LES UKCIDEU A .S KBRANLER, D L'N TAS TRANQUILLE ET LENT
gnie du bataillon qui a un détachement important au nord-est avec le lieutenant Legrand, à Yao, dans le secteur du Fitri ; j'ai plaisir également à faire connaissance avec le bon docteur Bouillez, si aimable et si dévoué. On me donne les nouvelles fraîches de France; elles n'ont que deux mois de date ; venues par la voie télégraphique du Soudan jusqu'à Zinder, elles ont été ensuite apportées jusqu'ici en trois sema^ines par courriers à cheval.
La situation politique actuelle du Tchad m'est dépeinte par le capitaine Jerusalemy de façon à me donner bon espoir d'avoir à faire œuvre militaire intéres.sante J'ai eu occasion de le dire, notre territoire militaire du Tchad est borné au nord par la zone saharienne subtripolitaine ; tous les habitants nomades de cette région, de même que la majorité des commerçants tripolitains, sont à la complète dévotion du mahdi Sidi-Mohamed-Senoussi ; on sait ce qu'est un
DE FOHT ARCHAMBAUI.T A AOUM
mahdi : l'envoyé de Dieu qui doit compléter l'œuvre de Mahomet ; il en pousse un chaque année en pays musuhnan ; le siège de celuici est à Toasis de Koufra.
Puissance commerciale autant que religieuse, le senoussisme s'était taillé avant notre venue, dans les régions fétichistes, un vaste empire riche en marchandises d'exportation, plumes d'autruche, ivoire, mais surtout esclaves, femmes et enfants, eunuques, échangés contre des étoffes, du sucre, du thé, des armes, des tapis, du sel, etc.. Sur la voie imposée par le mahdi aux caravanes, Ben-Ghazi-Koufra, partaient chaque année vers les hords de la Méditerranée dix à douze mille captifs. Le déchet était de quarante à cinquante pour cent ; malgré tout, bon commerce pour les deux parties : une captive jeune, de physique agréable, sans tache, se paie au Tchad un fusil à répétition avec cinquante cartouches, ou cinquante kilos de sel, ou quatre chameaux, ou deux chamelles ou vingt boîtes de sucre et de thé ; elle se revend à Tripoli un millier de francs. Les vieilles sont loin d'avoir cette valeur. Jusqu'à dix ans le garçonnet vaut la moitié du prix de la jeune captive ; un âge plus élevé le déprécie, parce qu'il commence à avoir les jambes assez vigoureuses pour ne songer qu'à prendre la clef de la brousse, ou plus justement des dunes de sable au cours des pérégrinations de la caravane, qui sont de trois à quatre mois jusqu'à Tripoli.
Parmi les articles d'échange desTripolitains, les fusils et les munitions font prime ; pas d'engagement avec nos ennemis du Nord ou de l'Est après lequel on n'en recueille de marques de toutes les puissances européennes ; la France tient le record avec le fusil Gras : vendu cent sous chez nous, vingt-cinq à trente francs à Tripoli, il se paie en argent au Tchad cinquante à soixante thalers (cent cinquante à cent quatre-vingts francs).
A l'est du territoire militaire se trouve le Ouadaï, un des derniers pays ayant gardé allure moyenâgeuse, avec ses seigneurs, ses serfs rivés à la glèbe, ses ferments de révolte, ses dures répressions, sa justice expéditive et le pillage du faible érigé en règle naturelle ; dominé par un sultan au pouvoir absolu, Doudemourrah (le lion furieux). Son principal instrument de règne est une armée de dix mille soldats, dont les deux tiers possédant des fusils à tir rapide, le reste des armes à pierre ou à piston, (^ette armée est sous les ordres de grands dignitaires appelés og'/;/(/s, chargés du commandement des différentes provinces. Abécher, la capitale, dont le sultan a fait un camp retranché où il emmagasine son butin et d'où rayonnent ses bandes, joue en outre le même rôle que Zinder, Saint-Louis ou Tombouctou ; c'est un centre d'échanges, une tête de pont des pays noirs sur la mer saharienne.
Parla simple occupation des greniers à chair humaine qu'étaient les contrées de Tchad, nous nous sommes donc mis en état d'hostilité avec ces deux puissances, Ouadaï et Senoussisme. La conquête faite, les troupes de Rahah détruites, il a fallu garder le pays ainsi que je lai dit, avec un millier d'hommes ; malgré ce petit nombre, senoussistes et gens d'Abécher ayant apprécié la valeur des vainqueurs de Rahah, ont hésité longtemps à venir les heurter de front ; mais pendant cinq ans nous avons dû nous maintenir par ordre sur les positions conquises ; il était inévitable que notre inaction forcée dans les postes fût regardée par eux comme un signe de faiblesse ; depuis mon départ du Tchad, il y a dix-huit mois, on enregistre rezzous sur rezzous, toujours de plus en plus audacieux, du côté du Kanem au nord, sur toute notre frontière de l'Est jusqu'aux portes de Fort-Archambault ; il n'est pas possible que nous nous bornions toujours à parer ainsi les coups sans y répondre, ou, notre prestige détruit, tous ces gens organisant une coalition, nous allons nous trouver en très mauvaise posture avec nos pauvres effectifs disséminés sur d'énormes espaces.
Tel est l'état de choses ; puisse-t-il faire sortir bientôt les sabres des fourreaux et parler les bonnes carabines !
'2k octobre. — Après avoir marché pendant les derniers kilomètres d'une étape nocturne à travers des monticules sablonneux où les chevaux enfoncent jusqu'aux boulets, j'arrive en vue d'Aouni, un peu avant que le soleil jaillisse de l'horizon. Je suis au but. Quatre mois exactement que j'ai quitté Bordeaux, le minimum de temps nécessaire pour couvrir cet itinéraire bizarre qui, après m'avoir promené dans l'hémisphère austral, m'a ensuite rapproché un peu plus chaque jour, à vol d'oiseau, du pays natal.
L'entrée dans ces confins désertiques, trois quarts d'heure avant Aouni, a été brusque. Cette particularité m avait déjà surpris à diverses reprises à l'ouest, du côté du Kanem ; aucune transition ou presque entre eux et les savanes suivies depuis Fort-Crampel ; l'argile a fait subitement place au sable, le plateau à peu près absolu aux éminences et aux dunes, la futaie épineuse aux touffes rachiliques de mimosas, de gommiers, aux buissons de palmiers nains d'un vert pâle et poussiéreux, de teinte anémique. C'est bien une frontière du royaume du sable, ce royaume qui, sans doute, disait un de mes camarades sahariens, n'attire que parce que la nature y a fait le vide ; elle est bien fille du désert, en lutte incessante contre le vent qui secoue et le sable qui fouette, cette végétation terne avec ses arbustes nains mal venus, bossus, aux branchilles nues et grêles, aux feuilles
émaciées, aux tiges criblées de gerçures et de nodosités ; c'est le site saharien âpre et misérable, mais empreint du cachet spécial que lui donnent sa sauvagerie même, la pureté d'un ciel qui tient
plus de trente lieues de longueur, ses colorations, son air et sa lumière ; combien différent il apparaît de l'équateur aux paysages sylvestres sans horizons, aux lignes massives, aux silhouettes lourdes, à l'atmosphère de ca,ve qui oppresse et comprime, combien préférable !
Les premiers rayons teignent l'Orient d'un rayonnement d'or, de lueurs exquises d'un éclat et d'une pureté ignorés de nos cieux pommelés, de nos climats embrumés ; dans l'air diaphane, les accidents du sol, les contours des plus petits objets, les lumières et les ombres, tout revêt des formes tranchées, se dessine avec une netteté absolue, comme les pièces d'un gigantesque plan en relief.
Sur la crête d'une des éminences sablonneuses une masse grisâtre se précise, le camp ; déjà on y reprend les occupations journalières : une serpentine se profile, ondulant sur les pentes vers le nord, la longue file équestre des spahis ; dans m'a direction, en route pour le pâturage, vient le troupeau des chameaux de charge, louvoyants et haut perchés, si serrés que les longs cols s'enchevêtrent, les têtes débonnaires se balançant au sommet ; les grosses pattes paresseuses sont lancées automatiquement, les épaisses bosses jaunes tanguent régulièrement ; aux cris des convoyeurs répond un grognement continu ; tout autour des chamelons font des cabrioles, comiques avec leur cou dénudé et leur épaisse toison moutonnée ; un peu plus loin, bœufs et moutons s'éparpillent déjà, se disputant les feuilles des mimosées.
Dans une légère dépression ce sont les puits, entourés, à cette heure matinale, par un groupe bariolé de femmes de spahis avec leurs marmots ; sur le sentier qui met une déchirure dans les herbes jaunes d'autres s'avancent de leur marche déhanchée, le cou cerclé de perles raidi sous le poids des calebasses et des jarres en terre ; à mon passage les A fia des femmes arabes se croisent avec les Anisségué (bonjour) des Sénégalaises.
Un temps de galop dans le sable que le pied nu de mon cheval écrase sans bruit ; je franchis l'entrée du camp au-dessus de laquelle bat le drapeau portant dans le blanc de l'étamine le croissant et l'étoile, et je serre la main de Lebon. Il y a vingt mois je lui souhaitais la bienvenue à Fort-Millot, à son arrivée de France.
AOUNI. — BAROUELLA. — ATI
Lettre à mon ami le capitaine Z...
Aouni, le 2 novembre 1907.
Cher ami.
Après les nombreuses vicissitudes d'un voyage de quatre mois en saison des pluies et le contre-coup obligé des accès de fièvre, je suis, depuis une dizaine de jours, en possession de mon poste, à Aouni, dans le secteur du Fitri, à quelque trois cents kilomètres sud-est du lac Tchad. Me voici chez moi ! Le capitaine Devedeix, qui était à la tête de l'escadron, l'a quitté, rentrant en France, le 15 du mois dernier ; il a élé suivi peu après du vétérinaire Moutard. J'ai pris le commandement des mains du lieutenant Lehon. Notre pauvre escadron ! je n'aurai pas longtemps l'honneur d'être son chef; en effet, j'ai trouvé à Aouni confirmation de ce dont on m'avait dit deux mots à mon passage au ministère à Paris : l'escadron de spahis et la batterie darlillerie du Tchad ont vécu. Lebon m'a montré la dépêche officielle prescrivant d'avoir à s'occuper de suite des opérations de liquidation ; les termes de la dépêche ministérielle sont « que les crédits de l'artillerie et de la cavalerie ont été enlevés, ces deux unités ne servant à rien ».
Je n'ai pas besoin de protester près de vous qui savez quel a été leur rôle, leur beau rôle depuis 1900. Je saisd'autre part que grande a été la stupéfaction du colonel Largeau en apprenant qu'un trait déplume a décidé de cette exécution sommaire sans qu'on lui fasse l'honneur de lui demander son avis. Tout au moins eût-on pu être plus aimable à notre égard : invoquer pour notre mise de côté la création de nouvelles unités méharistes, bien nécessaires certes ; ou le besoin d'économies, la solde de nos hommes étant sensiblement supérieure ; non, « vous êtes des inutiles, allezvous-en ! » Le coup est parti de Brazzaville, la condamnation a été prononcée avec sérénité par quelqu'un qui ne connut le Tchad que de sa belle case, à trois mille kilomètres de nous.
La répercussion de la nouvelle sur les hommes a été des plus vives. Ils ne comprennent pas, ces mercenaires engagés au Sénégal à des conditions qu'ils croyaient immuables. Chaque jour ce sont des interrogations comme celles-ci : « Pourquoi y a obliger nous partir ?...»— « Nous avoir pas fait mal service ; pourquoi renvoj'er nous ?... »
Que leur répondre autre, sinon que « le chef des Français a décidé et qu'il n'y a qu'à obéir... »
Et quand on leur ajoute : « Tu pourras rester au Tchad en continuant le service dans les tirailleurs... », ils secouent énergiquement la tête ; vous savez s'ils tiennent au panache, à leur veste rouge, à la culotte bleue, au casque blanc. Comment ne pas les en aimer davantage !
D'autres enfin, qui me connaissent depuis plusieurs années, viennent me dire : « Si nous savoir toi y a commander nous, nous rester au service, même tirailleurs.» Mais, de cela je ne puis leur répondre, hélas ! sais-je moi-même quel va être mon commandement de demain? Pauvres et braves garçons ! le Tchad va perdre cent trente de ses meilleurs soldats ; on les regrettera certainement. Les deux tiers sont
d'origine sénégalaise, Bambaras, Ouolofs ou Toucouleurs ; le prix de leur voj'age, à huit jours près aussi lointain que celui de France, grevant fort le budget colonial, il avait été décidé, aussitôt après la conquête, que dans tous les corps on pouvait accepter dans la proportion d'un tiers des engagements volontaires d'anciens soldats de Rabah ou dindigènes du pays ; on n'a eu qu'à se louer de la mesure ; les deux recrutements ont donné d'excellents soldats et, quoique faisant bande à part, les vaincus vivant côte à côte au camp de leurs vainqueurs, ont su demeurer avec eux dans les meilleurs termes.
Ce camp d'Aouni que je commande couvre un rectangle de cent cinquante et cent mètres enceint d'une grosse zeribade un mètre de hauteur. La moitié de l'enceinte côté sud est réservée aux paillotes des Européens, aux bureaux des comptables, aux abris contenant les réserves d'habillement et de harnachement. La partie nord est occupée par les cases rondes et à toits en coupole des spahis, une soixantaine, bordant à se toucher les grands côtés ; au centre les hangars-abris des chevaux. A part les réduits servant de magasin, prison, cuisine et poudrière, qui ont des murs en pisé ou en briques d argile, le reste est bâti avec du bois et de la paille ; vieilles d'un an seulement, toutes ces paillotes ont déjà des airs ébouriffés ; la moindre imprudence peut, en quelques secondes, allumer une fournaise où se débattraient hommes et chevaux ; j'en frémis souvent. Vous avez certainement vu briller des villages indigènes pareillement établis : la flamme léchant tout avec une rapidité inouïe ; des cases aux matériaux archi-desséchés prenant feu par rayonnement à cinquante pas de celles qui brûlent, allumant ainsi de nouveaux foyers. Ce lancho d'Aouni n'a été considéré que comme l'abri de fortune provisoire d'une unité essentiellement mobile. Pour parer autant que possible au péril, les cuisines où les femmes élaborent les pâtées de mil et les couscous sont placées en dehors suffîsamment loin et du côté opposé au vent régnant, lèvent du nord-est, mais à cette époque où les nuits deviennent fraîches, menaces ou punitions ne peuvent arriver à supprimer la manie du petit feu au milieu du logis ; comme tous les noirs, même couverts de nos étoffes européennes, mes spahis sont les plus frileux des humains. A cent cinquante mètres de l'enceinte encore, un village d'une quarantaine de cases, habitées par les boys-fourrageurs, chargés de la dure mission d'aller, à quatre et cinq kilomètres souvent, faucher au couteau la ration de fourrage journalière ; puis par les chameliers, les gardes du troupeau des bovidés et moutons, les familles de plusieurs spahis.
(^amp et dépendances ont été édifiés sur l'un des côtés d'un immense cirque entouré d'amoncellements rocheux complètement dénudés ; du sable partout, sauf à l'ouest, où une lagune à l'argile desséchée, craquelée, dessinant d'innombrables mosaïques, s'étend à la dernière limite de l'horizon jusqu à un massif granitique qui marque l'emplacement de Moïto, où cantonne la batterie d'artillerie.
Le camp d'Aouni ne loge que la portion centrale de l'escadron formée de deux pelotons ; le troisième est à Abouraï, à une centaine de kilomètres au sud ; le quatrième est détaché à cent cinquante kilomètres, à Fort-Millot, dans le Kanem, avec le lieutenant Godard.
J'ai passé une revue minutieuse des cases-magasins. Les réserves de harnachements y sont plus sérieuses que je ne les avais jamais connues : il y a même en surnombre plusieurs de ces petites selles Lefèvre, de gabarit analogue à celui de la selle du modèle 1884, mais plus légères, qui furent adoptées dès le début et ont rendu de si bons services ; l'escadron n'en a été complètement pourvu qu'à la fin de 1905 ; jusque-là plus d'un tiers des spahis montaient en selles arabes du pays, mal équilibrées, beaucoup moins pratiques que la selle algérienne, causant de nombreuses blessures que nous soignions en recourant aux antiseptiques de nos pharmacies personnelles, faute de médicaments vétérinaires.
L'armement laisse beaucoup à désirer : les carabines surtout ont eu à souffrir du climat ; un grand nombre de lames de sabres ne tiennent plus à leurs gardes.
Peu de choses du côté habillement ; il est bien arrivé une commande de la maison Altairac d'Alger il y a un mois ; mais sur huit caisses, quatre étaient complètement perdues par l'eau qui les a envahies, et trois autres à peu près inutili-
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sables pour la même raison ; en résumé, sur un envoi d'une valeur de plus de trois mille francs, le Congo... ou le Chari, ont épargné dix culottes et une soixantaine de chéchias ; c'est navrant. Bénis soient les Anglais qui importent tout près de nous, au Bornou, leurs guinées de toutes couleurs ; nos soldats, sans eux, marcheraient nus.
Vous parlerai-je du magasin à vivres européens ? J'ai eu occasion de vous dire la bizarrerie de notre ravitaillement sous ce rapport : quand une caisse de vinaigre arrive, l'huile est restée en route ; on reçoit du café ou du thé, mais on n'a pas de sucre, et réciproquement ; trois tonnelets de farine sur quatre sont rendus inutilisables par l'humidité ou les légions de charançons. Il existe en ce moment la provision de poivre nécessaire à la consommation d'une demi-année, alors que depuis quarante jours le sel manque et qu'il faut se contenter du produit indigène extrait de certaines plantes.
Quoi qu'il en soit, cher ami, j'ai plaisir à sentir que les trente mois antérieurement passés dans ce Tchad si prenant n'ont rien détruit de mes ardeurs de néophyte, il y a près de quatre ans déjà ! Mais à quoi vais-je les dépenser cette fois ? Que j'ai hâte de voir ma voie tracée ! Si la santé tient, je compte demander à prolonger ce séjour d'une troisième année. Il n'est pas possible que je n'aie, en ce laps de temps, occasion de faire œuvre intéressante au Ouadaï.
Je vous adresse mes meilleurs sentiments dévoués en réclamant vite de vos bonnes nouvelles.
J'ai été frappé de la moindre valeur d'une grande quantité de chevaux achetés depuis quelques mois et que l'on a eu même une certaine peine à se procurer, me dit Lebon
Les chevaux que nous possédons dans les régions à l'est du Chari et du lac Tchad méritent toute notre sollicitude ; je ne parle que de ceux-là, n'ayant fait qu'apercevoir des spécimens d'autres types vivant dans l'ouest du territoire militaire : ceux du pays Laka, du Toubouri, de l'Adamaoua ; ils sont de types fort différents, d'après ce que j'en ai vu et lu.
Pour ce qui est des animaux vivant à l'est de la ligne Chari- Tchad, on peut établir dès l'abord qu'il n'est pas plus possible de leur fixer une autochtonie qu'aux hommes ; je me suis expliqué un peu plus haut, on se le rappelle, au sujet de ces derniers ; dans la race chevaline on trouve deux types accusés : l'arabe et le barbe, avec des dégénérescences : développement moindre, empâtement, lymphatisme, ayant pour causes, au cours de longues périodes et après des phases successives, les lois inflexibles du changement d'habitat, l'indifférence des indigènes pour la sélection des produits, et des défauts de conformation imputables à l'insuffisanoe de soins, aux méthodes défectueuses d'élevage et de dressage, je devrais dire d'emploi, coutumières aux indigènes : accouplements souvent sans méthode, animaux montés trop jeunes, nourriture quelquefois insuffisante, modes d'entraves et d'attache défectueux, pieds mal ou jamais parés, etc., etc.
Si l'on se reporte à ce que j'ai dit des immigrations au centre afri-
cain, il est bien probable que l'arabe a dû exister avant le barbe ; dans les croisements avec les barbes, ou une ou des races autochtones ? — je laisse le point d'interrogation, - tout comme chez les hommes c'est le type arabe qui a encore généralement prévalu, donnant à la plupart des produits une réelle distinction et un cachet d'élégance qui me frappèrent beaucoup à mon arrivée en 1904, alors que je venais de quitter les barbes du 5* chasseurs d'Afrique ; la comparaison fut toute en faveur des chevaux du Chari.
Depuis six à sept ans nous avons tué beaucoup de chevaux au Tchad et nous avons continué à puiser dans les survivants, prenant toujours parmi les plus jolis spécimens; malheureusement les soucis d'une première occupation militaire n'ont pas laissé place aux questions de réglementation de la production, de création et d'entretien de centres hippiques, jumenteries, dépôts d'étalons, d'un service permanent exclusivement affecté à la question chevaline, toutes mesures qui s'imposent de suite pour empêcher une déchéance certaine et bien regrettable.
Non seulement cette question de maintien ou même de relèvement de sa race chevaline est, pour le territoire du Tchad, de valeur intrinsèque, mais ce qu'on vient de lire sur le Congo, l'Oubangui et le Gribingui les font connaître suffisamment pour qu'on se rende compte des merveilleux débouchés qu'ils doivent être, pour les chevaux comme pour les autres produits d'élevage du Tchad, et dans un avenir pas lointain, j'ai dit ma persuasion à ce sujet.
5 novembre. — Lebon, latigué, a passé toute la semaine avec moi. Il s'est mis aujourd'hui en route pour la PVance.mais ne reverra ni le Chari ni le Congo ; il a en effet obtenu de rentrer par la voie Zinder-Soudan-Sénégal, en passant par le Kanem et la pointe nord du lac Tchad ; c'est un voyage d'une durée aussi longue que l'autre, mais qui a l'avantage de faire connaître des pays nouveaux et d'éviter beaucoup de mortelles journées de baleinière, l'itinéraire aquatique étant réduit de moitié,
A quatre heures, j'ai fait monter à cheval les deux pelotons et pendant plusieurs kilomètres nous avons accompagné leur ancien chef. Lebon m'a prié de brusquer les adieux ; il les a adressés aux hommes rangés en bataille, puis a serré la main aux gradés. Je le sentais ému ; avec eux tous il a marché au feu, a connu la peine et l'honneur ; et puis, c'est indéniable, tout pays a des vertus qui font qu'on s'y attache ; les longs mois d'existence vagabonde et d'aventures créent entre la terre la moins hospitalière et l'homme qu'elle a porté tant de liens insoupçonnés jusqu'au moment de la séparation où
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il lui faut reconnaître tout surpris, à ce tournant d'existence, combien proiondes sont les racines qu'il a poussées, combien dures à extirper.
Un bout de sentier encore, j'ai marché avec le partant; puis une dernière étreinte, le souhait mutuel qui, en Afrique, résume tous les autres : « Bonne santé ! » Vraiment on se sent ici chose si précaire, que tout mot de séparation est poignant, d'un caractère si différent du banal « adieu » de là-bas ; ce sentiment très aigu, nous venons de le lire tous deux au fond de nos yeux.
Je n'ai tourné bride que lorsque, derrière un buisson d'acacias, se sont effacées sa veste rouge et celles de ses spahis d'escorte ; puis à travers largile craquelée de la lagune, au pas de mon cheval, je suis rentré au camp longtemps après que le soleil eut disparu, en quelques secondes, dans le couchant.
L'escadron de spahis du Tchad forme corps, c'est-à-dire qu'échoient pour la plupart à son commandant les attributions d'un colonel, voire la responsabilité dune comptabilité qu'assurent dans ses détails les deux seuls maréchal des logis chef et maréchal des logis fourrier ; ce n'est pas le moins désagréable dans l'uniformité de la vie d'Aouni.
Couché à huit heures du soir, on y est levé avant le soleil ; aussitôt, travail à cheval ou plutôt longue marche destinée à maintenir la musculature des chevaux ; l'instruction des hommes n'est pas un souci ; presque tous -sont des vétérans de six, huit, dix ans de service, beaucoup labourés de blessures ; des travaux de réfection dans le camp les occupent vaille que vaille en dehors de l'équitation et des pansages. Ce genre de vie n'est pas celui qui leur plaît, pas plus qu'à nioi; il est particulièrement néfaste aux Européens, très préjudiciable au bon équilibre de toutes les facultés ; la bête humaine inactive s'agite et s'inquiète vite sur le sol soudanais. Un vieil adage colonial dit : « Si tu sens que la machine va moins bien qu'à l'habitude, double la dose de quinine ; s'il survient des enrayages au moral comme au physique, envoie-la rouler longtemps sur les pistes, c'est là que tu la répareras. »
Par bonheur le Ouadai bouge, bouge sans cesse : encore un rezzou signalé au sud de Bokoro : un de ces jours, il va bien falloir courir sus à ces chenapans.
10 novembre. — J'arrive de Bokoro, déçu après une grosse joie et un gros espoir. Il y a quatre jours, vers trois heures de l'aprèsmidi, le maréchal des logis chef entre chez moi, accompagné d'un
Arabe porteur d'un pli du capitaine Jerusalemy ; sur ce pli la mention « courrier rapide », c'est-à-dire un courrier qui doit parvenir dans un minimum fixé, dût-on crever le cheval ou les chevaux qui l'apportent.
Le capitaine m'informe que le chef ouadaïen Hissein-ould-Amtalaïd a envahi brusquement le Fitri avec deux cents hommes, saccagé le village de Malabesse, à l'est du poste de Yao et enlevé une centaine de femmes et d'enfants destinés aux marchés d'Abécher et de Tripoli. Le lieutenant Legrand esta sa poursuite, mais on dit qu'un ou deux aguids sont massés plus à l'est avec quatre cents fusils ; l'escadron et la batterie sont appelés en toute hâte à Bokoro, pour y joindre la première compagnie.
Ah ! ce n'a pas été long, notre mobilisation : pendant que le trompette de service sonnait les quatre appels, deux spahis galopaient à la recherche des chameaux au pâturage ; le fourrier courait à la poudrière y distribuer le complément de cartouches, — dans ces cas chaque homme en emporte cent vingt ; — avec des exclamations de joie les spahis sellaient pendant que les femmes emplissaient un coin du bissac d'un en-cas de couscous sec et granuleux et de viande boucanée ; à quatre heures, laissant le camp à une petite garde de dix hommes, et pendant que les derniers sacs de mil étaient fixés sur le dos des chameaux, nous entamions la piste de Bokoro, salués par les Afia, Barek Allah (la paix, Dieu vous bénisse !) des femmes.
Retardés dans la marche de nuit par le mauvais état de la piste, que les récentes pluies ont défoncée, encore plus par les branches des épineux, qui à chaque instant envahissent le sentier, nous obligeant à marcher à la queue leu leu pendant des centaines de mètres couchés sur l'encolure, il nous a fallu onze heures pour atteindre le soixante-deuxième kilomètre après Aouni. A mon arrivée à Bokoro, à trois heures du matin, la sentinelle me dit que le capitaine Jerusalemy est parti depuis la veille au soir vers Yao ; après avoir souillé une demi-heure, nous empannions sa voie ; arrêt à dix heures du matin au Bahar-Bourda, la chaleur étant tellement forte qu'il serait imprudent de demander un plus gros effort aux chevaux ; reprise de la marche dans l'après-midi, la nuit ; au point du jour, à quelques kilomètres de Yao, une longue ligne de poussière, des reflets d'armes ; c'est la colonne Jerusalemy qui rentre ; une fois de plus, Hissein-ould- Amtalaïd, réputé pour ses coups d'audace, nous a fait la nique ; en vain, avec ses tirailleurs à pied, Legrand a accompli à ses trousses un beau raid de cent kilomètres en vingt-six heures ; poussant son bétail humain, le chef Ouadaïen a disparu dans le Medogo. Il ne nous restait plus qu'à faire demi-tour et à regagner nos pénates, maugréants et le nez long.
UNE COKNE DE BCEUF DU TCHAD.