‹ De Bordeaux au TchadChapitre 16 sur 23 · PORTE DU CAMP D AOUNI · texte numérisé non relu

PORTE DU CAMP D AOUNI

Le salut au drapeau à la relève de la garde.

(Photo, du capitaine Devedeix.)

AOUiM. liAllOUELLA. — ATI 209

L'inaction d'Aouni pèse de tout son poids sur mes épaules. Est-ce inaction qu'il faut dire ? Non, pas précisément ; elle n'est certes 'pas horizontale, ma vie : le matin, je suis à cheval au lever du soleil et ne rentre qu'entre neuf et dix heures, après des poursuites d'antilopes dans les dunes avec mon ordonnnance, mon hrave Demba-Ba, au galop de mon étalon arabe à tous crins , dont les narines roses largement écartées laissent passer de vigoureux ébrouements; les veines gonflées, avec de petits hennissements de plaisir, il bondit par-dessus les ravins minuscules, chauves presque tous, qui se joignent et s'entrelacent pour former comme des ramures. A dix heures, avec l'aide des sous-ofïiciers, visite et pansement des hommes, des femmes, des marmots malades: excoriations, ulcères, vers de Guinée, tant d'autres cas encore à soigner, le Formulaire et le Guide pratique en main; nous sommes bien aidés en ce rôle par l'action étonnante de tous nos médicaments sur les noirs. Puis c'est le tour des chevaux. Déjeuner, repos pendant l'averse de soleil ; chasse encore le soir, lorsque Bourguignon

— c'est ainsi que le baptisa un jour un facétieux Africain — incline vers l'Occident. Tout autour du camp, dans la végétation herbacée, parmi les toutîes dejujubiers, les buissons de palmiers nains dont les palmes s'entrecroisent comme des épées se bloltissentou s'égaillent des pintades semblables à celles de nos pays, des perdreaux gris à éperon que leur instinct fait percher, tels des poulets, au coucher du soleil, sur les maigres arbustes où ils rappellent longtemps, de leurs quieuc, quieuc perçants, des lapins aux longues oreilles, les mêmes que ceux de l'Afrique du Nord, qui gîtent à l'instar du lièvre, au lieu de terrer ; de grandes outardes, magniliques oiseaux, méfiants, toujours solitaires, très sauvages ; pour les approcher à cent pas, après les avoir vus se poser, il faut ramper avec des ruses de Peau-Rouge. Antilopes y compris, — il n'en existe que de petites espèces dans les parages d'Aouni,

— ce gibier est d'ailleurs toujours sur l'œil ; depuis un an que le camp est installé, les Européens ont beaucoup tiré ; les animaux savent se défendre, et ainsi on retrouve au moins le plaisir de la chasse ; elle est le prétexte de longs footings hygiéniques ; j'y encourage les sous ofïiciers, qui ont tous leur fusil à plombs et disposent en outre des cartouches de carabines des plus vieux stocks. Ce que je déplore avec eux, c'est la régularité absolue du train-train journalier, sans secousses, trop semblable à celui de France, devant l'identique horizon, avec la même aurore et le même crépuscule.

La batterie d'artillerie à Moïto est sous les ordres du lieutenant Blard ; j'ai eu le plaisir de le connaître il y a deux ans : un camarade aimable, à qui j'ai voulu faire tout de suite ma visite de nouvel arrivé; nous voisinons à cinquante kilomètres seulement.

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Un joli poste Moïto, d'un cachet unique dans le territoire militaire: une bonne lieue avant d'y parvenir, on est agréablement surpris à la vue d'une silhouette originale tout à fait insolite, un grand réduit en briques, vrai donjon flanqué de bastions, tout hérissé de meurtrières, imprenable dans un pays comme celui-ci; à côté, le camp des artilleurs et les habitations des Européens, au nombre de quatre, officier et sousofficiers : elles ont été joliment construites aussi, en briques, recouvertes de toits en chaume, supportés par des charpentes à l'ossature bien finie, constituée suivant les règles ; jambettes, lattes de faitage, tasseaux, chevrons, rien n'y manque ; il a fallu la science et le goût des camarades de l'artillerie pour faire si bien avec les pauvres ressources que fournit la végétation étiolée qui les entoure ; leurs demeures semblent si confortables quand on quitte les paillotes d'Aouni !

I^es quatre pièces de 80 de montagne sont véhiculées à dos de chameau ; leur agencement sur des supports aussi anguleux, sans un espace plan, est le fruit de deux années d'expériences ; quatre bâts différents ont été mis successivement à l'essai ; on est parvenu à équiHbrer les lourds engins de façon si parfaite qu'ils ont été transportés des centaines de kilomètres, sans cesse tanguants, sans qu'aucune blessure en résulte pour les grosses bosses charnues. Les chameaux sont superbes ; ils ont été achetés cent cinquante à cent soixante thalers (quatre cent cinquante à quatre cent quatrevingts francs) aux nomades du Nord. Un animal porte la pièce, un autre l'affût et les deux roues arrimées de chaqueNCÔté. Les animaux dressés à se coucher rapidement, les artilleurs rompus à la manœuvre, la mise en batterie s'opère en un peu plus d'une minute. Blard est arrivé à faire d'excellents pointeurs non seulement de ses éléments sénégalais, mais même des indigènes anciens Rhabisles. J'ai passé dans ce joli poste deux bonnes journées en sa compagnie et celle de l'adjoint à 1 intendance Saleine, venu pour donner bonne direction aux premières opérations de suppression de cette belle batterie, qui va disparaître elle aussi.

Otte nuit, alors que, rentré de Moïto à huit heures du soir, je rêvais sur le cadre de bois recouvert de paille qui constitue mon lit, de combats et de chevauchées au Ouadaï, j'ai été désagréablement tiré de mon sommeil par les cris « Au feu» des deux sentinelles. J'ai bondi hors de ma case avec cette idée : «< Tout va flamber ; combien vais-je perdre de chevaux?... »

Il ne s'agissait heureusement que du village des boys fourrageurs et des convoyeurs Des tourbillons de fumée noire épaisse et puante,

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s'élevaient déjà au-dessus du brasier, avec des poussées de flammes qui zébraient brusquement la nuit, faisant voltiger des tiges de paille incandescentes ; des cris, des pleurs d'enfants, des lamentations de femmes, des crépitements comme ceux d'un feu de peloton; par instants, les détonations sèches en salves des pieux de soutien qui éclatent. C'a été l'affaire d'une demi-heure ; en vain, les premiers spahis accourus ont grimpé comme des singes au sommet des cases encore indemnes, munis de bâtons et de paniers de sable pour éteindre les flammèches dégringolant en pluie ; le feu a tout léché avec d'autant plus de rapidité que le vent soufflait en grosses bouffées, couchant la flamme, attisant la fournaise ; à chaque instant, au sommet d'un toit pointu, un peu de fumée apparaissait, puis une lueur et en quelques secondes une case enflammée par influence ajoutait une torche gigantesque à l'éblouissante clarté.

Tous les soirs, dans le cirque rocheux d'Aouni, le même phénomène se manifeste ; très peu de temps après le coucher du soleil, il se produit dans les couloirs formés par les amoncellements de cailloux des appels d'air soudains d'une grande violence ; j'attribue cette bizarrerie atmosphérique à ce qu'à cette époque se fait, aussitôt le soleil disparu, un refroidissement brusque de la température ; le thermomètre, qui vers midi marque 35 à 38", descend le soir à 20", puis la nuit à 18 et 15° ; cette température nous paraît très basse et nous oblige à nous couvrir beaucoup entre nos murs de paille que la bise nocturne continue, rageuse et triste, ébouriffe et fait bâiller en nous inondant de sable ; elle cesse aussi subitement qu'elle est venue, avec les premiers éclats du soleil ; mais le fond des ravins et la lagune restent cachés jusque vers sept heures sous un brouillard assez opaque.

Encore des cris ou plutôt des hurlements qui me tirent cette nuit, vers trois heures, de mon plus beau sommeil : un spahi qui rosse sa femme. J'ai allumé mon photophore et appelé le brigadier de garde ; il m'a amené les deux conjoints : le trompette F^adoul, un Arabe ; la femme, Fathma, une très jolie Fellata d'une quinzaine d'années; elle me montre ses bras et ses épaules saignants; le sein gauche aussi est tout abîmé ; cet animal de Fadool a tapé comme un sourd avec son fourreau de sabre. La raison V « Mon lieutenant, elle ne sort pas de chez mon camarade Abd-el-Kerim ; lorsque je lui ai défendu daller dans sa case, elle m'a insulté en disant que j'étais un fils decaptifs !... » La plus grosse injure certes qui se puisse adresser en Afrique à un homme qui a l'honneur de porter des armes !

Par Allah et Mahomet son prophète la femme jure qu'elle est inno-

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cente comme renfanl qu'elle allaite, emplit la case de sanglots éperdus, demande que je prononce le divorce : ft C'est son mari qui court la prétentaine; il ne la caresse plus qu'à coups de rotin ; — tout à l'heure le fourreau de sabre était un extra; — il se refuse à lui acheter le moindre pagne... »

Je ferai mon enquête demain et aurai l'œil sur Abd-el-Kerini ; mes gaillards ne plaisantent pas sur le chapitre. Quoi qu'il en puisse être, quatre jours de prison à Fadoul, pour avoir manifesté si peu discrètement son courroux et ainsi sonné matines au camp.

Et là-dessus je regagne ma couche raboteuse et me renferme dans ma moustiquaire. Actuellement il n'y a pas de moustiques à Aouni, mais elle me protège un peu du sable ; cette nuit, particulièrement, le vent fait rage et en saupoudre tout. Et puis mon logis donne asile à des familles de souris qui sont d'une familiarité incroyable; elles grimpent aux pieds du lit, font bombance avec les lanières de peau de bœuf qui en relient les traverses, se chamaillent avec des cris aigus ; d'un bond preste, deux toutes petites ont sauté d'en bas jusqu'aux parois de mon abri de gaze, auxquelles elles s'agrippent de toutes leurs forces ; une autre bondit, une autre encore ; elles sont là toutes frissonnantes, à quelques centimètres de mon nez, me regardant curieusement en faisant aller de bas en haut leur mufle rose eflllé; sans doute des parentes venues en visite du village voisin et qui, pour la première fois, contemplent un homme blanc. Le photophore éclaire, sur une pile de caisses à mon chevet, un des tomes minuscules de mon Rabelais, bien étonné de se trouver là ; la lueur tremblotante agite ensuite des fantômes dans le vide plein d'ombre du fond de la case, tout autour de mes cantines en fer échafaudées, de mes fusils, de ma selle pendus aux piquets de soutènement du toit ; de grosses « mouches maçonnes », à tournure de libellules, accourent bourdonner près de la bougie ; des margoiiillas, ces grands lézards tricolores, jaune, vert et rouge, attirés à leur tour par la lueur, sortent de leur gîte dans le mur de paille et, campés sur leurs larges pattes, se trémoussent en me fixant de leurs gros yeux bêtes ; le monde renversé, les animaux autour de la cage !...

Ma nuit est faite. Je dors depuis huit heures hier au soir; il m'est impossible d'arriver à refermer l'œil et je me mets à rêvasser en attendant le jour. Aujourd'hui Noël, le jour des oies, grasses dorées sur les tables, des grosses bûches et des petits souliers dans l'àtre, des foules joyeusesse pressant aux portiques ce pendant que gaiement les cloches carillonnent, des gais réveillons après quoi l'on gagne le bon lit aux draps parfumés de lavande. Visions, souvenirs !...

Deux mois que je me morfonds à Aouni sans accomplir œuvre vraiment utile. Que diable l'ail donc Missein-ould-Anilalaïd, (ju'on dit

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si entreprenant ? Depuis le coup de main de Malabesse, qu'il a si bien réussi, on n'entend plus parler de lui ni du moindre cheflaillon ouadaïen ; et pourtant c'est l'époque la plus favorable aux rezzous : la chaleur du jour est moindre, les silos des villages débordent de grains, les points d'eau abondants facilitent les longues marches et les surprises, et le plein d'Abécher et de Tripoli en esclaves est loin d'être fait.

Malgré toute mon attention à réprimer chez moi l'énervement de cette inaction, je sens souvent qu'il prend le dessus; le déluge de paperasses actuel a surtout le don de m'irriter ; je n'avais encore connu que les « règlements de fin de mois » ; voilà que Chaudet, le plus consciencieux des maréchaux des logis chefs, m'a menacé hier de « règlement de fin de trimestre », de « règlement de fin d'année », d'une « revue de liquidation » 1 Kt l'intendant Saleine annonce qu'il va venir inspecter la comptabilité. Me voilà bien chef de corps ! qui pis est, d un corps qu'on supprime !

Insuffisamment occupés, comme des chevaux vigoureux qui manquent de travail, les spahis essaient à chaque instant de « gagner à la main » ; je n'ai pas trop de toute ma fermeté pour maintenir l'ordre dans ma république ; de fait ou de réputation, tous me connaissent depuis trois ans, ce qui me facilite le règlement de bien des histoires. Du calme, un grand souci de la justice; moyennant ces deux conditions, toutes les circonstances de la faute bien établies, on peut et on doit se montrer avec eux de la dernière sévérité; il est bien rare qu'ils regimbent. Il y a quelques jours un Sénégalais, tête chaude, surtout lorsque l'envahissent les vapeurs de mérissé (la bière de mil), a allongé, au cours d'une dispute, un terrible coup de couteau à un Arabe, puis s'est répandu en insultes contre le maréchal des logis Alimendi-So, qui voulait le calmer. On me l'a amené, hors de lui; patiemment j'ai entendu la cause, écouté plusieurs témoins; puis, 1 homme un peu apaisé, je lui ai dit :

— Tu vois que tu as commis deux fautes graves.

— Oui, mon lieutenant.

— .Tu auras quinze jours de prison.

— Bien, mon lieutenant.

Et docilement, baissant la tête, il s'est laissé conduire au cube en briques d'argile qui sert de local disciplinaire.

Ce n'est jamais sans regrets, ils le savent bien, que je leur inflige des punitions, à ces grands enfants sauvages qui bien souvent m'ont donné des preuves de leur dévouement et ne se feront pas faute de me les prodiguer encore, là-dessus je n'ai nul doute, dès que l'occasion s'en présentera.

Par les cent hiatus du toit et des murs de mon home, voici que le

jour pénètre ; le veut mugit déjà moins fort ; d'un galop fou, l'une après l'autre, les souris rentrent au terrier. L'autre trompette, Ougal, sonne le réveil ; Tourgou apporte mon café; Demba-Ba époussette mes bottes de filali et ma selle; je vais partir à la recherche d'une harde d'antilopes.

Le colonel Largeau m'adresse en communication une lettre annonçant des amendements à la suppression de l'escadron et de la batterie : le général Audéoud, commandant supérieur des troupes à Dakar, a demandé instamment et obtenu que les spahis et les artilleurs, ayant contracté des engagements avec solde spéciale, soient maintenus au service et conservent cet avantage jusqu'à l'époque de leur libération régulière; ce n'est que justice ; leur tenue même leur reste ; en somme, la suppression des deux unités a lieu administrativemeni ; mais leurs éléments subsistent et vont être versés dans des compagnies du bataillon, devenues des « compagnies mixtes » comme celles du Sud-Oranais.

^9 décembre. — Je reçois par un courrier du Kanem une lettre de Lebon datée d'il y a dix jours à Kouloa, poste à l'extrémité nord du lac Tchad ; depuis Aouni son voyage s'était opéré dans des conditions normales ; mais, pendant la journée de repos qu'il vient de prendre à Kouloa, les chameaux qu'il avait achetés pour porter ses bagages jusqu'à Zinder ont été volés au pâturage par des Tebbous; le voilà en panne pour une semaine jusqu'à ce qu'il ait pu remplacer ses animaux de convoi dans une des tribus qui nomadisent aux environs ; il est probable que ce n'est pas son dernier à coup jusqu'à ce qu'il ait gagné le Niger, d'où le voyage lui sera plus clément, s'opérant avec des moyens européens, baleinières ou chalands, steamboats, voire même chemins de fer. Il compte être à Saint-Louis, sur la côte, vers la fin mars et en France le 15 avril.

Aujourd'hui aussi le factionnaire a signalé l'arrivée du courrier de France mensuel : un bœuf flanqué de deux tonnelets métalliques et un Arabe accroupi derrière la bosse au milieu. Délicieux moment que celui où le fourrier extrait des profondeurs de chaque récipient les grosses liasses de journaux, de quoi se repaître huit jours ; les enveloppes toutes chilfes. fanées, décolorées par la chaleur et l'humidité, sur lesquelles un regard jeté à la volée fait penser de suite pourtant : a ('.est de lui..., c'est d'elle...; » puis, trop souvent, une déception suit, comme cette fois : l'enveloppe hâtivement déchirée, le contenu déplié apparaît avec des blancs trop vastes, paragraphes complètement

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lavés, des bavures, des passages empâtés ou seulement pâlis à en être illisibles, des zébrages qu'en vain l'on s'efforce de déchiffrer; deux paquets de journaux sur cinq en bouillie dans ce courrier vieux de quatre mois et qui, dans ses tonnelets. . . étanches, a trouvé moyen de boire aux eaux de l'Oubangui ou à celles du Chari.

Nouvelle alerte hier à cinq heures du soir ; le capitaine Jérusalemy nous appelle en toute hâte à Bokoro pour marcher contre un rezzououadaïen. Boute-selle; en route moins d'une demi-heure après ; marche forcée, les éperons aux ventres jusqu'à minuit; puis rencontre dun second courrier qui prescrit de faire demi-tour; les Ouadaïens se sont évanouis.

Chaque jour, en rentrant au camp, je passe dans les ruelles d'un des petits villages Boulalas divisés en quartiers 'd'importance différente qui s'abritent dans les criques, les moindres retraits formés par la ligne sinueuse des rochers. Les huttes sont du modèle général du Tchad : hémisphériques, de trois à quatre mètres de diamètre et de trois mètres de hauteur. L'armature est composée de tiges de bois vert enfoncées dans le sol, puis recourbées pour se joindre au sommet ; par-dessus on plaque des couches épaisses de chaume fixées par des cordelles en fibres de palmiers et se recouvrant en escalier; trois heures suffisent à une demi-douzaine d'ouvriers pour en bâtir une ; pas d'autre ouverture que la petite porte basse en « trou de chat ». Ces constructions peuvent braver plusieurs hivernages pendant lesquels elles défendent fort bien, au reste, de la pluie et sont à deux usages :genset bêtes de petit volume, moutons, cabris et poulets y couchent fraternellement dans la fumée du feu entretenu jour et nuit au centre pour les besoins culinaires, contre les mouches et les moustiques. Entre les cases, c est le « tout à la rue » ; de la cendre, des immondices d'espèces variées, innommables, accumulés chaque jour. Ça sent très fort. L'hygiène ne gagne évidemment pas à cet état de choses; mais pas plus que ses frères du Nord, l'Arabe du Tchad n'en a cure.

Le jour on sieste, on palabre ou on récite son chapelet à l'ombre de petits kiosques ou de grandes plates-formes élevées de quatre mètres, qui servent de greniers à provisions ou de débarras pour les calebasses, paniers, mortiers, pilons, jarres, sacs en peau, outils de labour.

Mon approche est toujours signalée par les chiens à tête de chacal, jaunes, sales et maigres, qui se précipitent, hurlant aux jambes de

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mon cheval. C'esl aussitôt une liiite éperdue des femmes rajustant la fenle de leur pagne ; les moutards seuls, vautrés dans le sable ou campés sur leurs jambes de cigogne, me regardent passer avec des yeux tout ronds; sous les kiosques les hommes se taisent; ceux qui n'ont pas eu le temps de s'éclipser décemment, montrent le dos ou simulent le sommeil pour n'avoir pas à saluer. S'il me restait quelques illusions au sujet des sentiments que professent à notre égard trop de nos féaux sujets tchadiens, elles seraient certes ébranlées par ce petit manège quotidien de nos voisins d'Aouni.

Un détail me frappe d'autant plus que j'arrive des paj^s fétichistes : c'est le petit nombre d'enfants que l'on voit dans les villages musulmans. Hommes et femmes le déplorent : déjà, lors de mon passage à Abouraï, un indigène tout jeune est venu me trouver, me suppliant de lui faire connaître quelque philtre qui puisse lui procurer de la progéniture ; il était marié depuis cinq ans ; Mahomet n'ayant pas béni ses efforts, il s'en désolait. Une matrone d'Aouni a demandé à me parler pour m'adresser une supplique du même genre : sa fille, épouse d'un homme riche, ne lui donne pas, malgré toute sa bonne volonté, des rejetons; il menace de la répudier. Avec toute la gravité nécessaire j'ai remis plusieurs paquets de bicarbonate de soude, sous réserve que l'effet s'en fait attendre un certain temps. Diverses relations médicales donnent comme raison de cette stérilité au centre africain musulman les accouplements trop précoces ; mais, le fait est patent aussi en pays fétichiste, à peine la puberté se manifeste que les rapprochements sexuels ont lieu, ce qui n'empêche pas, ainsi que j'ai eu occasion de le faire remarquer, une prolificité extrême. Je ne serais pas étonné que la syphilis, qui fleurit chez les musulmans et est encore à peu près inconnue en pays fétichiste, soit le vrai motif des familles peu nombreuses chez les premiers.

Une particularité des villages de cette région du Tchad est le nombre d autruches que Ion y voit. Dans les premiers temps qui suivent la prise de l'animal, on l'enferme dans un réduit étroit, entouré d'une palissade de deux mètres de haut; mais il est vite apprivoisé; on le relâche et on ne s'occupe plus de sa nourriture; il erre à travers les huttes, picorant tout comme les poulets, ou, si son appétit l'incite à aller paître au dehors, rentre de lui-même au logis avant le coucher du soleil. La race est très belle : c'est l'autruche de Barbarie, celle qui fournit les plumes les plus étoffées, supérieures même à celles .du Cap et de Madagascar. Elles devraient devenir une des plus grosses richesses locales ; mais les indigènes les déprécient, parce que, ne pouvant compter sur un débouché certain, ils les arrachent, de quelque grandeur qu'elles soienti dès Q^^ se présente l'acheteur, marchand tripolitain ou colporteur du Hornou ; ces colporteurs

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passent et repassent sans cesse; la tentation est donc fréquente pour l'indigène incapable de résister à l'appât de quelques thalers ; aussi est-il rare de trouver de belles plumes. Toute la bande du Tchad comprise entre les dizième et douzième degrés de latitude est la région de l'Afrique française où les autruches sont désormais les plus nombreuses; en Afrique occidentale, le Sahel est très appauvri; il n'en existe presque plus du côté deTombouctou ; seuls les indigènes des îles du Niger en élèvent encore, mais en petit nombre. Il y aurait très peu de chose à faire au Tchad pour organiser l'élevage de façon rationnelle; les indigènes y portent grand intérêt : il suffirait de les obligera la sélection des générateurs, de leur apprendre à utiliser à la fois l'incubation artificielle et l'incubation naturelle, de leur assurer les conditions les plus avantageuses dans l'écoulement de la production. L'élevage devrait se pratiquer d'une façon semi-nomade, très différente des conditions qui se présentent au Cap^t dans toute l'Afrique australe, pays de pâturages à irrigation possible, où un hectare peut nourrir plusieurs animaux; il faudrait au Tchad plusieurs hectares pour nourrir suffisamment une seule bête; mais l'espace ne manque pas; enfin, comme pour l'éléphant, il serait nécessaire d'interdire la chasse de l'oiseau pendant plusieurs années, puis d'en restreindre ensuite le droit.

Retour de Bokoro encore ; ah ! rayonnant cette fois 1 Danslamonotonie de cette existence que je croyais incurable, l'heure verte a enfin sonné. Une lettre du capitaine Jerusalemy m'avait appris le prochain passage à son poste du lieutenant-colonel Largeau, commandant le territoire. En 1904 j ai déjà eu l'honneur de servir sous les ordres du colonel Largeau ; aussitôt la pensée m'est venue : en allant lui présenter mes devoirs, lui demander à titre d'ancien serviteur du Tchad, là faveur d'être rapproché de la ligne fronfiei-e du Ouadaï et de trouver ainsi plus daliment à mon activité et à celle des spahis.

Le succès a dépassé mes espérances ; je suis, au reste, arrivé au bon moment. Le colonel Largeau a bien voulu me faire part d'un plan nouveau qu'il va mettre résolument à exécution : les incursions continuelles des Ouadaïens chez nous, la vente sur la place publique d'Abécher des femmes et enfants capturés à Malabesse en novembre dernier, l'inutilité de toutes ses ouvertures pacifiques au sultan Doudemourrah, la nécessité enfin de donner de l'air à nos confins encombrés de réfugiés, toutes ces raisons d'ordre politique et économique l'ont décidé à modifier l'organisation de notre frontière. Pendant que le gros de la première compagnie, actuellement à Bokoro,

créera un grand poste fortifié à Ati, cent kilomètres à l'est de Yao, je vais moi-même en bâtir un autre avec une quarantaine de spahis à Barouella, quatre-vingts kilomètres sud-est de Yao, dans le Medogo ; à côté de moi s'installera avec toute sa smalah le sultan Acyl, notre candidat au trône du Ouadaï ; le Medogolui est attribué en fief, et près de lui je remplirai les fonctions de Résident conseiller.

Après avoir remercié le colonel Largeau de cette marque de confiance, j'ai dévoré les kilomètres pour rentrer à Aouni, constituer le peloton qui doit me suivre, faire tous les préparatifs de déménagement. Je m'adjoins dans mon nouveau commandement, qui s'annonce absorbant et délicat, le maréchal des logis européen Guerry, dont j'ai pu apprécier déjà les qualités de vigueur et d'énergie. Godard, au terme de son séjour colonial, appelé par un courrier rapide du colonel, va venir prendre le commandement de l'escadron et diriger toutes les opérations de sa suppression, qui doit être définitive à la fin de janvier.

/^ janvier 1908. — Godard est là ; le pli du colonel, parti de Bokoro le 20 décembre, ne l'a joint que quinze jours après, le 9 janvier, en tournée dans le Bahar-el-Ghazal, d'où le retard. Il a été décidé que, tout de suite, je lui « passe la consigne. » Dès demain matin, le maréchal des logis Guerry se mettra en route sur Bokoro, puis Boullong, où se trouve en ce moment la smalah du sultan Acyl, enmenant les spahis destinés au futur poste de Barouella. trente-cinq hommes, pris parmi les meilleurs d'Aouni, plus un maréchal des logis sénégalais, Alimendi-So, et deux brigadiers, sénégalais aussi ; étant données les circonstances, femmes et mioches resteront provisoirement à la garde des camarades d'Aouni.

22 janvier. — Au passage à Bokoro, en route pour mon nouveau poste, j'ai eu le grand plaisir de retrouver le commandant Julien, à qui le colonel Largeau a confié la direction des opérations qui résulteront du bond que nous faisons dans l'est,- tâche dans laquelle vont pouvoir s'affirmer, une fois de plus, le tact politique et les qualités militaires du commandant ; je suis particulièrement heureux de cette désignation.

Une centaine de kilomètres séparent Bokoro de Boullong ; après deux étapes, j'y retrouve Guerry avec les spahis, le sultan Acyl et tout son monde.

Il y a trois ans, en arrivant à Fort-de-Possel, j'apercevais, dans un coin retiré du poste, un musulman d'une vingtaine d'années, l'air indolent, apathique, égrenant son gros chapelet. Long et maigre.

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d'un noir de jais, couvert d'un mauvais boubou, les pieds nus dans des sandales éculées, la tète enfouie dans un turban de teinte sale, il m'inspira de la commisération. '" -

Je m'informai. Avec dédain le chef de poste me répondit : « C'est le prince Acyl, exilé ici du Tchad ; il vit dans ces deux cases avec une femme et trois boys ; vous le voyez en train de dire des patenôtres; cela ne l'empêche pas de noyer ses chagrins dans le mérissé toutes les fois qu il peut s'en procurer. »

Quelle suite de circonstances avait amené ce rejeton musulman de sang royal sur les berges païennes de l'Oubangui ?

Lorsque nous primes possession définitivement des territoires du Chari-Tchad en 1901, deux princes se chamaillaient à Abécher à propos de succession au trône, Doudemourrah et Acyl. Le premier, élevé haut sur le pavois par un grand nombre de partisans, ne se contenta pas du succès ; il voulut faire crever les yeux à l'autre, moyen pratique employé de tout temps au Ouadaï pour s'enlever tout souci d'un rival gênant. Acyl chercha un abri près de nos postes de l'est ; on lui fit bon accueil, quoiqu'il traînât à sa suite, dans ce pays miséreux, un nombre de bouches gênant, trois à quatre mille, appartenant à des gens qui ne surent jamais que manger le grain récollé par les autres. Le prétendant fugitif en vint bientôt à solliciter notre appui pour rentrer chez lui, arracha quelques promesses, au bout d'un certain temps trouva que nous étions trop longs à les tenir, eut le verbe haut en arguant qu'il avait à sa disposition près de cinq cents fusils, alors que nous disposions à peine de la moitié de ce côté ; il réquisitionna, razzia, pilla les villages, raconta, un jour qu'il avait bu plus que d'habitude, qu'il allait enlever le lieutenant Lebas, Résident près de lui, avec trente spahis ; bref, le 4 juin 1902, cinq petits détachements comprenant deux cents fusils et deux pièces de canon ayant été adroitement concentrés par des marches convergentes à Bokoro où se trouvait Acyl, il y fut arrêté sans bruit. De ses bandes une partie préféra se mettre en route sur Abécher, y faire sa soumission à Doudemourrah ; une autre accepta de s'établir sur notre territoire pour y vivre en travaillant, quatre à cinq cents personnes qui allèrent fonder un village au Kanem, avec un chef appelé Badiour. Je les y ai connus quelques mois ; un matin, Badiour ayant reçu des observations sévères du colonel Gouraud, ses gens continuant à ne vivre que de vols et de rapines, toute la bande déguerpit vers le Ouadaï, emportant, entre autres choses, des fusils du modèle 1874 appartenant au poste de Fort Millot que je commandais à ce moment et qui leur avaient été prêtés à titre de collaborateurs d'une prochaine expédition dans le Nord avec moi.

Pour en revenir à Acyl, la roue de la fortune s'est mise à tourner

pour lui du bou côté ; depuis un an, les besoins de la politique l'ont fait pardonner, sinon rentrer en faveur ; rappelé du Congo, il fut installé à Boullong avec un noyau de partisans, deux à trois cents, où il va un peu de tout, de Ouadaïens moins que de Baguirmiens, d'Arabes, de tirailleurs ou spahis du pays libérés ou renvoyés de leur corps, d'anciens soldats de Rabah même, un ramassis ne recevant ni solde ni vivres, attiré par l'éclat falot de cette étoile renaissante et l'espérance du butin par tous les moyens, exactions, coups de force et pillages. A moi de tenir cette meute en laisse.

Guerry a installé notre détachement dans un petit camp construit il y a quelques mois par les spahis de Lebon, quia rempli un certain temps près d'Acyl les fonctions auxquelles je viens d'être appelé moimême,

A deux heures, une fanfare de pistons et trompettes avec batterie m'annonce que le sultan monte à cheval pour me faire sa visite olïîcielle.

Je ne l'avais pas revu depuis mon passage à Fort-de-Possel en 1903. Il n'a guère changé, toujours aussi efflanqué ; dans la figure émaciée luisent de grands yeux de phtisique ; un turban enceint le crâne ; il est drapé dans des boubous blancs et noirs discrètement ornés ; aux jambes les grandes bottes de filali rouges et jaunes éperon nées à l'européenne.

Tel quel, il a de la race, du « chic » même ; les lèvres un peu lippues accusent seules en lui les ascendances nègres. Malgré tout, ma première impression ne lui est pas favorable ; l'homme que j'ai devant moi m'apparaît bien tel que me l'avaient dépeint les camarades qui l'ont connu un certain temps : intelligent, mais aigri, violent, fantasque, orgueilleux. De sa voix éraillée il commence par fulminer contre les idoines païens du secteur de Boullong ; « cette race méprisable de captifs » ne lui témoigne pas tout le respect qui lui est dû ; ils affectent la plus mauvaise volonté à lui payer leur tribut en grains, moutons et thalers ; il faudrait qu'à une cinquantaine de ses cavaliers j'adjoigne quelques spahis pour aller les secouer dans leurs villages et leur faire rendre gorge à tout prix...

Avant de parler d'autre chose, je suis obligé de le calmer. Mon rôle, tout de suite je m'en rends compte, va être souvent délicat près de ce fougueux élève, et il me faut déjà faire appel à tout mon calme et à toute ma patience pour remplir la lettre de mes instructions, dont les premiers termes sont : « Gagner la confiance du sultan et le conseiller. »

11 est convenu que toute la smalah va faire ses paquets, et que dans

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quarante -huit heures nous porterons les pénates à Barouella, qui est à soixante-dix kilomètres de Boullong.

i février 190H. — Barouella comptera dans mes bons souvenirs : un joli coin avec un horizon pas trop modeste, du pittoresque même, ce n'est pas tous les jours qu'on peut en dire autant dans ce pays, le plus uniforme qui soit ; et puis j'y aurai créé, laissé beaucoup de moi seul.

Il y a quatre jours, ayant abandonné en route la cohue des gens d'Acyl empêtrés de l'emmes, d'enfants, d'animaux et de bagages, je suis arrivé au matin près d'un lagon dévoré de soleil, tout miroitant de lumière ; une rareté, dans cette région, cette eau de surface qui réjouit l'œil et imprime atout le paysage une gaieté prenante. Produit du dernier hivernage, elle recouvre encore plus d'un hectare de ses tons pâles, irisés, changeants, tachée seulement, de-ci de-là, par quelques toufles de nénuphars, entre lesquelles pataugent, sifflent, plongent, s'ébattent à coups d'aile précipités, des familles de canards et de sarcelles dans tout leur bien-être de gibier jusqu'ici dédaigné. Tout autour une végétation généreuse, une ceinture d arbres, de vrais arbres, tels que je n'en avais plus vu depuis le Gribingui ; leurs ramures forment un treillage que traversent seules les minces flèches dorées du soleil, elles donnent asile sur les plus grosses branches aux mêmes ibis gueulards, noirs avec leurs plaques de plumes vert foncé en épauleltes aux mêmes innombrables passereaux toujours piaillant. Sur les bords sablonneux en pente douce, des libellules passent et repassent, bourdonnantes et afïairées, des pintades trottinent, venues se désaltérer avant de partir en quête dans la brousse; puis des oiseaux trompettes, par couples toujours, d'autres échassiers haut perchés ; toute cette gent ailée nullement troublée par l'apparition de nos vestes rouges, alors qu'elles ont si vite provoqué lenvolement de jupons de lavandières du village voisin. Sur les quatre faces de la lagune des chapelets de mamelons sablonneux où la végétation tchadienne reprend ses droits : arbres nains en pas de vis et graminées desséchées de deux pieds de haut.

Le guide s'est arrêté et m'a dit : Barouella. A petite portée de fusil, ajoute-t-il, au nord et à l'est sont les trois villages de même nom. Au nord -est, une ligne convulsée comme une gigantesque épine dorsale de squelette, tranche sur le ciel sans ternissure ; c'est la petite chaîne des monts du Medogo ; toutes les croupes, les plis, les moindres échancrures, se dessinent aussi nettement que les sillons des écorces d'arbres près de nous, alors que nous en sommes séparés par quatre heures de marche à pied (une quinzaine de kilomètres),

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me dit le guide. Allez donc, dans ce pays, essayer d'évaluer les distances !

Faisant mettre pied à terre aux spahis, je suis parti à la découverte avec Guerry. La question de l'eau est primordiale, bien entendu, dans rétablissement des deux camps : cent cinquante chevaux et trois cents individus vont être à abreuver chaque jour; il faut donc bâtir à proximité de ce bienheureux lagon. Une courte inspection des environs et je jette mon dévolu sur deux éminences aux inflexions heureuses, séparées par un étroit ravin; la plus septentrionale et la plus large est réservée à Acyl ; les deux camps seront assez rapprochés pour pouvoir croiser leurs feux en cas d'attaque.

Depuis huit jours, mon nouveau domaine est une ruche bourdonnante et pressée; de longues théories de travailleurs, nus jusqu'à la ceinture, flanquées de spahis érigés contremaîtres en même temps que gardiens, gravissent et descendent sans cesse les pentes du lagon ; de tous ces groupes s'élève un brouhaha de cris et dappels, de jurons en plusieurs langues, de commandements, de disputes, de grognements de chameaux ; sous la morsure du grand soleil, dans les rigoles des peaux noires, la sueur dégouline ou se trace de petits chemins tortueux à travers les couches de poussière.

Pour le camp des spahis, quatre ateliers ont été formés : l'un pioche et pétrit l'argile au bord de l'eau ; l'autre, au moyen de moules, en confectionne des briques que le soleil pétrifie en un seul jour ; un troisième coupe des branches épineuses et vient les enfouir sur les alignements de la zeriba tracés par les cordes à fourrages ; un autre, armé de petites haches indigènes, abat les arbres pour nous assurer, aussi vite que possible, un champ de tir dans un rayon de six cents mètres.

Même activité du côté d'Acyl, du premier rayon au coucher du soleil. Indépendamment de nos propres bras, nous disposons de deux cents travailleurs du Medogo fournis par leur sultan Abdherraman, qui habite au pied des monts, mais est venu s'établir ici pour être plus facilement. à ma disposition, m'a-t-il dit.

La version d'Acyl est autre : Abdherraman, que hi cinquantaine a touché, gras et fortement bedonnant, au masque empâté et jouisseur, avec des yeux atones d'épicurien, aurait voué une haine à mort à Doudemourrah, qui lui a ravi la plus jeune de ses femmes, la favorite. Nouveau Ménélas, il s'est tourné vers nous en criant vengeance ; je n'ignore pas que dans une lettre au colonel Largeau il a manifesté son désir de secouer le joug de son suzerain, l'empereur du Ouadai, et de placer lui et son pays sous l'égide des Français et d'Acyl

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leur protégé. Et voilà comme quoi il y a une femme au point de départ du nouveau cycle guerrier qui s'ouvre au Tchad .

Mais une terreur est venue à Abdherraman : celle d'être empoigné de nuit et emporté à Abécher où des sbires le soumettraient à certains procédés vengeurs près desquels ceux de la « petite et grande question » n'étaient, à ce qu'on raconte, que jeux d'enfants ; aussi erre-t-il sans cesse, en chien fouetté, de mon camp à celui d'Acyl ; c'est ainsi d'ailleurs que celui-ci le traite, sans aucune reconnaissance pour lui de s'être volontairement placé sous sa suzeraineté. Lorsque tous deux viennent de conserve chez moi, le potentat éventuel du Ouadaï a les honneurs d'un de mes deux sièges ; une fois assis, du bout du pied il indique à son vassal une natte sur laquelle l'autre s'effondre et s'accroupit en tailleur avec des mines piteuses.

A d'autres signes je dois reconnaître à mon pupille des dispositions remarquables pour ses futures fonctions d'autocrate: trois cents mètres séparent sa case de la mienne ; il ne les parcourt jamais qu'à chevalet à grand fla-fla. Sa selle disparaît sous les housses de soie tripolitaine brodées d'argent, la bride rutile de plaquettes de même métal ; de larges bandes de cuir rouge piquées de fil d'or harnachent la monture du poitrail à la cro^ipe ; sur ce coursier chamarré il a vraiment bon air et je me surprends à en être tout fier. Deux boys, portant des carabines Winchester, courent à hauteur de ses bottes, un autre s'accroche à la queue du cheval ; derrière, galopaillent les deux aguids, l'aguidDjado et l'aguid Khozzam, et toute une suite, la tête écrasée sous d'immenses turbans, les genoux repliés par les étriers trop courts, les boubous blancs ornés de parements rouges gontlés d'air comme les voiles d'un navire, le fusil ballotté, le canon en bas, au pommeau crochu de l'énorme selle ouadaïenne, la poitrine bardée d'un triple rang de cartouches, de gros revolvers du système Lefaucheux ou de pistolets turcs damasquinés.

Pas un idoine croisé par le cortège qui ne s'aplatisse immédiatement le nez au sable dont il se saupoudre la tète en signe de la plus absolue soumission.

A beaucoup près, je ne connais certes pas ces hommages au cours de mes sorties, autrement plus effacées du reste ; souvent même, alors qu'un indigène, la sagaie sur l'épaule, se dérange à peine du sentier, sans esquisser le moindre salut, détournant la tête, j'entends s'indigner Demba-Ba, dont le cheval suit le mien tête à croupe.

A quelle cause attribuer la différence de traitement ? Au fanatisme, le fameux fanatisme musulman?... Il est bien atténué dans ce pays. Sans conteste, elles portent leurs fruits, les excitations secrètes, violentes, de certains marajjouts ; mais, ce qui prédomine, c'est l'antipathie de race, de couleur. Le sentiment est peu complexe ; il

est de tous les temps et de tous les pays. Acyl n'est certes pas un souverain suspect de bienveillance ; une réputation de violent autoritarisme, de cruauté même, l'a précédé chez ses nouveaux sujets du Medogo ; mais, qu'il en lasse bàtonner les plus notables, qu'il ordonne leur mise en vente sur le marché, il est le sultan de même peau, de même sang, de mêmes traditions ; on gémira sans doute, mais on courbera la tête, on oubliera vite, dans le calme et le fatalisme de l'àme soudanaise, toujours satisfaite au bout du compte de l'heure qui a passé et ne réclamant rien du futur. Moi, je suis le conquérant, un de ces « Nazaréens » (1), comme il snous nomment, envahisseurs à la peau claire, cette peau dont tous et toutes s'exclament, horrihile !. . qu'elle a le parfum du cadavre; le maître qui veut imposer un joug plus léger ceftes, mais inconnu, l'apôtre de théories gênantes auxquelles on ne comprend mot. Une marche géante nous sépare de ces êtres; ce poste deBarouella qu'ils viennent, par force, de m'aider à établir, ne leur semble à tous qu'une tache lépreuse de plus.

Dans quelle mesure ces sentiments s'atténueront-ils sous la bienveillante tutelle qui est notre loi ? Combien de décades et de décades d'années se passeront sans que ce:^ musulmans, les plus frustes de 1 Islam, nous comprennent? Il y a un peu plus d'un siècle, il n'y avait ici qu'un gâchis de peuplades plus barbares l'une que l'autre, à peu près autant que celles des mangeurs d'hommes du Congo ; le Ilot arabe a pétri ce chaos, créé les îlots que sont les royaumes indigènes ; son limon les a magnifiquement fécondés ; pour le moment, tout comme au Congo, les apôtres européens, la main pleine de nouvelles semences, sont perdus dans l'immense étendue. Et il est loin le Tchad, il n'attirera les blancs en nombre que le jour où on lui trouvera dans le ventre l'or, la plus belle des denrées coloniales comme elle en est la plus redoutable. Faut-il donc le lui souhaiter?... Quel avancement moral en résulterait pour lui? Ne vaut-il pas mieux qu'une fois rempli, le devoir de charité sociale, première légitimation de notre présence sur son sol, aboli l'ignoble commerce de bétail humain qui l'avilit, il demeure ensuite gardé par son éloignement du trop grand contact avec la civilisation. Que longtemps donc sa faune reste neuve! Que longtemps les humains qui vivent de sa terre conservent les attributs de la vie naturelle, sans anachronisme, sans rien de faussé, leurs ligures noires et farouches, leurs gestes et leur démarche nobles, la belle harmonie de toutes les attitudes, linipassibilité dédaigneuse, la simplicité

(1> Dans les pays musulmans du centre-africain, les Européens sont toujours dcii^ncs par le mot « Nazara )>.

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