‹ De Bordeaux au TchadChapitre 17 sur 23 · EN ROUTE · texte numérisé non relu

EN ROUTE

(Photo, lieutenant Potier. Clichés Tour du Monde, Hachette.)

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biblique de l'existence, les amples boubous loqueteux ! Que longtemps encore ils connaissent les chants tristement modulés, les sons aigus de la rheïta et les bourdonnements du tam-tam au clair de lune, les songes mystiques, les ardentes invocations à Allah les yeux plongés dans l'Orient!... Depuis que je vis au milieu d'eux, c'est ainsi que je les aime.

Laissant à Guerry le soin de diriger les derniers travaux du poste, je suis parti en tournée pour m'acquitter de l'autre partie de mes instructions : me mettre en relation avec les population,-), efTectuer des reconnaissances militaires et économiques dans tout mon vaste voisinage complètement inconnu.

Afin de dégarnir le moins possible Barouella, j'ai emmené seulement dix spahis ; les coureurs ouadaïens ne se risquent pas dans le secteur depuis notre venue et les indigènes ne comptent guère que des timorés. Pas d'équipages ; Tourgou lui-même suit à cheval, portant dans ses sacoches le strict nécessaire : une casserole, du saindoux, du café, du sucre et du sel, coiffé d'un de mes chapeaux coloniaux, une paire de guêtres aux mollets, mon fusil de petite chasse en bandoulière et ma ceinture de cartouches autour du ventre ; Doudemourrah n'est pas son cousin. J'arrive, ainsi allégé et en route à patron-minet, à parcourir, au hasard des sentiers, une cinquantaine de kilomètres par jour, la boussole Peigné à la main, repérant et recensant les villages, fixant mon vaste cadastre, écoutant des doléances, — mes administrés ne m'abordent que pour m'en inonder, — la plupart de ces doléances au sujet des larcins commis déjà par les vauriens d'Acyl, les plus grands, certes, de la création. Lorsque les gens de guerre d'autrefois s'engageaient, ils spécifiaient bien qu'ils avaient droit à une solde quelconque, mais il était à peu près entendu de part et d'autre qu'elle serait peu ou point payée et que lesdits gens de guerre trouveraient compensation dans les petits profits et pillages qu'il leur serait loisible de pratiquer chez l'habitant ; les soldats du sultan ont conservé ces saines traditions, ce qui est avantageux pour lui, car ce n'est pas la solde qu'il leur sert qui peut faire changer le principe, très ancré chez eux, que le soldat laboureur n'existe pas et que la guerre doit nourrir celui qui en pratique le noble métier.

Le soir, certain de la clémence du ciel à cette époque, je fais installer le bivouac en plein air et en pleine brousse, sous la fête des étoiles, dans la vibration fébrile des milliers de cigales, parmi le tourbillon d'étincelles phosphorescentes des lucioles zébrant la pénombre bleuâtre, loin des villages, loin des pistes même et en

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endroit découvert. C'est là un vieux principe lorsqu'on peut redouter une alerte nocturne ; néanmoins et à mon grand regret il faut entretenir dans la deuxième partie de la nuit un feu autour duquel nous nous entassons; car de minuit au lever du soleil les variations de température continuent à s'accuser très sensibles et le burnous même défend insuffisamment de la fraîcheur.

La topographie du Medogo est variée : mon itinéraire zigzague souvent au travers de grandes plaines argileuses, sans une ride et sans une broussaille, où la terre craquelée en milliers de mosaïques atteste les inondations de l'hivernage, en même temps qu'on y lit les traces de passage de nombreuses girafes et de gros bubales, à côté des innombrables hachures faites par les pieds fourchus des petites gazelles ; puis viennent des plateaux sablonneux ; mais la caractéristique est donnée par des bahars, aux berges hautes, avec de nombreux dérivés, tous à sec : jamais on n'y voit le moindre ruisseau courir en chantant, bondir en cascatelles, reflétant les arbres dans ses eaux légères ; ravinant les thalwegs, la plus forte masse liquide tombant à seaux pendant l'hivernage, se déverse en torrent dans la lagune Fitri ; puis le sable et l'argile, éternellement assoiffés, s'empressent d'absorber le reste de la brutale aumône du ciel. Mais ils ne la recèlent heureusement pas loin, l'eau précieuse ; qu'on creuse à cinquante centimètres seulement, elle se retrouve ; grâce à elle, la nature concentre dans le voisinage de ces sillons toute sa force productive ; une végétation arborescente très fournie atteignant jusqu'à dix et quinze mètres de haut les borde sur cent, deux cents mètres de large: acacias, jujubiers, gommiers, tamariniers ; rarement désormais s'aperçoivent les gros plumeaux des palmiers. Dans leur voisinage s'étalent des plaines vêtues d'une toison drue, dun beau vert tendre de printemps. Le Medogo a été de tous temps un lieu de pâturages réputés où les richards ouadaïens faisaient garder leurs troupeaux ; c'est à cette particularité que ses habitants doivent sans doute de ne pas avoir été complètement dépossédés par leurs rapaces voisins ; en effet, dans presque tous ks villages, si le gros bétail et les chevaux sont rares, il subsiste des troupeaux de chèvres et de moutons. Les habitants sont de plusieurs types ou familles, tous musulmans: Medogos, Boulalas, Arabes, Bornouans, ces derniers émigrés du pays anglais, à l'ouest du lac Tchad ; pourquoi cette émigration d'un pays plus riche à portée des marchands d'esclaves ? C'est ce que ne peuvent m'expliqucr de façon précise mes interrogatoires ; une méfiance excessive entrave mon désir de renseignements politiques et ethnographiques, écueil constant des régions d'Afrique où pénètre le premier blanc. Car je suis le premier Européen dont le pied foule ce sol, dont les yeux embrassent

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cette brousse ; certes l'un el l'autre diffèrent bien peu de ce que j'ai connu au Tchad depuis trois ans, mais d être vierges encore d'exploration, ils revêtent pourtant un cachet particulier, me font éprouver un plaisir neuf et très vif ; leur banalité disparaît ; mes regards se portent toujours en avant le plus loin possible pour prolonger l'impression nouvelle, la fraîcheur de cette sensation première, se repaissent de chaque village où je passe et où cent paires d'yeux, insatiables aussi, sont à l'affût du moindre de mes mouvements ; une vraie joie me remplit.

Va-t-on sourire de cet enthousiasme ou me taxer de gloriole ? Cet enthousiasme, cette jouissance, ne sont pas inédits; ils se retrouvent depuis un siècle chez tous ceux qui, les premiers, foulèrent un sol peuplé d'hommes d'une autre couleur ; du pôle nord au pôle sud du monde ce furent les stimulants de chaque explorateur, les puissants leviers qui vinrent à bout de mille obstacles, le souverain baume des heures pénibles ; et puis, dans moins de dix années peut-être, restera-t-il une région où l'on puisse le go,ûter le plaisir contenu dans ce mot « découvrir »? Le dépeçage de la planète par les grands peuples progressifs est presque complètement effectué ; ils se sont taillé là pour toute la durée du xx' siècle une ample et difficile besogne.

Le pays du Medogo se termine à une soixantaine de kilomètres à l'est de Barouella ; en même temps réapparaissent les sierras et les populations fétichistes avec les villages doubles, un au pied des cailloux, un autre aux huttes plaquées comme de gros nids d hirondelles aux faîtages des rocs. Scission brusque, je le constate une fois de plus, entre les agglomérations musulmanes et celles que la grâce n'a pas encore touchées ', dans cette région c'est certainement à ces rocs que s'est buté Mahomet. Laissant mes hommes au repos dans un village terrien qui s'est vidé à l'annonce de mon approche, je viens de gravir péniblement le gros éperon qui le domine, s'effilant vers le nord-ouest en proue de cuirassé, terminus d'une chaîne longue de plus de deux kilomètres : une masse chaotique des temps diluviens ; les pluies des siècles ont ensuite déchaussé, déchiqueté, balayé toutes les roches légères et il n'est resté en place que l'ossature ; on y voit les gueules de nombreux réduits caverneux où l'œil plein de soleil ne distingue rien ; des fragments titanesques se sont accumulés sur plus de cent mètres de hauteur et une épaisseur double, s'échafaudant pour former des voûtes monumentales, d'immenses réduits aux communications compliquées, pouvant servir facilement de refuges à des centaines d'humains et de têtes de bétail ; les restes, les immondices l'attestent, sans qu'il soit toutefois possible de se

rendre compte quelle piste, souterraine ou aérienne, peut y conduire des animaux. Ailleurs, des anfractuosités, des puits naturels où les pluies accumulent des réserves liquides ; des galeries au long desquelles il est possible à un .seul homme de se glisser en rampant, débouchent dans des labyrinthes aux parois fendues de meurtrières assez larges pour laisser passer une sagaie.

C'est dans ces antres que, vingt lois par année, des centaines de pauvres êtres cherchaient un refuge contre l'acharnement des chasseurs d'esclaves, lorsque ceux-ci étaient signalés suffisamment à temps. Pour s'entêter à vivre dans de pareilles conditions, pour reproduire avec l'étonnante prolificité qui caractérise ces races païennes, quel robuste appétit d'existence n'a-t-il pas fallu !

Mon escalade a jeté l'émoi dans la colonie aérienne : des femmes crient, des enfants gémissent, des chiens hurlent ; j'entends des appels de guerre, beuglements de trompe ou sons aigus des sifflets en corne dantilope, et de nombreuses têtes noires surgissent de derrière un parapet, à cinquante mètres au-dessus de moi. En vain Demba-Ba, qui ne me lâche pas d'une semelle, s'égosille à crier nos intentions pacifiques ; à peine avons-nous mis le pied à découvert sur une petite esplanade pavée d'une seule immense dalle nue, vraie table cyçlopéenne, que des sagaies au fer barbelé, au manche long de deux mètres, sifflent, s'implantent frémissantes dans les fissures ou, après avoir frappé le granit, rebondissent et disparaissent dans le vide de parabole en parabole. Le terrain n'est pas encore prêt à recevoir la semence de civilisation ; il me faut battre en retraite à reculons dans le^couloir très raide par lequel j'ai grimpé et calmer les spahis qui accourent, la carabine à la main.

Bivouaqué, au baisser du soleil, une demi-heure de marche plus loin. Vers onze heures le factionnaire a tiré, prétendant avoir entrevu, dans la demi-obscurité, des silhouettes se glissant parmi les fourrés ; peu après un hululement s'est fait entendre, long, rauque, répété trois fois ; appel d'oiseau nocturne ou signal?... Peut-être des gens du village païen ont-ils voulu s'assurer de notre nombre et de la direction que nous avons prise L'alerte s'est bornée là, mais elle a évoqué en moi la possibilité d'une attaque subite de mon petit détachement, cerné par un flot d'assaillants, et je n'ai plus fermé Tœil. J'ai donné ordre de vérifier les piquets d'attache des chevaux, l'approvisionnement des carabines. Il faisait la nuit splendide qui est la nuit de chaque vingt-quatre heures, la nuit quelconque en cette saison de l'année. La chanson des cigales s'était tue; je suis resté jusqu'au matin accoudé à ma selle, tout l'être aux aguets, l'oreille et les nerfs tendus aux mille bruissements faits de vols invisibles, de craquements des branchages, de palpitations des feuilles, de froisse-

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ments des halliers au passage de fauves, de bourdonnements furtifs ; effluves continus, murmures sourds et vagues qui sont l'âme de la brousse dont ils troublent à peine le silence.

Rentré à Barouella après une semaine de pérégrinations ; elles m'ont permis de noircir un petit coin de la tache blanche de notre carte dans cette partie du Tchad.

Grâce à l'énergique impulsion de Guerry et malgré la mauvaise volonté des travailleurs d'Abdherraman dont les deux tiers ont trouvé moyen de prendre le large, le camp est aujourd'hui complètement terminé : un carré de cent pas, entouré de l'inévitable enceinte épineuse, rempart de 1 m. 50 de haut, fait de rotins emmêlés, tout bardé de dards et d'aiguillons, dûment flanqué par deux bastions bordés de gros troncs disposés en paraballes ; ce seront nos points de défense au cas d'une surprise de nuit; l'unique porte très étroite, prolongée par un couloir sinueux, peut être obstruée en un clin d'œil au moyen de faisceaux d acacias préparés à côté ; au-dessus d'elle le pavillon flotte joyeux. A une extrémité, la case de Guerry et la mienne avec leurs vérandahs très basses percées de trous en œil de bœuf et, comme parasols bien ajourés, les rameaux de trois maigres arbres tortus ; puis les deux silos à mil maçonnés d'argile, recouverts d'un toit conique pointu et venant à ras du sol. Sur la ligne médiane, les chevaux au piquet, face à face, pris au paturon par l'entrave. Un simple toit les abrite ; on vient de donner le mil ; le hangar est plein de piaffements, d'ébrouements, de petits hennissements étouffés ; la musette de cuir accrochée derrière les fines oreilles qui nerveusement se couchent, les jolis étalons fouillent avidement dans la poche gonflée, broient vigoureusement le grain, encensant à petits coups saccadés, les mèches folles de leurs gros toupets retombant sur les yeux malins ; les longues queues fouettent aux mouches ; les croupes brunes ondulent ; un coup de patte sournois s'allonge à droite, à gauche ; entre les jambes un troupeau de poules fait ripaille, hélées parles cris rauques de leurs coqs; c'est notre réserve de vivres frais, cadeaux de bienvenue des chefs des villages les plus voisins. Des deux côtés enfin, bien alignées, les cases des spahis, dans les avenues desquelles, parmi les centaines de mouches qui, depuis notre installation, ne cessent de nous faire fêle, s'agite l'élément féminin que j'ai appelé d'Aouni : des ménagères, drapées de pagnes multicolores, rient, commèrent, tout en pilant le mil et récurant les calebasses ; des fillettes s'essaient à en faire autant ; des marmots tout nus gambadent, se vautrent dans la poussière, souvent jolis, drôles toujours ; des mamans promènent leurs nourris-

sons assis au sommet des hémisphères charnus sur lequel les immobilise un carré d'étoffe attaché par devant ; ils bavent, grognent, font la lippe ou dorment, ballottés de-ci de-là, les tètes nues rejetées en arrière dans un dodelinage cadavérique.

Tableau gai, coloré, plein de vie.

Sur une croupe, à deux cents mètres au nord, deux à trois cents huttes, au toit déjà enfumé, se pelotonnent dans un pittoresque désordre autour d'une zeriba centrale dans laquelle s'élèvent les

DKS MENAGliHKS DRAPEKS DE PAGNES MULTICOLOKKS.

hautes habitations delà smalah particulière d'Acyl, de construction soignée, avec des toits luxueux tressés tout d'une pièce ; de grandes palissades en ceccos les font inviolables aux regards profanes ; un ou plusieurs œufs d'autruche surmontent les demeures des femmes, indices de plus ou moins de fécondité ; tout cela n'a qu'allure de grande bourgade, comparé à l'aspect militaire de mon camp.

Le plus petit arbre, le plus maigre buisson, ont été abattus autour de nous, puis traînés au loin de façon à faire le terrain absolument ras dans un rayon de six cents mètres ; tout avortons qu'ils fussent, ce n'a pas été là un petit travail, avec nos outils rudimentaires, de petites haches indigènes triangulaires, mal emmanchées ; une équipe de cinquante hommes a été, depuis quinze jours, constamment employée à cette besogne.

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Le capitaine Jerusalemy m'écrit qu'il rencontre à Ati de grosses difficultés ; les environs sont à peu près déserts ; l'eau est loin : au lieu d'un camp volant comme celui de Barouella, Ati doit constituer la garnison de cent vingt tirailleurs, un point d'appui solide en même temps qu'un centre d'approvisionnements de toutes sortes ; dans ce but, il faut édifier un réduit défensif en briques dont les bastions puissent résister au tir des deux canons de trente-sept millimètres qu'ils supporteront. Le capitaine me demande de lui envoyer de suite cent vingt travailleurs du Medogo ; son désir de pousser les travaux du poste s'augmente des nouvelles apportées de l'est par nos agents de renseignements : les deux antennes que nous venons de lancer sur le Bat-Ha et le Medogo n'ont eu tout d'abord pour les Ouadaïens que la signification d'une expédition temporaire; l'établissement des deux postes les a convaincus de notre prise de possession et l'émotion est des plus vives dans Abécher ; Doudemourrah a juré sur le Coran que ses soldats ne connaîtraient plus le repos avant de nous avoir jetés dans le Chari et d'y avoir abreuvé leurs chevaux. Deux aguids, à la tête de trois cents hommes, sont immédiatement allés prendre position à l'ouest d'Abécher ; un autre se prépxire à les joindre ; bonnes nouvelles en somme ; n'a-t-il pas été escompté par nous que l'ennemi, s'il voulait renouveler ses entreprises, devrait désormais se présenter en groupes plus nombreux, plus vulnérables?

Le commandant Julien, qui a établi le siège de son commandement au poste de Yao, me recommande la plus grande prudence dans les sorties ; il me fait part aussi d'un joli succès que vient de remporter Toureng : l'aguid Salamat Gomboro étant venu piller des villages à une centaine de kilomètres à l'est de Fort- Archambault, Toureng est parti à sa poursuite ; après un raid de cent kilomètres, il l'a surpris pendant sa marche de retour, lui a repris la majeure partie de son butin et tué cinquante hommes ; l'aguid lui-même serait blessé mortellement.

Décidément l'air sent la poudre : marches forcées en colonne, rezzous à longueur de nuits avec surprises au petit jour, ivresses du combat, de la poursuite à franc étrier ! Ah ! nous allons donc jouir de tout cela, et dans un jour qui ne peut être lointain. J'ai annoncé la bonne nouvelle aux spahis aujourd'hui, à l'appel, recommandé les soins aux chevaux, la visite des harnachements, des carabines, l'affilage des sabres ; les yeux se sont illuminés et jai vu se dessi ner de larges sourires qui me répondaient : « Tout va bien ; sois tranquille ; quand il faudra taper, tu seras content. »

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Tout l'après-midi employé à un examen minutieux des cartouches, celles que les hommes détiennent et celles de la réserve. Il a été loin de me satisfaire. Les munitions sont envoyées de France dans des enveloppes doubles, une chemise intérieure en zinc, elle-même protégée par une caisse en bois très épais ; mais pendant une demi-année, davantage souvent, ces enveloppes connaissent les aléas des transports : chavirages d'une cale dans une autre, du boat en fer dans la pirogue, de dessus le dos du porteur humain, de celui du zébu et du chameau. Si le bois résiste aux mille chocs, les mandibules des termites faméliques en viennent à bout pendant les remisages sous les paillotes ; puis, dans l'enveloppe métallique, la morsure de l'humidité a vite fait de trouver le défaut de la cuirasse ; une fois dans la place, elle s'attaque d'abord à la partie la plus vulnérable, le vernis des amorces; bribe à bribe elle ronge ensuite les étuis ; il reste peu à faire au soleil ; des éclatements se produisent, au collet particulièrement. Les cartouches devenues ainsi douteuses sont, en règle générale, classées « cartouches de chasse » ; elles servent à approvisionner les postes de viande. En ce moment, par suite des nombreuses expéditions qui ont eu lieu dans le territoire depuis un an, la pénurie des munitions est grande, la date d'arrivée d'un lot nouveau de France très incertaine ; l'ordre est de ne pas se montrer difiicile dans la sélection, et voici pourtant le bilan résultant de l'inspection d'aujourd'hui :

Cartouches existant à Barouella. . . . 6.050

Bonnes 5.024

Douteuses, à déclasser L026

J'ai noté encore l'état inquiétant de nombreuses carabines soumises à l'épreuve de ce climat depuis dix ans : il y a surtout beaucoup d'éclatements aux poignées ; on les a consolidées tant bien que mal au moyen de plaques de cuir appliquées humides et cousues aussi avant leur dessèchement ; dans d'autres armes la percussion se fait irrégulièrement, ou bien des extracteurs ne fonctionnent pas. L'armement des gens de Doudemourrah est autrement à point. Pour quelle raison ? Mystère , il n'a jamais existé un ouvrier armurier dans les troupes du Tchad, alors qu'on y a connu des artisans, bottiers, tailleurs [européens, infiniment moins utiles. Ce n'est pas le moindre ennui de ce déplorable état des armes que l'impression produite sur nos soldats.

J'étais à peine couché hier soir — n'ayant rien de mieux à faire,

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une heure après le soleil — qu'un charivari infernal a retenti dans le camp d'Acyl : coups de trompettes, battements de tambourin, trémolos de pistons, yous-yous de femmes, hurlements d'hommes et de chiens. Qu'est-ce qui se passe ? Je saute bas, cours dehors et me trouve nez à nez dans l'obscurité avec le maréchal des logis Alimendi-So qui vient me rendre compte : ce n'est certainement pas une mauvaise nouvelle qui cause cette agitation, dit-il ; au contraire, elle est signe de liesse; il reconnaît cela particulièrement à la façon dont les femmes modulent leurs yous-yous.

Pendant qu'il essaie de me donner la clef de cette énigme, galopade efl'rénée au dehors ; quelques secondes après, Acyl m'aborde radieux, flanqué de l'aguid Djado et d'un grand flandrin d'Arabe au regard louche, à mine de bandit, porteur de Iheureux message dont on vient me faire part. Conformément à ses instructions, Acyl avait envoyé l'aguid Khozzam avec trente cavaliers en reconnaissance vers Birket-Fatmé. deux journées à l'est d'Ati ', avant-hier, vers midi, un des hommes de l'aguid découvre, tapie dans la brousse, une fillette échappée d'un village voisin où ont surgi le matin, annonce-t-elle, Hisseïn-ould-Amtalaïd et une troupe de Ouadaïens. Avec une décision qui lui fait honneur, l'aguid Khozzam, escomptant qu'à cette heure il doit trouver la bande au repos, se glisse jusqu'aux cases à travers les halliers; lorsqu'ils y parviennent, ses hommes font une pétarade de tous les fusils, poussent des cris : « Les Français arrivent ! » La majorité des Ouadaïens d'Hissein, surprise en eflet dans les douceurs de la sieste, se sauve sans plus attendre ; lui veut résister avec quelques braves ; une balle au ventre le jette bas ; on lui coupe la tête.

Dans le cercle trouble de lumière arrondi par mon photophore le messager tire d'une peau de bouc pansue la pièce à conviction, qu'il me tend sous le nez sans crier gare, une tête aux cheveux ras qui grimace, la langue pendante, la bouche salie d'avoir bavé rouge, les yeux vitreux restés grands ouverts. On ne l'a pas coupée, on l'a sciée, cette tête ; autour de ce qui fut le cou, tremblotent des dentelures de chair maculées de sang noir, gluant, et un bout de trachée ; la chair du front, des Joues, a déjà pris une teinte verdâtre. Voilà ma chambre à coucher empestée pour la nuit! Pauvre diable d'Hissein! finis les petits coups de main qu'il menait si gaillardement.

Selam, afia I mes visiteurs me souhaitent le bonsoir en s'esclafFant de rire et partent, emportant triomphalement leur dépouille, fichée cette fois au fer d'une lance.

Reçu d'Acyl, en cadeau, un sac d'une dizaine de kilos d'oignons du

Bornoii anglais ; une des supériorités des pays à 1 ouest du Tchad sur les nôtres la production de ces gros oignons, un nanan inestimable pour relever les potages, les brouets de Tourgou ; ce dernier a éprouvé le besoin de prendre femme parmi les jeunes captives du sultan ; j'ai eu la faiblesse d y consentir. Son service s'en ressent ; il dort beaucoup ; éveillé, il paonne, attifé d'un complet européen acheté dans quelque factorerie congolaise et m'empoisonne un peu plus que par le passé.

Les colporteurs bornouans, ces rois du négoce qui passeraient dans le feu pour gagner un thaler, ont fait leur première apparition à Barouella ; ils sont arrivés une douzaine, poussant devant eux autant de bourricots pliant sous leur charge d'étoffes, de soieries, toutes de marque anglaise, de peaux de filali, de noix de kola ; puis d ingrédients culinaires, piments, ail en toutes petites gousses, herbes pour sauces, bien mieux encore, allumettes et rouleaux de tabac indigène en feuilles. L'un deux, qui a passé par Forl-Archambaull, m'a remis, de la part de Toureng, un volumineux colis ; il contenait les défenses de l'un des éléphants dont j'ai raconté la chasse sur le Chari ; on n'a pu, m'écrit Toureng, découvrir que l'une de mes victimes ; un assez piètre trophée que les pointes des pachydermes qui vivent au-dessus du 7° ; celles-ci ne pèsent, à elles deux, qu'une cinquantaine de kilos et sont d'un ivoire grisâtre et fendillé.

Trois des juifs africains que sont ces Bornouans se sont établis à poste fixe près de nous ; en quarante-huit heures ils ont monté des échoppes dans lesquelles ils confectionnent la botte en peau de chèvre tannée rouge, usitée en Afrique centrale, la plus souple, la plus pratique de toutes les chaussures sous ce climat ; elle est, du reste, très analogue à la mest d'Algérie et se complète d'une sandale, en cuir rouge aussi, appelée nmrcoiib, identique à la sebat de l'Afrique du Nord. Coût d'une paire de mest jointe à la paire de marcoubs : un thaler (trois francs). Il n'est pas de spahi qui ne s'en soit commandé une. La coquetterie est une qualité de mes braves noirs et, il y a quelquesjours, j'ai été si heureux de la satisfaire : j'avais appris qu'à la petite factorerie nouvellement installée, en essai, à Fort-Lamy, se trouvait parmi les étoffes d'échange, une superbe pièce d'andrinople rouge et quantité de pelotes de fil. J'ai obtenu que le tout me soit cédé. Dans le peloton, j'ai \a bonne fortune de posséder un Arabe né tailleur ; en s'inspirant des patrons fournis par des vestes anciennes, il est arrivé à en bàlir fort convenablement d'autres. Et. grâce à la bienheureuse andrinople, plus des deux tiers des hommes vont être, de la tête aux cuisses, habillés de neuf. Moins leur importe d'ailleurs que la culotte soit bleue ou blanche, que les dards des acacias l'aient tant de fois agrippée, qu'une infime

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partie de la trame reste intacte ; mais quelle joie lorsqu'ils sont en possession du reste de la tenue, neuf et immaculé, leur tenue à eux : la veste qui brille d'un rouge éclatant sous la tête d'ébène surmontée du casque orné de ses insignes, étoile et croissant ! Sainte, trois fois sainte gloriole que je ne manque jamais une occasion d exaller chez eux.

Je suis allé remercier mon pupille ; à la porte de son camp nouvelle vision de la tête d'Hisseïn, à l'extrémité d'une perche : des « charognards » battent de l'aile autour, planent, virent, se bousculent, se frappent en poussant leur sifflement aigu ; plus malins, deux rapaces foncent pendant ce temps d'un adroit coup d'aile, happant les derniers lambeaux de chair sur le crâne blanchi, qui se balance au bout de son support à tous les chocs qu'il reçoit ; un coup de bec a retroussé la lèvre supérieure et donné à la bouche un rictus narquois ; des excavations marquent la place des yeux engloutis ; ces orbites caves ont l'air de fouiller l'horizon pour y chercher secours. En bas, un rond de corneilles regarde tristement, constatant qu'il ne lui restera pas la moindre becquée.

10 mars. — Un mois s'est passé sans rien de neuf; le calme à peu près complet a succédé aux premiers bruits de guerre qui avaient jeté la joie dans mon petit camp.

Le V' mars j'ai reçu les renseignements suivants de la bouche d'un Arabe, espion de confiance d'Acyl;je l'avais alléché par l'appât d'une forte récompense ; il m'a affirmé être entré au cœur du camp ouadaïen, y avoir rôdé même une journée entière, grâce à la présence d'un de ses frères, enrôlé dans les « bannières » d'Abécher : le camp n'a pas quitté le point de concentration signalé aux premiers jours, mais un troisième aguid y est venu en renfort ; il y a compté huit cents cavaliers et autant de fantassins armés de fusils à tir rapide ; quatre cents autres porteurs d'armes à piston ; à dix près, mon gaillard m'a juré, par Allah ! qu'il ne se trompait pas ; pour un peu, il m'affirmait aussi imperturbablement le nombre de cartouches, des sacs à poudre, à balles, des amorces destinés à la réfection des munitions, ce à quoi s'entendent fort bien, je le sais, les Ouadaïens ; les approvisionnements ont été apportés par un convoi de plus de cinq cents chameaux ; le haut commandement a été donné par Doudemourrah à son dignitaire le plus réputé, l'aguid Mahamid... Et mon émissaire de rouler de gros yeux en parlant de l'armée ouadaïenne, en jetant des regards furtifs du

côté du hangar où sont nos quarante chevaux, cachant à peine sa certitude du sort qui nous attend : « Allah akbar!... (Dieu est grand) ; il n'y a que lui qui puisse vous tirer de là ! »

Rien d'autre depuis. Suivant les instructions, j'ai continué à faire battre l'estrade par des cavaliers d'Acyl dans le secteur El-Krenik- Birket-Fatmé ; chaque fois que l'un d'eux rentre, c'est, à la demande de nouvelles, la même réponse désespérément uniforme : les Ouadaïens ne bougent pas de leur camp... Ah ! j'ai enfourché un dada bien chimérique lorsque j'ai cru qu'ils oseraient attaquer, les marchands de chair humaine ! D'autre part, la construction d'Ati n'avance pas, faute de main-d'œuvre ; les travailleurs que j'envoie du Medogo désertent les uns après les autres sous le feu même des sentinelles, et avant de tenter quoi que ce soit vers l'est, le commandant voudrait voir bien assise, sinon complètement terminée, cette base d'opérations.

Notre inaction, dont chaque jour recule la réalisation de ses rêves ambitieux, a rendu mon pupille grincheux, au point qu'à plusieurs reprises j'ai dû le rappeler à l'ordre d'importance ; depuis une semaine je ne l'ai pas aperçu et l'abandonne à sa bouderie. Par contre, déjà plus apprivoisés, les idoines sollicitent quotidiennement des entrevues. Les instructions sur l'organisation de la justice dans ma « résidence » les défèrent au tribunal du sultan, mais avec la faculté d'interjeter appel près du mien. Ils ne s'en privent pas. En processions et en groupes bien séparés, conduits parleurs chefs de village, ils se présentent à la porte du camp ; on les introduit sous lavérandah où je tiens mon lit de justice. Après les multiples se/a/ii et afia] d'usage, chacun de s'accroupir. Puis on se recueille, on tousse, on renifle, on crache, d'un coin du boubou on éponge la sueur qui perle au front. J'endosse de mon côté toute ma patience, et les débats commencent touchant des querelles de ménage, des vols d'animaux ou de grain, des assassinats.

Il m'est d'autant plus difficile d'évaluer la mesure exacte de la mauvaise foi commune, qu'en vain je requiers un unique porte-parole pour chaque partie ; le débat s'échauffe de suite ; tous ont la langue bien pendue ; on gesticule ; menaces, invectives, protestations, se croisent avec les éclairs rageurs partis des prunelles noires. Voici déjà deux fois que, mes principes de Code napoléonien en déroute, et désespérant du témoignage des hommes, je dois me retourner vers Allah et m'en remettre à un tribunal d'arbitrage composé de trois saints marabouts, l'un directeur spirituel d'Acyl. Je dois confesser qu'ils s'en tirent autrement mieux et surtout rapidement que moi : en ma présence, chacun explique de nouveau sa petite affaire ; à peine les juges demandent-ils quelques explications ; puis le plai-

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gnant jure qu'il a dit toute la vérité, la main droite posée à plat sur les feuillets d'un Coran, un serment qui ne saurait avoir de valeur, fait à la face de l'infidèle que je suis. C'en est assez ; la cause est entendue et la sentence se prononce : «Toi, tu paieras un bœuf, toi, six moutons, et vous nous en donnerez chacun un pour notre peine... » Un léger brouhaha des plaideurs, sans que le diapason monte, puis chacun se lève, s'époussette le derrière et s'en va calme et digne.

J'ai constaté souvent que les gens d'ici rendent des points, pour le mensonge, à leurs coreligionnaires de l'Afrique du Nord, ce qui est la preuve d'une facilité d'invention et d'une imagination vraiment extraordinaires ; ils ont encore de commun avec eux, que l'appropriation du bien d'autrui est le moindre péché véniel, et puis ils ont le coup de couteau si facile ! En définitive, un tas de petites faiblesses qui font que, dans le pays, la justice est plus commode à rendre que dans le nôtre parce qu'elle risque moins de sacrifier un parfait honnête homme.

J'ai perdu tout espoir de passes d'armes avec l'ennemi d'Abécher et, trouvant le temps long à Barouella, décide de partir incontinent, faire une cure de hâle, prendre un bain d'air au grand soleil et à la belle étoile et noircir d'itinéraires un nouveau carnet. Je pique dans le sud-est, direction des groupes de Douziat et d'Aberech, que je n'ai pas encore visités ; j'aurais voulu aiguiller vers le nord-est, aller me rendre compte de visu de ce qui se trouve vers ce Birket-Fatmé, sujet de tant de racontars depuis six semaines. Impossible, les ordres sont formels : défense absolue d'envoyer une reconnaissance de réguliers à longue portée, de dépasser le point d'El-Krenik dans cette direction. Raisons données?... Nous avons dans tout le Tchad quelque mille fusils et une soixantaine d'Européens pour garnisonner dans cinq cents kilomètres carrés, la superficie de la France, et défendre douze cents kilomètres de frontières. Dans un pays comme celui-ci plus que dans tout autre, étouffé sous les fourrés, pour avoir des renseignements certains, il faut aller au contact, c'est-à-dire au combat ; or, dit le commandant Julien, au Tchad, un régulier tué, c'est vingt ennemis de plus à redouter ; il est bien probable qu'en l'occurrence son arme et ses munitions tomberont aux mains de l'ennemi ; quant à la mort d'un Européen, il est impossible d'en prévoir les résultats ; en outre, pour combler les pertes, il faut une année, si l'on tient compte des délais nécessaires pour qu'elles soient signalées et pour que les remplaçants arrivent. Conclusion : garder comme un bien précieux les réguliers

pourle coup de boutoir décisif ; inquiéter, fatiguer l'ennemi au moyen des auxiliaires ; user dans une large mesure de leurs merveilleuses qualités d'observateurs ; rapprocher tous les rendus comptes de façon à parer aux exagérations et à définir la vérité.

Sages principes, il faut le reconnaître, et devant lesquels je n'ai qu'à m'incliner, quoique s'en accommodent bien mal mes coutumes de cavalier. Ils sont, d'ailleurs, de tous les pays africains ; dans l'un des livres trop rares que j'ai pu emporter ici, De la Guerre en Afrique, du général Yusuf, il est dit : « En Afrique, officiers d'in- « fanterie, et surtout de cavalerie, doivent laisser dans leurs biblio- « thèques les savants ouvrages écrits sur l'art de la guerre en Europe. . . « Si l'on veut avoir une affaire, il faut tâcher d'y engager tout son « monde et se dispenser de beaucoup de reconnaissances, au moins « inutiles quand la perte des hommes ne les rend pas regrettables.

« Je le répète, dans cette guerre tout exceptionnelle, tous les « moyens sont des moyens d'exception . La théorie la plus savante « s'y trouve sans cesse en défaut ", la pratique est tout ; c'est ce « qu'avait si bien compris le maréchal Bugeaud, qui avait su faire « de cette guerre d'Afrique une science à part dont il a été le maître « et où il est resté sans égal. »

Quelle abondance de faune constatée encore au cours de ma visite dans cette partie inconnue de mes domaines ! Perdreaux, lapins à longues oreilles, pintades, piètent ou s'envolent à chaque instant, à peine effarouchés, devant nos chevaux ; les petites poules huppées, appelées poules de rochers, trottent familières à nos côtés. Les phacochères sont abondants ; le sol est raviné et défoncé par eux ; deux fois, pendant l'étape de ce matin, des bandes sont passées au trot en grognant ; dans la seconde étaient deux jeunes marcassins, dont l'un, au lieu de suivre sa famille dans le hallier, s'est pris à cabrioler sur la piste; la laie s'est précipitée pour le ramener ; comme la chair de ces animaux est un vrai régal, j'ai fait taire tout sentiment de miséricorde ; lâchant ma boussole et empoignant la carabine que me tendait Demba-Ba, j'ai abattu à vingt pas mère et nourrisson. Armés du long couteau à double tranchant que tous portent le fourreau enfilé dans la bottedroite, les spahis ont eu tôt fait de dépecer les deux bêtes et d'en suspendre les meilleurs morceaux de chaque côté des troussequins.

La quantité de pintades est inouïe ; c'est par centaines que nous les rencontrons, à chaque instant du jour, picorant dans les clairières ou perchées et menant grand vacarme de leurs cris bêtes et perçants; pour ménager poudre et plomb.lorsque j'en aperçois un bon

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nombre groupées à terre, je tire avec une carabine de spahi, à balle, dans le tas. Le volatile est surtout précieux pour mon potage quotidien qu'il me fournit parfait.

Le représentant le plus commun de la grosse faune est la girafe ; jamais, même à la pointe nord du lac Tchad, où elles sont si nombreuses, je n'en ai vu aussi fréquemment et en aussi gros troupeaux que dans le Medogo. Au village d'Azi, hier, à une heure de l'aprèsmidi, alors que je siestais dans la case du chef, un des fils du maître de céans fait irruption et me raconte, tout essoufflé, que, rentrant de route, il vient de voir, tout près, une dizaine de bêtes se faufilant sous bois ; dans le jour de l'unique ouverture qui sert de porte au logis, s'écrasent les longs bustes maigres de solliciteurs qui crient avec des intonations suppliantes : Laham, laham katir !... (de la viande, beaucoup de viande !) L'heure n'est pas engageante pour une partie de chasse ; mais je leur ai une grande reconnaissance à tous, au village, de m'avoir fourni une quinzaine d'œufs suffisamment comestibles qui, enfouis parmi du sable, dans l'une des sacoches de Tourgou, vont me procurer, pendant plusieurs jours, les délices de l'omelette. Donc, en route ! Je prends ma winchester approvisionnée à six coups, j'appelle Demba-Ba et stipule qu'une demi-douzaine d'indigènes seulement suivront en rabatteurs. Nous partons à pied, courbés à travers les taillis, formant un grand demi-cercle qui s'allonge de façon à aborder à contre-vent le boqueteau où l'on me dit que se trouve le troupeau.

Après dix minutes de marche, le fils du chef fait signe que c'est là. A plat ventre maintenant, mètre par mètre, coudée à coudée, nous rampons sous bois ; il faut, au prix d'accrocs multiples, faire son sillon entre les buissons de mimosas et les gerbes des palmiers nains ; de temps en temps je m'arrête et me soulève, écarquillant les yeux pour tâcher d'apercevoir un des longs cous bigarrés ; les distinguer, parmi ces troncs pressés comme des mâtures, dans la demiombre du sous-bois, n'est pas du tout facile, si la girafe ne bouge pas.

Une demi-heure se passe dans cette marche de vermisseau, pas un bruit n'est venu troubler la quiétude de la futaie; en vain je fais des arrêts plus fréquents, lorgnant parmi le fouillis.

Le troupeau a dû filer plus loin. Je suis tout près, les coudes rompus, de donner le signal de la marche normale, quand un geste de Demba-Ba retient mon attention; son bras indique une direction un peu à droite. La winchester armée, doucement je me soulève sur un genou, fouillant du regard interstice par interstice entre les arbres. Rien... Pourtant, secouant la tête de haut en bas, mon spahi proleste qu'il est bien certain d'avoir repéré le gibier.

Enfin, à moins de cent mètres, dans un des endroits les plus fourrés, j'ai vu bouger quelque chose, une seconde seulement, mais cela a suffi pour me fixer : c'est une des oreilles qui a battu ; l'animal, la tête levée, fourrage parmi les bouquets de feuilles. Peu à peu je repère tout à fait sa position, mauvaise pour que je puisse tirer à coup sur ; il me tourne la croupe.

A ce moment, un léger sifflet se fait entendre à gauche ; il indique, d'après nos conventions, qu'une ou plusieurs girafes sont aussi de ce côté. Si léger qu'ait été le signal, la girafe devant moi l'a entendu; inquiète, elle s'est tournée de trois quarts, présentant l'épaule. C'est le moment ; un genou à terre, je vise à loisir... un long tonnerre sous les arbres.... la balle est allée au but, et une balle jdemi-blindée de winchester, au défaut de l'épaule d'un animal autre que l'éléphant, le couche invariablement à terre ; je vois le long cou verser peu à peu ; puis tout le corps s'effondre, écrasant bruyamment les halliers ; la bête ne bouge plus, ellea été foudroyée.

Les sonorités du bois n'ont pas cessé de retentir que, de désert qu'il paraissait tout à l'heure, le voici subitement en révolution : isolés ou par groupes, à gauche, à droite, en face, tous les membres de la barde, auparavant couchés pour la plupart, ont surgi, comme projetés par des ressorts. Suivant les recommandations, aucun homme n'a bougé ; stupéfiées par cette explosion insolite, les girafes ne pensent pas à fuir ; campées sur leurs grandes jambes difformes, comme rivées au sol, les longs cols, les petites cornes tendues de notre côté, les oreilles frémissantes, elles font seulement entendre de gros ronflements inquiets.

Mais l'instant de répit est fugitif; il faut se hâter d'en profiter : à cinquante pas, une balle de ma carabine couche encore un gros mâle sur le sol. Cette fois l'affolement est général ; quelques secondes la barde tourbillonne, puis c'est une ruée de ce galop déhanché, ridicule, mais incroyablement rapide, vers la trouée où je me tiens caché. Je n'ai que le temps de bondir et de m'accoler à un arbre pour ne pas être piétiné. A bout portant, Demba-Batire à son tour : une toute jeune bête pirouette, le membre antérieur gauche brisé à hauteur du genou ; en une seconde, la voilà de nouveau debout ; lamentablement elle s'efforce de reprendre le galop, retombe, se traîne sur les genoux, se relève; mais, avec des hurlements de joie, les Arabes se sont précipités ; les sagaies sifflent ; une d'elles va s'implanter dans les reins, une autre à la base du cou ; la bête a néanmoins la force de fuir, cent mètres encore, sur ses trois jambes valides, puis elle s'abat dans les dernières convulsions, sans que les enragés cçssent de la cribler de leurs fers barbelés.

Aux coups de fusil, tout le village est accouru, jeunes et vieux, les

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femmes même, les enfants. C'est une allégresse générale et bruyante; ces sept à huit cents kilos de viande que je leur fournis, vont être pour ma popularité un appoint merveilleux ; ici je suis déjà au pinacle. Puis, immédiatement la boucherie ; une bande d'hyènes affamées n'est pas plus féroce : cent bras nus s'agitent hors des boubous loqueteux ; à grands coups de hachette ils sectionnent le cuir épais, recouvert de cette robe soyeuse, aux reflets changeants si merveilleux, qu'il faut avoir admirés en dehors des climats froids ; les couteaux à double tranchant déchirent des lambeaux encore pantelants ; le sang gicle, éclaboussant les boubous, souillant les bras nus jusqu'aux épaules ; les morceaux les plus recherchés passent dans vingt mains qui se tailladent réciproquement pour se faire lâcher prise. Des batailles s'engagent, acharnées ; on s'empoigne par les bras, les mains, en se hurlant des injures, visage à visage ; finalement on s'arrange *, il y en a pour tout le monde et pour plusieurs jours, et la longue théorie des sauvages bouchers s'allonge bientôt au travers du bois pour porter aux cases le butin sanglant.

Résultat de ma chasse que je n'avais pas prévu, un « Nocturne » aux accords variés, puissants, vifs, aigus, saccadés : la nuit venue, toute une famille de lions est accourue aux relents de la curée ; ne trouvant plus grand' chose à se mettre sous la dent, elle a violemment manifesté son mécontentement *, eux partis, hyènes et chacals se sont hasardés, en quête des derniers rogatons ; ils sont restés longtemps, mêlant rires sinistres et glapissements ; la centaine de chiens du village, inquiète, aboyait sans répit ; enfin, pour célébrer mes prouesses, grand tam-tam au lever de la lune. Me gendarmer contre cet honneur eût été impolitique ; je me suis condamné à voir fuir les étoiles, une à une ; aussi, l'Orient s'éclaircissait à peine que j'ai sifflé « debout » et nous cheminions avant que le premier rayon jaillisse.

A une heure, pendant la halte méridienne, à l'ombre d'un grand tamarinier, un courrier surgit sur la piste, au galop, le cheval blanc d'écume. C'est Guerry qui l'envoie ; de son bissac il arrache une enveloppe marquée à un angle de la griffe du commandant Julien et au sommet de la mention : « Très urgent. » Qu'est-ce qu'ily a ?... Fébrilement je déchire... Il m'est recommandé d'ouvrir l'œil plus que jamais : les nouvelles de l'est ne permettent aucun doute sur l'imminence d'une attaque d'Ati ou de Barouella ; il faut, jour et nuit, me tenir sur le qui-viye, prêt à rallier Ati ou à parer à une attaque de mon propre camp.

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Venant d'un autre que le commandant Julien, l'avis ne serait pas pour m'émouvoir outre mesure, tant est grand mon scepticisme sur le mordant de nos ennemis de l'est, mais je connais le parfait tact de celui qui m'écrit et sais bien qu'il ne s'émeut qu'à bon escient. Acyl, tous ses espions qui criaient gare avaient donc raison ! Une vision me traverse l'esprit : Barouella attaqué, mis à sac, depuis le départ du courrier, qui Ta quitté il y a deux jours, ayant perdu près de vingt-quatre heures à ma recherche... Soixante-dix kilomètres environ nous séparent du camp, la chaleur ne permettra pas de faire beaucoup de chemin cet après-midi ; mais en nous rattrapant la nuit, il est possible d'y être demain dans les premières heures de la matinée.

Ah I que la nuit m'a paru longue, qu'ils m'ont semblé interminables, ces kilomètres mis péniblement au bout l'un de l'autre sur le sentier caché par les halliers, perdu, retrouvé, barré de racines sur lesquelles trébuchent ou s'effondrent les chevaux, dans l'ombre plus dense des tunnels formés par les branches d'acaciées qui griffent jusqu'au sang. De l'excès de confiance me voici passé à l'appréhension extrême ', les éperons au ventre de mon cheval, la montre constamment à la main, je suis poursuivi par l'idée lancinante d'un désastre possible.

A huit heures du matin, dans une éclaircie des bois, j'aperçois le drapeau du camp qui bat joyeusement au bout de sa perche. Ouf ! l'aguid Mahamid peut lancer maintenant sur nous une de ses « bannières » *, au moins je serai là, avec eux tous, mes fidèles, pour partager leur sort.

Accouru à ma rencontre, Guerry me tend un autre courrier qui arrive d'Ati : le parti ouadaïen a fait un bond en avant jusqu'à El-Krenik, une quarantaine de kilomètres à l'est du poste ; le capitaine Jerusalemy donne l'ordre d'évacuer immédiatement Barouella, de diriger femmes et enfants sur le poste de Yao et de le rejoindre en toute hâte.

Malgré la diligence du déménagement, faire place nette en ces logis, abandonnés sans doute pour une longue durée, .a pris beaucoup de temps. Au milieu de l'après-midi seulement, les gros zébus porteurs, au dos desquels ont été huches femmes et marmots, s'ébranlent en procession sur la piste de Yao, encadrés d'une douzaine de cavaliers du sultan ; contre leurs flancs ballottent les filets en fibres de palmier, gonflés du bagage de chaque ménage; toute une batterie

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de cuisine, marmites en terre, jarres, calebasses, tient, par des prodiges d'arrimage, à la carcasse des bâts.

Les spahis étaient déjà rangés en bataille face à la porte; à mon commandement ils ont mis le sabre à la main, et pendant qu Ougal, le trompette arabe, les joues gonflées, sonnait A l'Etendard, que chaque homme se figeait dans l'immobilité, la carabine, cuivres clairs au dos, la lame fourbie luisant au creux de l'épaule, Alimendi-So amenait doucement l'emblème qui aura, si peu de temps, flotté sur le poste créé par nous ; pieusement il l'a ensuite plié et me l'a remis : céré-

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