, pour ma part, que j'entends autant d'échantillons de cette musique ensemble. Ç a duré une demi-heure sans aucun arrêt.
Je me suis assoupi, quand, tout à coup, je vibre de la tête aux , pieds : un rugissement encore, formidable celui-ci ; je saute hors de ma moustiquaire et sur ma carabine ; l'animal est-il dans le poste ? Je cours du côté du camp des tirailleurs où se font entendre des appels et des cris de femmes... Fausse alerte, le lion est bien" venu jusqu'à l'enceinte, rôder autour du parc où se trouvent des cabris, mais il s'en est allé. Nous entendons deux fois encore son rauquement à peu de distance, puis plus rien.
2 octobre. — En route au tout petit jour. Je laisse à Tourgou la direction de la caravane de porteurs et file en avant avec Abdherraman, à cheval lui aussi et portant ma carabine accrochée au pommeau de sa selle .
Pas beau le pays : plat, avec quelques ondulations seulement et toujours la même brousse d'arbres de trois à quatre mètres, au tronc en tortil et sur la plupart desquels chaque feuille boude de son côté. Les mares d'hivernage qui abondent nous obligent à de continuels lacets.
Les pluies ont fait pousser démesurément les grandes herbes; une heure avant d'arriver au village de Gol, s'étale devant moi sur un plateau immense avec une légère pente qui permet à la vue de s'étendre jusqu'aux dernières limites de l'horizon, une véritable mer d'herbes jaunies déjà, bien que l'hivernage finisse à peine, l'aspect d'une plaine de Beauce avant la moisson ; mais dans celle-ci les tiges ont une hauteur double et ne seront fauchées que par le feu ; les têtes de rares boqueteaux la piquettent çà et là ou les noirs moignons lamentables d'arbres calcinés. La marche est très pénible dans cette muraille, à travers laquelle il faut passer les coudes écartés ; à cheval elle nie domine encore, emprisonnant une chaleur humide qui entretient une continuelle transpiration. Mon cheval n'avance plus qu'avec hésitation, les naseaux à terre, souillant avec inquiétude, marquant de brusques arrêts, glissant dans les excavations et butant à des souches invisibles. Par instants Abdherraman ayant pris de la distance, je suis obligé de le héler, ou bien c'est la tache blanche de sa calotte un instant aperçue ou seulement le frémissement des tiges qui m'indique la direction.
Dans les parties des dépressions marécageuses où la vase s'est desséchée, pétrifiée, elle conserve, moulée en creux, les "empreintes de pieds d'oiseaux, du sabot des girafes, des rhinocéros ou des griffes de fauves ; des compagnies de pintades y picorent, quelquefois plusieurs centaines, et, si notre approche les effarouche, fuient en piétant avec une vitesse extraordinaire.
Halte-repas au petit village de Gol, après trois heures de marche seulement. Je n'ai eu qu'à me féliciter d'avoir ainsi écourté l'étape ; les porteurs sont arrivés deux heures et demie après moi, éreinlés ; il y a de quoi. Il faut les maintenir en forme ; je remets mes guêtres et pars en chasse avec quatre indigènes ; après une heure, deux antilopes et deux phacochères au tableau, près de deux cents kilos de viande.
Mes gens gavés, on repart coucher à un village un peu plus loin. Même disposition que ceux de Fort-Archambault et pour la même raison, de petits ermitages perdus dans la forêt de tiges de mil qui
encadrent la marche pendant des kilomètres et sur lesquels volent sans cesse, affamées, des légions de passereaux. Un peu avant d'arriver au gîte et comme je descendais le flancd'une longue dépression herbeuse, une harde de cinq girafes a défilé à cinquante mètres : aucun affolement, elles n'ont probablement jamais été chassées, les chevaux étant très rares dans ce secteur; du moins mon accoutrement européen doit-il être le premier qui se présente à leur vue ; en ligne le troupeau ébahi s'est arrêté, me regardant de tous ses yeux. Les jolis animaux ! le corps rigide, les naseaux, les petites oreilles seuls frémissants, si beaux dans le rayonnement qui fait luire leur pelage bigarré que j'en oublie la carabine à portée de ma main. Et je songe qu'il ne se passera pas beaucoup d'années avant que ce Tchad, dernier fief de la terre noire à peu près vierge encore de l'étreinte blanche, ce jardin zoologique qui ravit aujourd'hui, soit vide à son tour de ses bêtes, immolées au sentiment qui lance, avec combien peu de mérite certes, la balle sur ces malheureuses cibles dont chacune permet d'allonger les colonnes des carnets de chasse des plus maladroits.
Enfin, après un vigoureux ébrouement général, le troupeau a pris un canter d un amble majestueux ; le long cou presque droit sur l'épaule, la queue en tire-bouchon, les grosses pattes de derrière se projetant en même temps en avant et de côté, très écartées, enveloppant pour ainsi dire les pattes antérieures, lavant-main plongeant à chaque battue, allure bizarre, qui donne assez l'impression des oscillations répétées du tangage d'un gros bateau.
Aujourd'hui, étape aquatique pendant la plus grande partie de la journée. La piste coupait à trois reprises les lacets du Bahar-el- Garat (1), et chaque fois, pendant quatre à cinq cents mètres, il a fallu passer avec de l'eau jusqu'aux hanches.
Abdherraman, nos deux selles amarrées sur les épaules, guide les chevaux ; je suis, tenant haut ma cartouchière et ma carabine, puis les porteurs en procession, les deux mains crispées aux bords de la charge, tàtant du pied le tonds gluant avant de risquer un pas. Un cri soudain ; je me retourne ; l'un d'eux a buté et piqué sa tête : la charge a fait comme lui; j'en regarde le numéro une fois qu'elle est repêchée, ce n'est qu'une mallette de linge. Mais le bahar est décidément méchant ; une minute après, à la queue de la colonne, voilà qu'une caisse en bois prend encore un bain ; aux vociférations de Tourgou, je vois que cette fois c'est plus grave ; et en effet, il s'agit d'une
(1) Bahar signifie en arabe étendue d eau, fleuve.
provision de farine achetée au magasin de Fort-Archambault : il va falloir me remettre au biscuit.
Ces déambulations dans la vase nous retardent considérablement ; aujourd'hui, en quatre heures et demie de marche, — on ne peut demander davantage aux hommes dans de pareilles conditions, — je suis sûr que nous n'avons pas abattu plus de dix kilomètres. Les ïambes sortent de ce bourbier couvertes d'un enduit visqueux, tenace et mal odorant.
Ces Bahars ou Bat-Ha (1) sont des dépressions très sinueuses qui se remplissent plus ou moins d'eau à la saison des pluies ; ils couvrent tout le pays à Test du Chari. Le capitaine Freydenberg, qui en a étudié les caractères, considère ceux du nord comme des divagations de bras qui se sont formés dans un ancien delta du Chari et sont alimentés par lui; ceux de la région où je passe, comme des collecteurs des eaux des massifs rocheux qui bordent la ligne Melfi-Bedanga. Il paraît certain que, reliés les uns aux autres, ils mettaient autrefois en communication constante le Chari et la région du Fitri. Mais, ici encore, tout comme sur le fleuve, la nature agit au gré de ses caprices : pendant plusieurs années de sécheresse, le soleil, le vent, le sable, accomplissent leur œuvre ; au contraire, si l'hivernage donne des pluies abondantes au cours de saisons consécutives, les eaux se minent de nouveau un chemin, et alors il suffit de la coïncidence d'une importante crue du fleuve pour qu'un trait d'union liquide existe quelque temps entre la lagune et lui
Sur les bords des bahars sont de très beaux arbres, surtout des tamariniers, des hadjelids et des mimosas ; dans les parties non garnies par l'eau, la proximité de la nappe souterraine a fait pousser une végétation herbacée et des roseaux en touffes dépassant deux mètres de hauteur Les mares d'hivernage sont une autre caractéristique du pays : isolées ou en chapelet, elles subsistent jusqu'aux mois de décembre ou janvier ; après la disparition de l'eau, le fond argileux se fendille sousTardeur du soleil; elles présentent alors tout à fait l'aspect d'une cuvette dont un choc a brisé la partie centrale.
Dans les prairies en bordure des bahars la quantité d'antilopes de toute taille est fabuleuse : ce matin un troupeau d'une cinquantaine de bubales, gros comme des mulets, barrait le sentier. J ai tiré à cent cinquante mètres et abattu l'un d'eux, puis un autre ; le troupeau ahuri n'a pas bougé un membre. La piste de Damraou à Melfi est très peu fréquentée par les Européens ; c'était évidemment la première fois que ces animaux entendaient une détonation d'arme à feu. J'aurais pu, dans les mêmes conditions et si j'avais écouté
(1) Bat-Ha, altération du mot arabe Balihat, qui veut dire : lit de torrent.
mes gens, jeter bas un tiers de ces pauvres. Ce n'est plus un gibier, ce n'est plus de la chasse, c'est le massacre des innocents et, je le jure, par Allah, pas un autre souci ne m'a fait m'en prendre à ceux-ci que celui d'approvisionner le garde-manger.
En somme, la zone que ie traverse depuis quarante-huit heures est presque complètement sous l'eau. Je dois me trouver aujourd'hui à une trentaine de kilomètres sud-sud-ouest de Melfi, simple estime basée sur le levé d'itinéraires que j'exécute chaque jour (fi'osso modo.
Nous avons si bien zigzagué «d'un bahar à un marigot et d'une mare à une autre que, ce soir, Abdherraman n'y était plus du tout. A cinq heures et demie du soir il me disait : Hillé grib, « le village est tout près »> ; à six heures, en hochant la tête : Hillé baid chouia, « le village est encore un peu loin » ; à hi brune, il a fallu qu'il m'avouât, tout marri, qu'il ne savait pas où nous étions. J'allais donner l'ordre de camper, quand un homme a aperçu plusieurs lueurs vers l'est ; à cette époque il n'y a pas de feux de brousse ; nous nous sommes donc mis en quête des gens qui avaient allumé ceux-ci.
Une heure de marche dans l'obscurité et la boue toujours, qui tient comme de la glu, nous mène contre le bord d'un grand plateau sablonneux où campent des groupes d Arabes du Salamat mêlés à des Peulh,des pasteurs vivant au jour le jour, ne tenant au sol que in où il leur donne des pâturages et de l'eau.
Sur 1 herbe rare d'une éminence sans un arbre, vaguement éclairés par deux cents, trois cents maigres bûchers dont la fumée monte droit au ciel comme celle d'un feu de sacrifice, sont piquetés au hasard autant d'abris faits d'une carcasse de bois repliés en arceaux et sur lesquels de grandes nattes ont été jetées, puis fixées avec des fibres de palmier ; dans le dédale des ruelles passent et repassent des silhouettes d'Arabes décharnées, longues à n'en plus finir, mais élégantes, superbement drapées dans leurs guenilles, les ombres moins allongées et plus replètes des Peulh. Des formes féminines sont accroupies près de grandes marmites ; des corps étendus côte à côte sur des nattes, entièrement enveloppés y compris la tête, reposent déjà, taches d'ombres près de chaque feu. Des centaines de chiens hurlent ; il n'est pas de famille qui n'en possède deux ou trois pour garder ses ovins des rôdeurs de nuit, bêtes ou humains ; ils hurlent, hurlent sans cesse, en montrant les dents, furibonds, faméliques, la queue basse, les poils jaunes hérissés en paquets de dards, les Lelh honnis des musulmans, ne vivant que de vols et de charognes ; et, comme le souvenir me vient de nuits de supplice, sans un instanf de sommeil, au milieu de ces démons, je
donne l'ordre à Tourgou d'aller planter notre bivouac sulïisamment loin du campement.
Le bétail, des centaines de bœufs, plusieurs milliers de moutons et cabris, est enfermé dans des rer/fcas (enceintes épineuses) : ovins blancs ou noirs de types multiples, résultats de croisements désordonnés, à la toison pileuse et inutilisée ; — ils s'abstiennent intelligemment, au Centre africain, de revêtir un manteau crépu et laineux ; — bovidés de deux espèces, le zébu analogue à celui du Niger et le bœuf du Tchad bien reconnaissable, lui, à ses formes volumineuses, son garrot dépourvu de bosse, sa -robe blanche le plus souvent et surtout ses cornes immenses en croissant ; des chevaux hennissent et piaffent à l'approche des nôtres ; des bourricots braient lamentablement.
Des brassées de broussailles ont élevé la flamme des bûchers les plus proches ; un groupe s'avance avec des saints sans fin dans cette langue religieuse du Koran qui semble toute faite de bénédictions: « A fia, afia, Allah isselmek, la paix, la paix, Dieu te protège. » Une procession masculine suit, chacun portant à pleines mains les grosses calebasses contenant les gâteaux de mil et le lait aigre, un régal, ce dernier, pour les estomacs de mes porteurs païens.
Japprécie tout autant la calebasse de lait frais, mousseux, dont on me fait hommage à moi-même, tellement que là se borne mon dîner ; après un savonnage au clair de la lune, des cheveux au bout des pieds, à peu près nettoyé, je me couche pour dormir, à peine allongé, du sommeil de plomb.
Mon itinéraire traverse maintenant ce que les géologues venus au Tchad ont appelé sa province pétrographique, semée de groupements de roches d'une centaine de mètres d'altitude ; les villages sont bâtis au pied, les cases serrées les unes contre les autres.
Avant noire occupation du territoire, les indigènes en construisaient d'autres sur le massif rocheux ; la récolte de grain y était amassée ; des fissures, formant citernes naturelles, leur assuraient la provision d'eau. Une bande ouadaïenne était-elle signalée, tous allaient chercher refuge dans ce réduit d'où ils défiaient les attaques ; au besoin même, ils élisaient asile dans des grottes ou plutôt des cheminées formées parles amoncellements de blocs. Quelques récalcitrants trouvent, aujourd'hui encore, le moyen bon pour différer le paiement de l'impôt.
Pendant la dernière étape avant Melfi, nous suivons un plateau
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argilo- sablonneux sans solution de continuité, sur lequel campent de nombreux groupes d'Arabes ou de Fellatas.
Je n'avais vu jusqu'ici que de petits groupements granitiques ou des pitons isolés ; à Melfi, les formations prennent beaucoup d'ampleur, deviennent plus élevées et arrivent à constituer des massifs de trois à quatre cents mètres d'altitude au-dessus de la plaine environnante. Ma caravane a dû franchir, non sans difficultés, un col semé de cailloux roulants pour arriver au centre de l'amphithéâtre où est bâti le poste. Le site a vraiment du charme : dans une direction sud-ouest nord-est s'allonge sur plusieurs kilomètres la chaîne que nous venons de franchir ; ses ramifications enceignent le poste vers le sud. Le capitaine Mongin, qui commande à Melfi la troisième compagnie du bataillon, me dit que l'un des pitons voisins a été mesuré cinq cent dix mètres, d'autres quatre cent quatre-vingts, quatre cent cinquante ; on a l'avantage appréciable de pouvoir se promener, dans certaines parties du camp, sans casque sur la tête, à partir de quatre heures du soir. Plus au sud-est, d'autres monts, ceux de Boli ; vers l'est, encore une ligne montagneuse.
De Melfi à Bédanga, les massifs granitiques sont à peu près continus ; l'altitude est de cent cinquante à deux cents mètres. Ils consistent en amoncellements de blocs sphériques ou de dalles lisses, ou bien sont formés de deux ou plusieurs cônes réunis par leurs bases ; le pied des roches est noyé dans des formations de latérite ; quelques maigres arbustes dans les excavations où un peu d'humus s'est amassé ; tout le terrain environnant est argilo- sablonneux. A partir de Melfi, et pendant une quinzaine de kilomètres, le sentier serpente dans un vrai défilé bordé de roches des deux côtés.
Sur les sommets de la plupart de ces massifs sont des restes de villages-refuges, installés comme je l'ai dit, et au pied de nombreuses agglomérations de la tribu des Sokoros.
Ce sont encore des fétichistes ; de leur longue existence de bètes traquées, il leur est resté un fonds de timidité, de torpeur. Pourtant, si l'Islam ne les a pas touchés à fond, le voisinage s'en fait sentir chez eux : tous parlent l'arabe et tous sont vêtus ; plusieurs même ont l'habillement arabe complet, pantalon large, chemise ample et chéchia.
Pendant l'étape de ce soir, tornade ; c'est la première depuis Damraou ; elle est, probablement aussi, l'une des dernières ; la saison des pluies touche à sa fin. Même à cette latitude, les tornades conservent tous les caractères de celles des pays équatoriaux ; mais,
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ce que l'on ne voit pas à l'équateur, elles produisent un abaissement brusque de la température ; dès leur début, dans des postes du Kanem particulièrement, j'ai constaté des différences de sept, huit et même neuf degrés en l'espace d'un quart d'heure. Il faut attribuer ce phénomène à la sécheresse très grande du terrain ; il y a évaporation rapide de l'eau tombée et abaissement subséquent de température.
L'abondance des pluies a été beaucoup moindre dans le secteur que je traverse ; les mares d'hivernage sont remplies à peine à moitié de la cuvette ; on rencontre moins de bardes d'antilopes, mais, en revanche, la girafe est abondante ; de Melfi à Bedanga j'en ai aperçu trois troupeaux, chacun de cinq à huit têtes.
Bedanga est bâti contre une ligne rocheuse longue de deux kilomètres. Le poste est commandé par mon camarade Fauque de Jonquières, de l'infanterie coloniale ; je me suis accordé près de lui une journée de repos, goûtant les douceurs d une délicieuse hospitalité qui m'a fait lui demander s'il n'est pas d'origine écossaise. Il attend son rapatriement et a bien voulu me céder un fusil de chasse pour remplacer celui que j'ai laissé dans les eaux de l'Oubangui.
Un peloton de l'escadron est détaché à Abouraï, et c'est avec une escorte de spahis, envoyée de là, que je me suis remis en route. Abouraï est le premier village musulman que je rencontre sur cet itinéraire, borne frontière entre les pays d'Islam et les régions païennes. Tout de suite, que de changements ! quels contrastes ! Pas dans l'aspect du village ; depuis Fort-Archambault jusqu'à l'extrémité septentrionale du Tchad, où le Sahara prolonge sa dernière poussière, les agglomérations restent identiques : des paillotes piquées çà et là, hémisphériques, d'une seule pièce, ou au toit mobile posé sur un certain nombre de pieux fichés perpendiculairement en terre, sur une circonférence de trois mètres de diamètre et à un mètre cinquante de hauteur ; mais Mahomet est passé par là et les gens portent l'empreinte très profonde de son cachet : l'accueil n'est plus expansif, bruyant, brutal, mais froid et digne ; les formules de politesse : Afia, selamlek (la paix, salut à toi), revêtent un cérémonial tout particulier ; les plus pauvres ont, dans leurs guenilles, un port aussi rigide que celui des chefs ; la race parle ; tout décèle l'aflinement.
Le vêtement des hommes se compose du pantalon très bouffant et de la grande chemise à manches courtes et à col évasé ; la tête est recouverte de la chéchia blanche ou bleue, ou du petit bonnet
BOHDEAUX 1"
grec de teinte claire ; aux pieds, des babouciies en peau de filali ; les riches portent des bottes de même cuir. Les seules armes que nous permettions sont les sagaies aux fers de plusieurs grandeurs, en forme de feuille de laurier, les épéés droites de style moyenâgeux et les couteaux à deux tranchants.
Les femmes sont drapées dans plusieurs étoffes et presque toutes sont jolies ; fini des horreurs des pays fétichistes !... Elles portent des anneaux de cuivre et d'argent aux oreilles, aux poignets et aux chevilles, des bagues aux mains ; le nombre des bijoux est en rapport avec la munificence de leurs époux successifs. Les cheveux, fins et à nattes multiples, tombent dans le cou ; sur le devant est attachée une plaque en cornaline ou en métal ; les lèvres et les gencives sont tatouées en bleu avec la cendre d'une écorce spéciale dont on les frotte après les avoir piquées avec des épines ; l'usage du koheul et du henné est général. Comme toutes leurs pareilles musulmanes, les femmes du Tchad raffolent des parfums violents ; pour remplacer les essences vendues fort cher par les colporteurs Bornouans, elles emploient les fumigations : elles placent sur des tisons des morceaux de bois de santal et s'accroupissent dessus, de façon que les étoffes qui les habillent, savamment disposées, fassent cheminée au travers de laquelle la fumée odorante circule, imprégnant toutes les parties de leur personne, pour ressortir ensuite par un petit orifice laissé dans le voisinage du cou ; longtemps après l'opération, elles conservent une odeur acre, aromatique, pas désagréable du tout, même à un odorat européen.
C'est surfont à l'approche de la nuit que le village musulman revêt son cachet particulier : les troupeaux rentrent du pâturage; le long de leurs flancs s'agitent des garçonnets armés de longues baguettes ; il y a des centaines d'animaux : troupe houleuse des petits bovidés jaunes et noirs, aux fronts crépus ; flot des moutons et cabris qui roule onctueux et pressé, ses têtes mal équarries pointant au-dessus des dos bombés. A l'approche du village et sans intervention des conducteurs, des groupes d'animaux se séparent et prennent, entre les cases, la ruelle qui conduit à leur parc épineux ; les veaux et les agnelets, sevrés pendant le jour, bondissent en bêlant et mugissant au-devant des mères qui, un instant, s'arrêtent pour leur permettre la tétée, pendant que moulons et cabris, boucs barbus à masque de Satan, se précipitent en les bousculant au passage. Les propriétaires accourent pour enfermer leur bien ; quelques récalcitrants se sauvent à travers le village, poursuivis par les enfants ; les chiens étiques hurlent ; des poules s'envolent efl'arouchées ; des chevaux hennissent ; des ânes braient ; des autruches, mécontentes dece vacarme, gloussent en haussant le plus qu'elles peuvent leur long cou, puis par-
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tent en une course affolée, les ailes étendues. Des cavaliers rentrent de course dans la brousse. Une file de femmes remonte à pas lents le sentier qui conduit aux puits, souvent creusés à de longues distances, portant l'eau dans le récipient en terre posé sur l'épaule, la tête inclinée, le bras recourbé le tenant à l'anse avec des gestes arrondis à ravir un sculpteur ; et, dans cette pose, un peu des vêtements s'écarte, découvrant des formes d'un délicieux modelé, comme moulées par un Phidias.
Puis, dominant tout, de l'étroit espace qui tient lieu de mosquée, entouré dé branchages, couvert de sable fin soigneusemententretenu, la voix du marabout s'élève, forte et claire, appelant à la prière : Allah akhhar ! Allah akhbar .'...
Et, à ces deux mots saints, les enfants se taisent, les femmes rentrent dans les cases, les paupières baissées, prier, suivant l'usage loin des regards indiscrets, les hommes se prosternent vers l'Orient mains jointes sur la poitrine, pendant que derrière eux le soleil sombre dans l'Occident empourpré.
On est bien peu documenté sur les migrations et immigrations centre-africaines ; à peine existent quelques données sur les exodes qui vont du Nil au Soudan, violents et persistants jusqu'au xv" siècle, mais sans grandes connaissances des raisons qui les enfantèrent. De façon à peu près certaine on peut établir que le Maghreb (l'Afrique du Nord) a fourni un bien petit contingent au peuplement du centre-africain ; il avait à forcer un passage trop difïicile, le Sahara ; la seule tribu arabe de teinte uniformément blanche que j'aie connue au Tchad, nomadisant dans le nord-est du lac, les Ouled-Sliman, sont venus de la Tripolitaine. L'opinion a été émise que les Pharaons, qui portèrent si loin en Asie les bornes de leur empire, ont dû, à certaines époques, dominer toute I Afrique sub-saharienne ; quinze cents ans avant notre ère, ils étaient à l'apogée de leur puissance, et, même en ne leur supposant pas de règne antérieur, ils auraient eu bien amplement le temps d'étendre, sinon leur domination effective, tout au moins une influence réelle sur ces pays. Il est certain du moins que le gros courant d'immigration en Afrique centrale est venu de l'est, de la vallée du Nil ; on retrouve sa principale route longeant le sud du désert de Libye et passant par Agadès, au nord du Tchad, pour aboutir au Niger ; il suivit cette bordure désertique probablement pour passer plus facilement à travers des populations peu denses aUx abords des sables sahariens ; puis ses voies deviennent plus méridionales, descendent jusqu'au dixième degré, peutêtre à cause des difficultés de ravitaillement. Du vu"" siècle semble
dater l'arrivée au Niger des Sonroïs. pour ne citer que la tribu qui peut appuyer son origine égyptienne des arguments les plus décisifs : type, dialecte, architecture, traditions orales ; mais c'est du ix^ au XI* siècle que les vagues de l'est sont accourues les plus nombreuses ; précisément à cette époque TEgypte subit des secousses propres à expliquer de nombreux exodes ; la tranquillité dont elle jouissait depuis la conquête romaine est détruite du fait des fondations de l'empire arabe jetées par les premiers khalifes ; du nord au sud les riches plaines nilotiques voient peu à peu surgir les envahisseurs et fuir leurs habitants vers l'ouest, en quête d'une nouvelle patrie. L'Arabe conquérant suit bientôt lui-même, vers le xv* siècle, disent Barth et Nachtigal, à la même époque par conséquent où le Maroc envahit le Soudan, sept ou huit siècles après les apports égyptiens. Il faut encore faire appel à la raison de la barrière saharienne pour expliquer que le Niger soit resté vierge si longtemps de toutes influences du nord, de l'Algérie ou du Maroc, alors qu'une distance près de quatre fois moindre que celle du Nil l'en sépare ; nul doute aussi qu'on ne doive voir dans la prépondérance des pays du nord vers le Niger à cette époque la cause de l'arrêt dé l'immigration arabe au Tchad.
Le Tchad a donc été la dernière station de ces fortes et traditionnelles poussées ; il fut toujours le carrefour où se heurtaient les vagues successives, d'où une ethnographie des plus confuses encore. II est difficile, d'autre part, d'admettre que ces immenses territoires islamisés n'aient jamais été peuplés que par des immigrants ; il doit y avoir une ou des races autochtones. Laquelle ou lesquelles ? Sontce les Boulalas ou les Baguirmiens, deux des tribus les plus importantes, ou ces Kotokos, pêcheurs du Logone et du Chari auprès de Fort-Lamy, sur le compte desquels courent tant de légendes, qu'on représente comme les descendants de géants qu'on enterrait debout, dont les restes des villages, enceints d'énormes murs d'argile, garnis de fossés, les cases du même bâti, seules de ce genre au Tchad, attestent, à n'en pas douter, une civilisation plus ancienne ? Que sont ces pasteurs, errants ici comme dans toute la bande soudanienne, appelés Fellata ou Fellani dans l'est, Foulbé dans l'ouest du Chari. Peulh, Poullos ou Foullah au Sénégal, au teint cuivré, au profil si harmonieux, avec des cheveux lisses et des formes si élégantes ? que les ethnographes ont fait venir d'un peu partout, depuis l'Ethiopie jusqu'à l'Adrar sénégalais, qu'ils ont assimilés aux Berbères ou aux Nubiens de l'histoire antique I toutes suppositions bien gratuites; nous ne sommes pas près d'avoir la clef de ces énigmes. Certes on distingue au Tchad plusieurs types ethniques, mais le seul vrairnent défini est le dernier venu, le type arabe, avec une gradation de teintes
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qui va du blanc au noir en passant par le jaune et le café au lait. La polygamie lui a permis d'infiltrer progressivement ses voisins, et puis ses croisements ont été d'autant plus nombreux qu'ils étaient plus recherchés, car les Arabes sont considérés comme la race supérieure, la race des conquérants, des nobles, celle qui fournit les chérifs et les marabouts, la religion et le dialecte en usage partout. Dans ces croisements c'est le type de la race supérieure qui a toujours prévalu ; le profil surtout reste caractéristique ; les signes de métissage, quand ils existent, consistent, en dehors du teint, dans l'aplatissement plus ou moins grand de la face, des lèvres un peu plus épaisses et lippues. Le dialecte courant est un dérivé de l'arabe oriental, mais de tournure bien plus euphonique.
?/ octobre. — J'ai vu en passant le peloton de spahis d'Abouraï et pu constater sa bonne tenue, toute à l'honneur du lieutenant Lebon, qui ne l'a quitté que pour aller remplacer, il y a peu de temps, le capitaine Devedeix à la tête de la portion centrale de l'escadron à Aouni ; il est en ce moment sous les ordres du maréchal des logis Armand.
Pressé d'arriver au but, je suis reparti le soir même dans la direction de Bokoro. Une des conséquences de mon entrée en pays de musulmans pasteufs est que mes bagages sont maintenant transportés à dos de bœufs ; le chameau ne vit pas encore à cette latitude ; il y tombe trop d'eau ; partant il y existe trop de mouches et de moustiques, deux de ses mortels ennemis.
Sur les lianes des zébus, contre un double paillasson en guise de bat, deux charges se font équilibre, arrimées au moyen de cordes en fibres de palmier. Le pilote de l'animal se juche entre les deux, les jambes pendant de chaque côté de la bosse, et gouverne au moyen d'une corde passée dans les naseaux. Ce n'est pas encore le moyen de transport rêvé : les villages réquisitionnés ont amené, cela va sans dire, les plus mauvaises parmi leurs bêtes ; elles sont fatiguées, maigres ; des blessures ensanglantent les garrots et les côtes. Au moment de démarrer, quatre bœufs sur seize qui composent mon convoi ont fait la mauvaise tête ; après force mugisseoients et galipettes, conducteurs et caisses projetés comme balles par-dessus les cornes se sont étalés avec cris et fracas dans la cour du poste ; d'une caisse éventrée le contenu liq^uide suinte ou dégouline : confitures, Champagne, vins toniques, toutes petites douceurs réservées pour le cas de convalescence et qui depuis Brazzaville ont été de ma part lobjet d'une sollicitude toutç particulière ; le dégât est irrémédiable.
Trois quarts d'heure perdus pour rattraper les récalcitrants, partis
d'un galop furieux à travers les cases, les recharger et les décider à s'ébranler d'un pas tranquille et lent. A cheval j'ai pris les devants ; j'étais à neuf heures du soir au point d'eau choisi pour le bivouac ; mon convoi-tortue ne m'y a rejoint qu'à minuit.
22 octobre. — Repris, après quatre heures de demi-sommeil, la piste de Bokoro, où j'entre à huit heures et demie. Le capitaine Jerusalemy y commande la portion centrale de la première compa-
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