PAILLOTKS HÉMISPHÉRIQUES DU TCHAD
Deux paillotes reliées par une véranda, constituant l'habitation d'un Européen.
fui devant la menace dirruption des soldats de Doudemourrah ; quelques vieux meskin (pauvres) sont demeurés seuls, prêts à chercher refuge dans les anfractuosités des rocs.
A quatre heures du matin nous descendons, en colonne par un, les corps renversés sur les croupes, la pente abrupte du Bat-Ha : c'est le bahar le plus important de la région du Tchad, un gigantesque fossé, offrant rarement un demi-kilomètre en ligne droite, serpentant de l'est à l'ouest, des montagnes qui environnent la capitale du Ouadaï à la lagune Fitri, où il va se perdre après avoir parcouru près de cinq cents kilomètres ; ses bords, séparés par cent à cent cinquante mètres, s'éloignent encore chaque année sous l'action des violents courants dhivernage qui arrachent aux berges des hectares entiers; ce travail hydraulique est nettement visible. Le ravin, à sec en ce moment, ne prend que pendant trois mois, de juillet à septembre.
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vraie allure de fleuve écumant et impétueux ; il fut toujours le principal trait d'union entre l'Orient et l'Occident, une route séculaire d'invasion, celle que nous avons amorcée dès les débuts de notre occupation du bas Chari au poste de Yao et que nous jalonnons aujourd'hui du nouveau poste d'Ali dans notre marche vers le Ouadaï. La raison du choix de cette artère a été de tous temps la facilité d'y trouver l'eau en de nombreux points bien connus. Par suite des mêmes phénomènes d'absorption rapide que je signalais à propos des bahars de moindre importance du Medogo, il est inutile dans le Bat-Ha d'atteindre, pour avoir le liquide précieux, une couche argileuse du sous-sol : des trous coniques ayant été creusés à quarante, cinquante centimètres de profondeur, l'eau les remplit sans cesse par infiltration; les puits doivent être assez espacés pour que chacun d'eux ait une zone de suintement suffisante; on puise le liquide au moyen de calebasses; il est limpide, mais a le goût natroné bien désagréable de presque toutes les eaux du Tchad.
L'emplacement du poste d'Ati a été choisi à quatre cents mètres de la rive droite, sur une grosse mamelle de sable. Tout y sent l'agglomération improvisée d'hier, le campement à peine monté ; l'enceinte du réduit ne s'élève qu'à un mètre du sol ; un seul bastion est debout. La compagnie, Européens compris, n'a que des abris provisoires, faits d'une carcasse de branchages recouverts de tiges de mil desséchées, ouverts à tous les vents et à toutes les flèches du soleil ; la zeriba, ébauchée seulement, a été précipitamment renforcée sur deux faces par un réseau de fils de fer barbelés ; tout autour, des bossellements, de longues ondulations de collines sablonneuses que piquettent, semblables à des épieux, les tronçons des arbres que l'on vient d'abattre. La végétation se ressent du Sahara tout proche; dans ces terres du centre africain qui ont soif, le malheureux arbre fait tout ce qu'il peut pour s'accommoder aux tristes conditions de son existence : pour lutter contre le vent qui le fouette des milliards de petits projectiles pris à l'argile ou au sable, il acquiert un tronc dur comme le fer, se prive de feuillage, ne se risque pas au-dessus de quatre mètres du sol ; il se défend de l'évaporation en distillant des résines et des huiles et en recouvrant ses veines d'une épaisse carapace, hérissée de poils et d'épines ; mais, si bien qu'il se soit outillé pour la lutte, il languit, Quasimodo pitoyable, parmi les hal liers lépreux
Au capitaine Jerusalemy sont adjoints le lieutenant Legrand, quia cédé à un sous-oflicier le commandement du poste de Yao ; de Villeneuve, enchanté d'avoir abandonné la capitale de Fort-Lamy pour venir faire ses premières armes ; puis le docteur Bouillez.
Après les vigoureuses poignées de mains, c'est le flot des nouvelles;
les événements se sont précipités en cette dernière semaine : le 20 mars, quatre « bannières » sous le commandement du vieil aguid Mahamid s'établirent à Bedina (douze à quinze kilomètres d'El-Krenik) ; le 22, une avant-garde de six à sept cents fusils occupait les puits d'El-Krenik ; le 23, tout le gros y arrivait: les forces ennemies comprennent environ deux mille huit cents fusils, dont la moitié à tir rapide ; suivant la coutume ouadaïenne, de nombreuses femmes marchent avec les soldats ; on voit aussi dans leurs rangs et à leur tête des Arabes blancs, des « frères » senoussistes auxquels on a fait appel, venus de Tripolitaine ; une horde de quatre à cinq mille pillards armés de sagaies se tiennent dans un rayon rapproché ; les soldats ouadaïens, revêtus d'un uniforme, sont pourvus d'une centaine de cartouches par homme ; un approvisionnement de réserve et un matériel de réfection des munitions suivent à dos de chameaux.
Enfin, dernière nouvelle qui éclipse toutes les autres, — voici qu'au Tchad on prend de nouveau l'offensive ! — le commandant Julien a décidé que nous allions répondre à ce mouvement en avant par une offensive immédiate ; la colonne d'Ati se mettra en mouvement aussitôt après l'arrivée de la batterie et des spahis d'Aouni, attendus incessamment. Tout de suite je vais partir en flèche avec mon détachement et les auxiliaires et m'établir au village de Chibina, à une vingtaine de kilomètres et contre le Bat-Ha.
27 mars. — Lourde et longue journée, monotone, sans aucun événement. Dès mon arrivée, je me suis couvert jusqu'à quatre ou cinq kilomètres, et sur un large front, par un rideau de patrouilles.
Parti précipitamment de Barouella, j'ai dû laisser Tourgou faire les malles et en assurer l'évacuation sur Yao ; pendant mon bref passage à Ati, je n'ai pas eu le temps de songer à mes propres victuailles; Bédina a été déserté par son plus maigre poulet et j'ai défendu qu'on tire un seul coup de fusil pour chasser. C'était la famine, si Acyl, tout miel et tout rose depuis que nous sommes en campagne, n'avait aimablement mis son garde-manger à notre disposition. Ses boys ont apporté, à Guerry et à moi, du couscous de maïs garni de brochettes de viande d'antilope, des beignets de mil saupoudrés de piment rouge, croustillants, pas désagréables du tout s'ilsne semaient l'incendie ; mon pauvre estomac délabré n'a cessé de protester toute cette nuit. .
Avis ni admonestations n'ont pu empêcher qu'un cortège de chameaux suive le sultan, porteurs de provisions de bouche, des lentes, des peaux cousues bout à bout et qui, pliées en quatre ou huit, font un lit moelleux. Chaque aguid en a autant. J'ai eu beau dire
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aussi, impossible d'obtenir qu'ils mettent un peu d'ordre dans la disposition de leur campement ; les hommes se couchent au hasard des buissons les plus hospitaliers, se sachant bien gardés par mes factionnaires ; il est probable qu'ils ne feraient que me gêner si nous étions attaqués de nuit.
28 mars. — Dans la matinée, une des patrouilles rentre, amenant à pied, entre deux chevaux, un prisonnier, les bras ligotés en arrière, au cou une corde dont l'extrémité est attachée au pommeau crochu d'une selle. Il faisait partie d'une reconnaissance ennemie à laquelle on a donné la chasse ; son cheval, frappé d'une balle, s'est abattu sur lui.
J'ai vainement essayé de tirer quelque renseignement de Thomme, un Ouadaïen à n'en pas douter, tout jeune, les cheveux courts et frisés, les yeux petits, très vifs, d'expression fausse et féroce, le gros nez surmontant des lèvres lippues ; il s'est enfermé dans un mutisme absolu, lançant seulement à la dérobée des regards aigus de haine; je suis certainement le premier Européen qu'il voit; la menace d'être fusillé n'a pas eu sur lui plus d'effet que les promesses.
L'arrivée de la colonne d'Ati est signalée à cinq heures du soir; j'ai fait jalonner, à l'est de Chibina, les emplacements de ses divers éléments : pour la rendre plus légère, le capitaine Jerusalemy n'a amené qu'une des pièces d'artillerie, qui est placée de façon à battre le lit du Bat-Ha; au cas d'une affaire de nuit, cas improbable, les Ouadaïens n'attaquent généralement pas avant le lever du soleil, c'est par là sans doute que déboucherait leur force principale. Les tirailleurs se placent en carré ; en Afrique, on ne forme jamais les faisceaux ; chaque homme garde son fusil près de lui ; une disposition pratique, adoptée à la l""^ compagnie pour forcer l'homme à avoir toujours son arme à portée et la préserver du contact du sol, est de faire planter en terre par chacun une petite fourche de bois sur laquelle on pose le canon du fusil, la crosse reposant à terre. Les spahis garnissent les faces nord et sud du carré. L'effectif avec lequel nous allons attaquer les deux mille huit cents soldats de l'aguid Mahamid est de trois cent dix combattants de toutes armes, dont deux cents réguliers ; les deux tiers de nos auxiliaires sont armés des fusils du modèle 1874 laissés dans les postes du territoire par les missions Gentil et Foureau-Lamy, armes restées en assez bon état, mais dont les approvisionnements en cartouches sont malheureusement des plus restreints.
Nous serons dans la proportion de un contre dix, mais à peu près
tous les Européens qui sont là ont déjà éprouvé au feu la valeur des soldats qu'ils commandent ; ces soldats eux-mêmes ont dans leurs chefs une confiance aveugle, et l'issue de la lutte ne fait de doute pour personne dans notre vaillant petit détachement.
Un dîner animé autant que frugal nous réunit au coucher du soleil, les sept officiers de la colonne : Jerusalemy, Legrand, de Villeneuve, Blard, Godard, Bouillez et moi-même, si heureux, aubaine rare, d'être ainsi réunis, que nous avons devisé jusqu'à une heure très avancée, allongés dans l'herbe, grillant des cigarettes de tabac bornouan ou la pipe aux dents. La rencontre prochaine a fait, bien entendu, les principaux frais de la conversation : demain, nous passerons la journée aux puits du village de Dokodji ; nous les quitterons la nuit suivante pour attaquer El-Krenik aux premières lueurs du jour; par bonheur, il y a trois semaines, au cours d'une tournée, j'ai touché le Bat-Ha au village même et gardé de la topographie de ses abords un souvenir assez exact pour que l'établissement du dispositif dattaque s'en trouve très facilité. Les troupes du vieil aguid Mahamid culbutées, nous les poursuivrons tout un jour, deux peutêtre.
29 mars. — La colonne est sur la piste à trois heures du matin. L'ordre a été donné d'un silence absolu et une couche de sable étouffe en outre tous les pas.
En tête les spahis de Barouella et Acyl ; en extrême pointe un goum de vingt de ses cavaliers les plus dégourdis, sous le commandement de l'aguid Khozzam. Godard assure le service de sûreté des tirailleurs, de la pièce et du convoi.
Le sentier se faufile en innombrables lacets, à proximité de la rive droite du Bat-Ha qu'il touche même parfois, si étroit qu'il ne permet que la marche par un ; souvent l'herbe haute de deux pieds le cache sous une voûte de chaumes. De chaque côté, une forêt naine épineuse, d'une extrême densité, au sol étouffé sous les broussailles et à travers laquelle les flanqueurs ont peine à se mouvoir ; un terrain merveilleusement propice aux embuscades d'un ennemi comme celui au-devant duquel nous marchons. Des branches rabotent ou flagellent au passage, agrippent de leurs pointes aiguës, les acacias surtout, aux dards si meurtriers: Chok, chok (épine, s'évertue à crier l'homme qui me précède ; constamment il faut se coucher à plat ventre sur l'encolure ; puis ce sont des lianes enchevêtrées qui vous décoiffent ou vous étranglent ; mais, de ces massifs arborescents laids et monotones, à cette heure où le soleil n'a pas encore bu la légère rosée, il vient des parfums capiteux, des senteurs
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aromatiques de sèves résineuses, comme s'ils voulaient se faire pardonner d'être aussi nus et indigents et aussi désagréables.
A sept heures la piste s'enfonce subitement dans le Bat-Ha; elle traverse le lit, très large toujours, entre ses escarpements de six à sept mètres et garni d'une épaisse couche de sable fin qui recouvre les boulets des chevaux.
Nous avons franchi quinze kilomètres depuis Chibina. La journée s'annonce très chaude ; la marche sous ces tonnelles épineuses où pas un souffle d'air ne circule, où flotte une poussière impalpable soulevée par notre passage, où, minuscules, à peine entrevus, nous assaillent des insectes affamés, est surtout pénible pour les tirailleurs ; les haltes s'imposent plus fréquentes et prolongées ; par suite, c'est à huit heures et demie seulement que l'avant-garde est à proximité du point d'eau de Birket-Sadet, à trois kilomètres du village de Dokodji ; après un coude prolongé dans le sud-est, la piste y joint encore, mais en pente douce cette fois, le chenal du fleuve ; c'est le point choisi pour notre campement d'aujourd'hui ; déjà, à l'extrémité de la tranchée, à l'orifice d'une gaine de verdure, j'aperçois un coin de sable doré, lorsqu'Acyl, parti en avant depuis quelques instants, revient au galop : « Dans le Bat-Ha, plus de cent puits ont été creusés cette nuit même, me dit-il; mes hommes viennent d'apercevoir des groupes à cheval : l'aguid Mahamid n'est pas loin !... »
Vite j'envoie prévenir le capitaine. A peine m'a-t-il joint et la tête de l'avant-garde débouche-t-elle dans le Bat-Ha, que l'aguid Khozzam avec un paquet de cavaliers se précipite à son tour : Oaadaï koulloii dia (tous les Ouadaïens arrivent), crie-t-il. A la même seconde, des coups de fusil partent de la rive droite.
Nous sommes en mauvaise posture : en colonne par un, spahis, cavaliers d'Acyl, tirailleurs, artilleurs, forment un long ruban très difficile à faire manœuvrer dans les fourrés qui l'enserrent ; si l'ennemi a le temps de garnir solidement la rive droite, il nous oblige à l'attaquer en traversant le ravin à découvert et avec de grosses pertes certainement ; de plus, il est extrêmement important de rester maître du point d'eau.
Le capitaine Jerusalemy prend rapidement sa décision : sur son ordre, mes spahis et le contingent d'Acyl se ruent à toute allure à travers le fleuve ; par bonheur, le talus opposé n'est pas trop escarpé pour que les chevaux puissent le gravir. En quelques minutes j'ai pu établir, perpendiculairement à la berge, au combat à pied, une ligne de cent vingt tireurs ; tout le reste de la colonne a pris une formation identique sur la rive gauche, à l'exception d'une section de tirailleurs qui m'est encore adjointe, commandée par le sergent Boubou-Dialo ; j'ai ainsi à ma disposition environ cent cinquante fusils. Avec une
autre section, de Villeneuve est en trait d'union des deux ailes dans le lit même, ayant en outre la garde du convoi .
Il était temps que la ligne fût formée ; en face et à deux cents mètres seulement, une fusillade très nourrie fait retentir les bois ; une grêle de balles pleut dont la majorité frappe trop haut, brisant les menues branches qui tombent avec un bruit mat sur nos casques de liège ; d'autres ricochent plaintivement. Néanmoins, au bout de très peu de temps, trois tirailleurs et deux spahis sont atteints, ainsi que quatre hommes d'Acyl ; près de moi, je vois s'affaisser un de mes spahis arabes, Mohamed Djellaba :
— Tu es blessé? lui dis-je.
— Oui, au pied, me répond-il en se relevant, mais ce n'est rien. En vain, quelque temps après, voyant qu'il souffre et se tient avec
peine, j'insiste pour qu'il se rende près du docteur.
— Moi vouloir rester avec camarades, répond-il obstinément. Un genou à terre, froids et calmes, les réguliers exécutent les feux
de salve prescrits pour épargner les munitions. Guerry dirige ceux des spahis. Le sergent Boubou-Dialo, unOuolof de type très pur et distingué, debout au port de l'arme derrière sa section, commande, comme à l'exercice, avec un sang-froid et une fermeté qui attirent mon attention. Je l'entends admonester ses hommes :
— Tu n'as pas la crosse à l'épaule !... lève le coude droit!.,. Aux salves des Lebel répondent celles des carabines, plus sèches,
déchirantes ; les hommes d'Acyl eux-mêmes, subissant l'ascendant de cette discipline, tirent sans trop se presser et observent la recommandation de ménager les cartouches.
Le feu de l'ennemi ne faiblit pas ; ronflements des grosses balles rondes ou sifflements des projectiles de petit calibre se font entendre sans répit ; des paquets de feuilles, des débris de bois nous sautent au visage ; les renseignements étaient vrais, l'aguid Mahamid dispose certainement d'une grosse quantité de munitions. Son effort principal s'est porté de mon côté ; la fusillade est moins nourrie vers notre aile droite ; le chef ouadaïen s'est sans doute rendu compte que là se trouve la seule pièce de canon. Il est dilïicile de repérer l'emplacement de nos adversaires ; contrairement à leurs habitudes, ils combattent en silence et, comme toujours, tirent merveilleusement parti des moindres accidents de terrain : la fumée, de temps en temps des taches blanches de boubous et de chéchias, ou le léger désordre causé par l'enlèvement d'un chef atteint que l'on emporte, permettent seuls de préciser quelque peu le but des salves.
Vers neuf heures et demie, Acyl me prévient qu'un groupe essaie de tourner l'extrême gauche formée par ses tireurs ; effectivement, à peine me suis-je porté vers eux pour les placer face à gauche
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qu'une décharge les prend d'enfilade, en couche cinq à terre pendant que sur le front le feu redouble.
Le petit nombre de réguliers dont je dispose, leurs pertes sensibles déjà, compliquent la situation de l'aile que je commande ; j'envoie demander au capitaine de me renforcer de la section de Villeneuve ; avant qu'elle arrive, c'est le canon qui me fournit l'appoint désiré et relève le moral des auxiliaires un peu ébranlé. Guidé par la violence de la fusillade, Blard l'a fait pointer dans la direction de mes assaillants ; deux obus bien dirigés viennent éclater sur leur ligne, y jetant le désordre et donnant en même temps à notre tir un but apparent.
Le capitaine Jerusalemy est accouru sur les entrefaites. Le moment est bon pour sortir de notre rôle défensif dans ce duel sous masques ; à son signal, sur toute la ligne, la charge sonne. Les baïonnettes produisent, au centre africain, un effet considérable, bien souvent constaté ; cette fois encore, 1 effet est le même : cette ligne qui a subi sans broncher, à moins décent cinquante mètres, des feux de salve bien ajustés, est prise de panique passagère ; le feu à volonté des spahis et le tir à mitraille de la pièce la déciment pendant le court instant où, dans leur fuite, les Ouadaïens bondissent à découvert ; derrière eux nous progressons, mais péniblement, chacun obligé de faire sa trouée ; il me faut distraire plusieurs combattants pour aider, tâche ardue, à faire avancer les chevaux haut le pied.
La correction de nos salves a porté ses fruits ; sur la ligne opiniâtrement tenue depuis une heure par les troupes de l'aguid Mahamid, les balles, trouant sans peine les frêles abris des troncs, ont jonché le sol de cadavres, crispés, tordus, allongés de toute leur longueur ; presque tous sont vêtus de tuniques blanches et bleues ; fusils et cartouchières ont été soigneusement enlevés ; des formes humaines que la vie n'a pas encore quittées s'agitent dans les halliers et gémissent : .4/ me, al mé (de l'eau) ; le sol sablonneux porte par endroits les traces de traînées des chefs ou des hommes de race noble que l'on n'a pas voulu laisser entre nos mains. On distingue nettement le chemin des obus : arbres coupés net, grands pans de verdure, taillis fauchés.
Mais bientôt l'ennemi s'est ressaisi ; profitant de ravinements étroits, perpendiculaires au Bat-Ha, il s'y agrippe, et son feu reprend aussi nourri. Il est onze heures ; le soleil féroce darde tout blanc, incendie cette futaie aux arbustes serrés comme les pieux d'une palissade. Il fait une chaleur atroce ; l'air surchauffé tremblote devant les yeux éblouis ; nos vestes sont trempées de sueur, les gorges flambent ; le casque, si léger qu'il soit, étreint terriblement les
tempes ; les hommes d'Acyl se sont débarrassés de leurs boubous et combattent à demi nus. Sur mon ordre, le sultan a organisé des corvées d'eau qui nous apportent le réconfort fétide, tiède et boueux de leurs peaux de bouc ; avantage inappréciable pour nous d'avoir pu rester maîtres du point d'eau ; cruellement nos adversaires doivent souffrir de la soif. Un indigène qui arrive des puits m'aborde à ce moment et me dit : « Un blanc est mort ; je lai vu porter du côté du convoi dans le Bat-Ha. » Lequel des camarades le sort a-t-il désigné ? L'homme ne peut le préciser.
Cependant, changeant de tactique, ne laissant devant moi que des essaims de tirailleurs, l'aguid Mahamid a porté tout son effort sur notre droite ; mais il s'y bute au gros de nos réguliers, — la section de Villeneuve a rallié de ce côté. — La fusillade y est intense ; puis, à un moment donné, nous entendons de longs hurlements ; furieux delà résistance de cette poignée d'adversaires, les Ouadaïens se sont rués sur elle en masse ; un petit nombre arrive au corps à corps ; un feu rapide bien dirigé, les boîtes à mitraille font, à bout portant, dans la cohue, des brèches formidables ; l'ennemi est refoulé et dispersé ; un étendard reste entre les mains du spahi Boubou-Soumaré. Profitant du désarroi, toute notre ligne s'est élancée de nouveau à la baïonnette ; en vain l'aguid Mahamid essaie-t-il de se cramponner encore, devant moi, à un ravin du Bat-Ha ; notre droite a pu opérer un mouvement de conversion ; à partir de ce moment les Ouadaïens ne peuvent tenir sous les feux convergents ; la partie finale s'est jouée ; il est deux heures trente ; à une certaine distance, on entend des sons de tambours et de trompettes, des cris d'appel, des clameurs confuses, puis le silence se fait.
Le dénouement de la crise nous a menés sur les pentes débroussées qui s'élèvent du Bat-Ha au village de Dokodji. Dans un rayon étendu autour des cases, qui surplombent d'une quinzaine de mètres le lit du fleuve, on a opéré le débroussaillement ; mais c'est l'unique nœud de lumière à l'entrecroisement des pistes, qui seules mettent leur déchirure dans la forêt dense où l'ennemi s'est évanoui ; il ne faut pas songer à y lancer les spahis ; nos sabres sont, hélas ! condamnés à rester au fourreau.
Peu à peu les diverses unités ont gagné le point de ralliement fixé à l'est du village. L'appel est fait ; il manque trente-ci«iq réguliers tués ou blessés ; les auxiliaires comptent huit morts et six blessés. Le docteur établit son ambulance dans les cases les plus spacieuses en lisière ; undes.plus grièvement atteints parmi les nôtres est le maréchal des logis Aurousseau, du peloton Godard ; une balle de gros calibre, brisant la clavicule gauche, a traversé le cou de part en part, frôlant la carotide ; la perte de sang a été grande ; Bouillez se
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montre inquiet ; c'est Aurousseau qui me fut signalé mort vers onze heures du matin. Mon brave Mohamed Djellaba, atteint, je l'ai raconté, dès les premiers coups de feu, vient d'être pansé ; la balle a broyé le pied du pouce au médium ; on l'a amputé des débris des trois doigts ; et c'est avec cette blessure qu'il a combattu jusqu'au bout... Je lui ai donné une vigoureuse poignée de main.
La nuit est venue, mais la chaleur reste oppressante *, la terre rend tout le feu qu'elle a couvé aujourd'hui ; il faut élargir bien fort les poitrines pour emplir les poumons.
Au flanc de la croupe qui porte Dokodji le détachement s'est formé en carré, adossé aux dernières cases du village. Sur le chaume dru, fatigués des douze heures de marche et de combat, les hommes dorment déjà pour la plupart, étendus à un pas d'intervalle, les oreilles enfoncées dans la chéchia : dans un angle, la pièce allonge sa gueule sur la pente qui conduit au fleuve ; à l'intérieur, les chameaux entravés, les chevaux attachés en cercles ; à cent pas, les baïonnettes des sentinelles jettent par intermittence leur scintillement. Un calme lourd s'est fait partout ; on ne cause pas, on repasse lentement, heure par heure, la succession de souvenirs ; beaucoup d'impressions hâtivement fixées dans la fièvre de fumée, de sang et de soleil, défilent maintenant, les nerfs remis en place, avec une lenteur et une précision étranges : c'est la première fois que les bannières de Doudemourrah se présentent groupées, commandées par les chefs les plus réputés, pour se mesurer avec les troupes d'occupation du Tchad ; c'est exceptionnellement aussi que nous avons eu à lutter avec une troupe ainsi constituée, on ne peut dire en rase campagne, le pays qui nous entoure ne permet pas l'expression, tout au moins au hasard du terrain. Les noirs soudanais, très braves, mais sachant leur infériorité vis-à-vis de nos manœuvres, qu'ils redoutent et qui les déconcertent, préfèrent le plus souvent s'appuyer aune enceinte quelconque où le courage physique individuel reprend toute son importance ; on a vu ici même, au Tchad, une armée entière de Rabah se mobiliser à la rencontre des troupes de la mission Gentil, mais, arrivée à bonne portée, s'arrêter et construire rapidement un réduit palissade. Jusqu'ici, nous n'avions connu des Ouadaïens que rezzous de bandes en terre à esclaves, incursions quelquefois punies par nos rapides autant qu'audacieuses randonnées en riposte ; ces simples coups de main nous avaient amenés à voir ces adversaires sous un jour bien différent de celui sous lequel ils viennent de nous apparaître ; combien de fois ai-je entendu au Tchad plaisanter le « terrible péril ouadaïen ». Bien souvent je l'ai
raillé moi-même ; iiier soir encore, pourquoi le nier ? — à surmonter danger plus grand, gloire plus vive, — nous péchions tous par présomption. Aujourd'hui, plus de cinq heures d'efforts ont été nécessaires à deux cents réguliers, vieux soldats aguerris presque tous, appuyés par une pièce de canon, pour venir à bout dune troupe huit à dix fois supérieure en nombre certes, mais ayant contre elle les énormes facteurs que sont un armement supérieur, une discipline et une éducation militaires accomplies, la soif aussi, la terrible soif sous le soleil impitoyable ; près d'un sixième de notre effectif est atteint ; notre faible butin se réduit à deux étendards, une dizaine de fusils et une centaine de cartouches. Un détail nous a beaucoup frappés, c'est la facilité de manœuvre de nos adversaires, leurs mouvements tournants parfaitement dessinés et réglés, appuyés par un feu violent du front au moment voulu, leurs bonds de retraite échelonnés de façon à se soutenir les uns les autres ; tous principes de tactique dus sans aucun doute à l'éducation des Tripolitains, nombreux dans leurs bannières ; tout à l'heure on nous a apporté la tête de l'un d'eux, au teint blanc, moins basané que le nôtre, à la bouche fine, ornée de longues moustaches blondes. Acyl Ta reconnue pour être celle de Mohamed-Fizzan, depuis plusieurs années l'hôte d'Abécher et l'homme de confiance de Doudemourrah et de l'aguid Mahamid.
Le capitaine nous a appelés en conseil de guerre : les chefs de groupe viennent défaire leur compte rendu au sujet des munitions; en joignant celles qui restent aux mains des hommes au petit approvisionnement de réserve, bien ébréché lui aussi au cours du combat, il sera possible de donner trente cartouches par fusil ou carabine ; les munitions des auxiliaires sont complètement épuisées. Les Ouadaïens ont certainement regagné leur camp retranché d'El- Krenik ; c'est le point d'eau le plus rapproché dans l'Est après Dokodji. Aller les y attaquer avec moins de cent cinquante réguliers, — il faut déduire nos pertes au feu, l'escorte à laisser aux blessés, — avec un aussi maigre approvisionnement en munitions serait folie ; l'avis est unanime. 11 est décidé que si cette nuit une nouvelle offensive de l'ennemi n'a pas modifié la situation actuelle, demain matin on fera retraite sur Ati.
Minutieusement a été indiqué à chacun de nous son rôle en cas d'attaque subite; les cartouches sont réparties; on a convenu des tours de veille jusqu'au point du jour. Nous allons nous séparer pour rejoindre chacun nos hommes, lorsque deux vigoureux « Qui vive? » nous arrêtent, lancés par une sentinelle sur la face ouest du carré. Une phrase d'arabe jetée en réponse et dans la pénombre se profile une longue silhouette à cheval : c'est un courrier envoyé d'Ati par le
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sergent à qui incombe le devoir pénible de la garde du poste ; ce sont des lettres de France qu'il apporte, le messager béni ! Le sous-officier a tenu à nous les faire parvenir aussitôt ; il en sait le prix et n'a pas voulu qu'elles attendent, que d'aucunes ne joignent jamais peut-être leur destinataire. Et, remplis de joie, nous voici accroupis près du feu, précipitamment avivé, qui servit à cuire le souper, tendant fébrilement la main à l'appel de notre nom, déchirant les enveloppes chiffes, sur lesquelles chaleur et humidité ont posé leur patine, pour nous repaître, aux éclats de la flamme pétillante, des chères lignes écrites aux derniers jours de novembre 1907. Oh I le plus doux, le plus efficace calmant qui pût venir pour apaiser la fièvre de ce jour !
Je suis allé m'allonger à côté des spahis, sur la couche qu'a voulu me composer Demba-Ba, avec des nattes prises au village et du chaume arraché à ses huttes. Au-dessus de moi le ciel parfaitement pur, éclatant d'étoiles, est d'une profondeur démesurée ; les cases de Dokodji, la masse épaisse des bois paraissent grandies vingt fois. Il semble que la nature soit terrorisée d'avoir vu la mort faucher si souvent aujourd hui : pas un crissement d'insecte ne se fait entendre, pas un bruissement, pas un hululement ; rien des sonorités habituelles de la nuit tropicale. Ce silence n'est troublé de loin en loin que par le cri de souffrance d'un de nos blessés, un ronflement de dormeur, le grincement de mâchoires d'un chameau qui rumine, ou un ricanement des hyènes accourues à la curée sur le champ de carnage d'où montent déjà des bouffées méphitiques. Cadre impressionnant au point que longtemps, malgré la fatigue, j'ai senti venir puis s'éloigner alternativement les approches du sommeil, demeuré aussi sous le charme de l'évocation par les chères missives, des choses et des êtres chéris de France.
Aucune alerte cette nuit du côté de l'ennemi ; mais, au cours de ma veille, à onze heures du soir, j'ai été attiré vers les cases où sont les blessés par des cris et des gémissements. Un tirailleur atteint à la poitrine se débattait dans d'affreuses souffrances ; il a rendu le dernier soupir une demi-heure plus tard ; puis ce fut le tour d'un autre à deux heures du matin.
Je viens d'entendre des gens d'Acyl raconter à un sergent sénégalais que les pistes allant vers El-Krenik sont couvertes de cadavres ou d'agonisants. Le désir de rapines dominant la fatigue chez quelques-uns de ces satanés pillards, ils ont passé la nuit à dépouiller les corps ; j'ai l'explication de plusieurs coups de feu isolés entendus hier soir, pendant que je veillais ; des blessés ont dû se défendre...
Pendant que les camarades s'occupent de faire creuser des tombes, de procéder avec les honneurs réglementaires à l'ensevelissement de ceux des nôtres qui ont succombé, j'ai organisé un chantier pour la construction de brancards ; les cases de Dokodji fournissent heureusement et amplement les matériaux nécessaires. A midi, tout est prêt et, malgré la chaleur, la trentaine de nos blessés amorce la retraite sur Ati, portés par des hommes du sultan et des indigènes réquisitionnés au village.
Parti au début de la marche avec l'avant-garde, j'ai dû m'arréter ensuite pour prendre des ordres du capitaine. Le triste convoi qui suit immédiatement, défile alors sous mes yeux. En tête, les moins grièvement atteints ballottent au dos des chameaux, seuls ou par deux. Juché sur la bosse d'une grande chamelle lippue, j'aperçois le spahi Arouna-Ba ; la cuisse traversée hier, dès le début du combat, il n'a pas voulu plus que Mohamed Djellaba quitter son poste ; maintenant il paraît souffrir beaucoup; un gargouillis de sang rougit la large culotte de toile ; ses traits sont crispés ; à califourchon sur une pile de couvertures, il s'accroche des deux mains au long pommeau du bât pour garder Téquilibre dans le balancement rythmé, courbant le buste à tout instant afin d'éviter le soufflet des branches. Derrière la file d'animaux, une civière, puis une seconde, toutes les autres, plus ou moins échelonnées le long du sentier, suivant la vigueur des porteurs sans cesse trébuchants. On y a couché les corps aussi douillettement que possible sur une épaisseur de paille ; le soleil d'une heure y tombe cru, éblouissant ; des bras, des jambes bottées de filali dépassent les bords, se raidissent dans une crispation. Au moment où la cinquième ou sixième passe à ma hauteur, le tirailleur qu'elle porte se soulève d'un coup et, les yeux hagards, dilatés, se prend à déclamer très haut, d'un ton prophétique, en dialecte bambara, — des mots sans suite, me dit un brigadier qui chevauche près de lui ; — c'est l'hallucination des dernières heures ; bientôt les paupières battent, il retombe lourdement ; il a un grand trou à la poitrine et sera mort sans doute avant notre arrivée à (^hibina. Chaque cahot de la civière qui suit est marqué par une lamentation ou un cri déchirant ; je n'y vois qu'une tête emmaillotée de linges sanglants. Derrière encore c'est Aurousseau, sans autre abri qu'une couverture jetée sur quatre supports : il ne respire qu'avec beaucoup de peine ; du cou troué en deux endroits et horriblement gonflé, un râle siffle ; le visage tuméfié est méconnaissable. Navrantes, les plaintes de ces pauvres êtres dévoués qui souffrent !
31 mars. — Nous sommes rentrés à Ali. Le commandant Julien y est arrivé aussi venant de Yao.
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Ce soir, à cinq heures, a point sur la piste de l'Ouest un groupe de tirailleurs montés, conduits par un Européen ; c'était l'avantgarde de la troisième compagnie sous les ordres du lieutenant Cargemel. Le gros, avec le capitaine Mongin et deux sous-officiers européens, entrait au poste une heure plus tard ; la troisième compagnie a été appelée de Melfi par le commandant au lendemain de son retour d'une colonne de répression vers N'délé (nord de Fort-Crampel), la capitale du sultan Senoussi, à 300 kilomètres d'ici. Depuis trois mois, hommes et gradés de cette unité courent la brousse ; ils ne se plaignent que de n'avoir pas eu assez de coups de fusils à tirer, sont désolés d'être arrivés trop tard pour participer au combat de Dokodji, mais comptent prendre leur revanche bientôt.
P'' avril. — Un autre blessé de Dokodji a succombé cette nuit, après avoir rempli longtemps le camp de sa plainte régulière et lasse. On vient de l'enterrer ; il inaugure le cimetière d'Ati. Aurousscau va un peu mieux, mais sa blessure rend très difficile son alimentation avec du lait ou du bouillon même.
La zeriba d'Ati renferme en ce moment deux cent soixante tirailleurs, soixante-dix-huit spahis, la batterie d'artillerie au complet ; Acyl et ses soldats sont établis à deux cents mètres, dans un petit village. C'est là, pour le centre africain, une force respectable qui permet d envisager avec confiance une nouvelle offensive des bannières de Doudemourrah ; en revanche, nourrir toutes ces bouches d'hommes et de chevaux est un sujet de grosses préoccupations. La ration quotidienne de grains nécessaire est de huit cents kilos. ♦ Or, tout le pays autour de nous n'est plus qu'un désert ; nomades, sédentaires qui nous paient impôt ont fui vers le nord et l'ouest devant la menace d'invasion ouadaïenne. Les riches régions de Moïto et de Fort-Lamy, les vrais greniers du territoire militaire, peuvent seules nous venir en aide, mais elles sont fort éloignées ; nous approchons en outre de la fin de la saison sèche, époque à laquelle les réserves de mil sont à peu près épuisées dans les silos. Un mois au moins va être nécessaire pour organiser les convois d'animaux porteurs, bœufs et chameaux, réunir les quantités de grain requises et les faire parvenir jusqu'à nous.
Le gros appétit des chevaux étant, en l'occasion, le plus inquiétant, le commandant décide qu'incontinent je vais les mener à Barouella, manger la réserve dont j'ai heureusement muni le camp. La troisième compagnie m'y aidera ; elle m'accompagne en entier.
Les soixante-dix-huit spahis survivants de notre bel escadron sont, par suite de nouveaux ordres, passés sous mon commande-
ment et comptent dans l'administration de la première compagnie (celle d'Ati). Godard, arrivé au terme du séjour réglementaire au Tchad, nous dit adieu pour prendre la route de France.
Mon petit camp de Barouella, organisé pour loger une soixantaine de personnes avec une trentaine de chevaux, donne maintenant asile la nuit au quadruple. Dans les flancs de sa zeriba, tirailleurs et spahis s'entassent pour dormir, dans les plus petits espaces vides entre le hangar-écurie et les cases *, les Européens reposent à une extrémité de ce dortoir d'où viennent des senteurs violentes, odeurs fauves des hommes, odeurs musquées et poivrées des chameaux et des chevaux.
Chaque jour Acyl nous fait visite, apportant le bagage de nouvelles de ses espions. Tous les renseignements s'accordent au sujet des pertes subies par les Ouadaïens : sept à huit cents sont morts, tués sur place, ou des suites de leurs blessures. Pourtant, dans Abécher on exulte, on crie victoire. Malgré la grandeur des pertes, cette idée de victoire a été facilement implantée par les chefs de Dokodji, répandue à dessein dans toutes les régions du Tchad sous notre pavillon, avec cette rapidité inouïe que mettent à se propager les nouvelles en Afrique. C'est toujours pour nous une énigme stupéfiante, cette poste noire, cette communication presque télégraphique à des distances très grandes, par-dessus les espaces désertiques et la brousse épaisse et dans un pays où la densité de la population est quinze à vingt fois moindre que celle de France. Encore un exemple étonnant : je reçois aujourd'hui, 7 avril, de Fort-Lamy, une lettre où on me demande des détails sur l'affaire de Dokodji ; elle a été connue à Fort-Lamy le surlendemain, par les récits des indigènes, alors qu'il est impossible au courrier le plus rapide de couvrir, en moins de six jours, la distance entre les deux points.
La conviction d'un succès éclatant des Ouadaïens a été aisée à imposer, en ce qu'elle s'est appuyée sur le fait qu'aucune poursuite n'a suivi le combat, qu'immédiatement après nous avons battu en retraite, sans butin, — un critérium en pays africain, — et emportant péniblement de nombreux blessés.
Il serait difficile de s'illusionner sur l'état des esprits en répercussion de ces nouvelles habilement propagées ; aucun des villages du Medogo, désertés il y a un mois, à la première approche des Ouadaïens et aussitôt après mon départ de Barouella, n'a été réoccupé. Tous les idoines ont fui dans les régions semi-désertiques au nord du Bat-IIa ; les vastes contrées englobant les postes d'Ati, de Barouella, de Yao même ne sont plus qu'un désert absolu. Fait toujours redoutable en
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des pays comme ceux-ci, notre prestige a subi un sérieux accroc.
Cependant les jours se passent et se ressemblent, sans que soit signalé le moindre symptôme d'une nouvelle offensive de l'aguid Mahamid ; ses troupes sont campées à Birket-Fatmé Doudemourrah les a seulement renforcées de deux « bannières » (environ six cents fusils). Peut-être ce répit est-il dû à la nouvelle de IWrivée de nos propres renforts ; en outre, nous venons d'apprendre que, dans un raid audacieux, le lieutenant Ferrandi, commandant le peloton des méharistes du Kanem, a atteint les puits d'Arada (cent vingt kilomètres au nord d'Abécher), où il a tué à, l'ennemi une centaine d'hommes ; diversion importante que cette action vigoureuse en ce moment sur le flanc ouadaïen.
Nous ne savons, d'autre part, rien des intentions du commandant; des lettres des camarades signalent que les travaux de construction d'Ati sont toujours bien peu avancés, réduits à la seule main-d'œuvre de la garnison.
Un jeune tirailleur sénégalais de la troisième compagnie, engagé depuis un an à peine, a tenté de se suicider avec son Lebel ; il n'a réussi qu'à se loger une balle dans le bras. Il a été impossible de lui faire dire les motifs de son acte. Après l'avoir flétri en termes énergiques devant les spahis et tirailleurs assemblés pour la manœuvre quotidienne, le capitaine Mongin a déclaré que le soldat assez lâche pour agir ainsi en face de l'ennemi, n'était plus digne d'aller au feu ; on a enlevé à l'homme fusil, cartouches et baïonnette ; son bras a été pansé, la blessure était d'ailleurs légère, et il a été conduit en prison.
J'ai fait venir Abdherraman, toujours réfugié au camp d'Acyl, et l'ai sommé de se mettre en route pour rechercher ses sujets, les rassurer et les ramener au bercail. Il n'a su me répondre que par des lamentations et des Allah ! Allah ! éplorés, en levant au ciel ses bras mafflus. Inconsolable, il l'est toujours sans doute, mais certes il doit regretter aussi, amèrement, de nous avoir lancés sur les traces des ravisseurs de son Hélène.
S mai. — Hier matin, rentrant d'une longue promenade avec les spahis, je trouve le poste en grand branle-bas, tout le monde dans le feu des préparatifs de départ. Le capitaine Mongin a reçu du commandant l'ordre de rallier Ati ; les tirailleurs sont dans la joie ; ils voient venir le moment de cueillir des lauriers semblables à ceux qu'ils envient aux camarades de la compagnie d'Ati.
Nous sommes partis à une heure de l'après-midi. Le soleil ruisselait ; tout réverbérait et flamboyait ; j'ai réglé ma vitesse de marche sur celle des tirailleurs, qui n'ont pas fait plus de trois kilomètres à l'heure. Marché tout le soir, toute la nuit, sans autre repos que les haltes-horaires.
A trois heures du matin on distinguait, dans la demi-obscurité, la
LES TIKAILLEl'HS N ONT PAS FAIT PLLS DE TROIS KILOMETRES A L HEURE.
ligne épaisse des grands arbres du Bat-IIa ; les tirailleurs ont été laissés libres de souffler en attendant le jour ; les spahis ont mis pied à terre ; à peine TOrient blanchissait-il que je suis reparti en pointe avec eux, m'assurer, avant le passage de la compagnie, que le défilé n'est pas occupé. Rien.
A six heures nous serrons les mains des camarades quilles il y a juste un mois. Une* nouvelle occupation d'El-Krenik par l'aguid Mahamid a motivé l'alerte ; un fort groupe de ses cavaliers est même venu jusqu'à une quinzaine de kilomètres d'Ati, aux puits d'Ambadaye ; mais il s'est borné à assurer la proloclion d'un convoi de
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chameaux porteurs de récipients à eau : la saison sèche tire à sa fin et, quoique le point d'eau dEl-Krenik soit l'un des plus abondants du Bat-Ha, l'aguid Mahamid redoute de le voir bientôt tari par la multitude qui lentoure : notre service de renseignements, parfaitement organisé, a appris qu'il dispose en ce moment de deux mille six cents fusils, dont quinze cents à tir rapide, chiffres sensiblement égaux à ceux de Dokodji ; huit à dix mille pillards suivent encore ce fort noyau de combattants ; si l'on ajoute environ quinze cents chevaux et autant de bêtes de somme, on se fait une idée des difïicultés qu'éprouve Faguid pour nourrir et surtout abreuver son armée.
Qu'allons-nous faire? Allons-nous, dès demain, marcher au combat offert par l'ennemi ?,.. Ce sont les questions qui se pressent sur nos lèvres, avec un peu de la fièvre de l'arrivée.
La réponse est navrante : le commandant a reçu l'ordre de n'engager le combat qu'à la dernière limite, s'il y est absolument contraint par les circonstances, et cela... on le dit à voix basse parce qu'il importe qu'aucun noir ne l'entende. . à cause de la pénurie des munitions. Des expéditions de longue durée, l'an dernier, au cœur du pays senoussiste, de nombreux rezzous sur le Bahar- Salamat. à l'est de Fort-Archambault, de ce côté aussi dans la vallée du Bat-Ha, ont occasionné une énorme consommation de cartouches. Et jamais la situation politique du territoire militaire ne fut plus inquiétante : agitation chez le cheik Senoussi à N'délé, rezzous continus des nomades du nord, viennent s'ajouter au premier gros effort militaire du sultan Doudemourrah ; en. ce qui nous concerne, encore un combat aussi peu décisif que celui de Dokodji, et il ne nous restera ([u'à sauvegarder l'honneur dans une ruée, à l'arme blanche, sur le Ilot ennemi ; par-dessus nous, il submergera ensuite, sans nul doute, toutes ces régions conquises et pacifiées au prix de tant de peines et de sang.
Depuis plusieurs mois, le colonel Largeau, prévoyant de loin cette situation angoissante, a tout fait pour y parer : une demande pressante de munitions a été lancée vers France; l'avis de leur expédition est enfin parvenu ; mais peut-on fixer une date d'arrivée à des colis aussi pesants, de manipulation délicate, soumis à tant d'aléas d'un pareil itinéraire, pour le transit desquels il est même de règle que la présence d'un Européen s'impose ? Nous voilà donc voués à la défensive passive ! Manque de solde, de vivres, de vêtements, ces contre-poids si nécessaires de la discipline chez des troupes mercenaires, manque de main-d'œuvre, d'outillage dans la création des postes, manque de médicaments, j'ai connu souvent au Tchad toutes ces petites misères de notre vie de primitifs ; toujours je les ai vues galvanisées par l'énergie des chefs, l'entrain, le bon vouloir de nos admi-
rables soldats ; mais aussi combien peu elles comptaient, en regard des tristes perspectives d'aujourd'hui !
Mektoiib ! Ce qui est écrit est écrit.
Nous avons trouvé la garnison d'Ati augmentée encore d'une quarantaine de fusils fournis par les postes de Yao, de Bokoro et de Bedanga; les tirailleurs de ce dernier poste ont été amenés par le lieutenant de Jonquières ; on se rappelle que le 19 octobre je le laissai à Bedanga mettant la dernière main à ses bagages pour rentrer en France.
Venus à Ati dans l'espoirde guerroyer, nous allonsy demeurer nousmêmes pour aider de nos bras à l'achèvement des constructions en souffrance depuis trois mois ; un convoi important de grains venu de Moïto assure les isubsistances pour plusieurs semaines. Depuis notre départ on a d'ailleurs travaillé ferme ; il importait avant tout d'achever les travaux du réduit avant la saison des pluies qui vient à grands pas ; assise par assise les briques d'argile en ont élevé les murs à trois mètres ; avec des planchettes, toute une escouade tamponne à petits coups plaqués avec soin l'enduit argileux qui vient d'y être apposé comme protecteur ; sur le bastion sud s'allonge une pièce dé bronze de 37 mm. à répétition, gardée par la chéchia rouge d'un tirailleur ; il sert aussi de magasin à une petite réserve de vivres, upe bien plus petite de munitions ; le commandant Julien s'est établi à l'intérieur du bastion nord. — En dehors, une première case est occupée par les capitaines Mongin et Jerusalemy, une case quadrangulaire à profil de résidence européenne, qui met comme toutes ses pareilles une note de dépaysé dans ce paysage presque inviolé ; sur son prolongement une construction semblable s'est péniblement élevée aussi ; elle abrite dans ses flancs les lieutenants Legrand, Blard, de Jonquières, de Villeneuve, le docteur Bouillez et moi-même ; nous y voisinons jour et- nuit dans une intimité jamais ternie par le moindre nuage.
Deux heures après midi. J'ai résisté au désir de l'écrasante sieste ; sur un pupitre de cantines érigées dans un angle de la large vérandah, j'écris ces notes : des nattes abaissées font une ombre lourde de trente-deux degrés, violemment ajourée par quelques rais de soleil se réverbérant sur le sable; des mouches-maçonnes passent et repassent vous fleurant de leur bourdon agaçant ; dans le clair-obscUr nos couches s'échelonnent : quatre pieux fourchus, un cadre de bois, recouvert de sa couche de paille qui dégage une odeur agreste, surmonté de perches auxquelles s'attache la moustiquaire ; à l'extrémité du dortoir, fixée au toit, la bâche sous les plis de laquelle s'abritent les grandes ablutions de la communauté.
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Près de moi, avec cet enduit indigène fait de graisse et de cendres — il est loin mon dernier pain de savon ! — Tourgou frotte avec acharnement une de mes vestes rouges, bien ternie, blanchie par places sous une morsure plus violente du soleil. Un autre boy de plus haut style s'escrime sur une culotte blanche, armé d'un minuscule fer à repasser ; allongé sur le sol, un troisième sieste à grands coups de trompette, bouche bée, le nez en l'air, narguant la boulimie des mouches qui fourragent dans les narines. A mes pieds, étendue sur une natte, voici la douce Aché, jeune, poupine, Djellaba du Nil au teint clair, aux gestes endoloris d'enfant, les fins cheveux soigneusement roulés en vrilles autour des tempes, la ligne droite du nez s'harmonisant avec celle de la bouche au pli sinueux et mobile. Aïcha, son inséparable, une Arabe noire que depuis peu, elle aussi, toucha la puberté, sommeille, le bras passé autour du cou de son amie ; chez celle-ci le profil est plus accusé déjà, la bouchedédaigncuse ; la tête est couverte d'une soie qui l'embéguine dans ses plis bleutés ; le bas du corps fluet s'enroule comme celui d'une momie dans le pagne bleu aussi ; il cambre une taille élastique et ferme que ni la maternité, ni les artifices de la civilisation n'ont déformée et s'arrête un peu au-dessus des reins, sans avoir rien à soutenir de charmes qui pointent insolemment. Dans cette baie qui tient lieu de porte, la plantureuse Mabrouka, la si bonne fille ! est aux mains de sa vieille Zenaba, qui, d'un doigt expert, armé du peigne bidenté, dresse le savant édifice de sa coiffure compliquée de Bornouane ; sous sa main experte, des papillotes en quantité hérissent toute la tête, séparées par des raies polygonales. Puis, voici qu'accourt la rieuse, folle et coquette Fatimé, le type parfait, épanoui, de laPeulh au teint mordoré, avec son étrange saveur d'amour et de volupté, son large rire à trente-deux dents, une voix fraîche et un rire clair, sans fêlure, qu'il semble étrange de retrouver si loin d'Europe. Son corps de Rebecca est drapé dans des soieries voyantes et disparates, un collier de louis d'or de France enserre le cou, de lourds anneaux d'argent cerclent les poignets ; elle sautille avec des airs de trottin faubourien, ses babouches jaunes brodées touchant à peine le sol, tire en passant Villeneuve de son somme, en fait autant d'une chiquenaude à Bouillez qui proteste bruyamment, réveille des fusées de son rire le reste de la maisonnée, pendant qu'au dehors les clairons des tirailleurs jettent les notes fraîches du réveil, appelant à la reprise du travail.
Quel sentiment nous pousse vers les jolies filles de Cham ? Avant tout évidemment l'appétit... puis la curiosité, le besoin de peupler une existence solitaire. Fréquemment, dans ces immensités où notre pavillon imprime vingt fois à peine le sceau de possession,
l'Européen vit, pendant de longs mois, seul de sa race, dans un poste séparé du plus voisin par une, deux journées de marche ; du contact continu avec la femme considérée au début comme simple passe-temps, naît alors bien des fois, sinon la fleur bleue, mieux du moins qu'attachement instinctif de mâle à femelle, de la reconnaissance, de la tendresse même ; chez la plupart des Blancs, le sol