‹ De Bordeaux au TchadChapitre 21 sur 23 · MEDAILLE MILITAIRE APRES CINQ BLESSURES DE GUERRE · texte numérisé non relu

MEDAILLE MILITAIRE APRES CINQ BLESSURES DE GUERRE

pline ; elle n'a pas, elle, subi le moindre effilochage ; confiance, abnégation, dévouement, je les vois aussi intacts dans leurs yeux à tous, mes chers, chers cavaliers, bien qu'ils n'ignorent rien de la situation ; de pareils secrets ne se gardent pas dans un camp ; à quelques mots, à des réticences, je me suis vite aperçu qu'ils savent pourquoi nous sommes ainsi quatre cents, refusant le combat offert par un ennemi insolent dont chaque journée d'inaction augmente le moral, avive les sentiments belliqueux, fait croître très au loin le prestige aux yeux des populations, alors que s'émiette notre situation de protecteurs invincibles jusqu'ici.

bohdi;al'x

C'est dans ce cadre morne que j'ai passé une semaine, rongeant mon frein, voyant les heures choir goutte à goutte, rivé aux quatre murs de la zeriba. L'ennemi n'est pas venu. Pendant quarantehuit heures j'ai escompté son attaque, les chevaux sellés nuit et jour, les spahis prêts à se porter aux bastions pour repousser par le feu l'impétuosité d'une première ruée en masse. Il est évident que les Ouadaïens ont connu tout de suite notre marche et notre arrivée au camp ; ils n'ont pas voulu, dans ces conditions, courir les risques d'un coup de main et d'une retraite de près de cent kilomètres, sous la menace d'une attaque de flanc par une troupe sortie d'Ati. De cette surveillance de nos faits et gestes qui plusieurs fois déjà s'est signalée à nous, j'ai eu avant-hier la preuve manifeste: une des patrouilles que je fais circuler dans le Nord-Est m'a rendu compte que, depuis deux jours, des convois de chameaux fortement escortés arrivaient à l'aube au village de Koumka, à 40 kilomètres de Barouella ; les animaux y étaient chargés de mil laissé en grosse quantité par les indigènes au moment de leur fuite et repartaient immédiatement pour Birket-Sadet. J'ai résolu de tenter une surprise. A une heure du matin je donnais le signal du réveil et faisais prévenir l'aguid Khozzam ; une marche rapide nous menait avant le jour à proximité de Koumka ; jusqu'à sept heures du matin, nous sommes restés embusqués, puis, ne voyant rien paraître, j'ai lancé le détachement sur le sentier de Birket-Sadet, couvert, en effet, d'empreintes des grosses pattes spongieuses des chameaux ; en vain, pendant quatre heures, j'ai fouillé la brousse ', à une heure de l'aprèsmidi il fallait se rabattre sur Djurdura pour faire boire les chevaux ; à neuf heures du soir nous rentrions à Barouella, ayant marché en vain plus de seize heures. Le lendemain, un patrouilleur venait m'annoncer que, ce même soir« un groupe de chameaux était entré au village, puis avait transporté le reste du mil dans la nuit à Birket-Sadet.

La chaleur est telle qu'il faut prendre des précautions spéciales pour les cartouches : à partir de huit heures du matin les hommes reçoivent l'ordre de suspendre leurs ceintures garnies du triple rang, à l'abri des murs d'argile du bâtiment très aéré, élevé pour servir de sellerie ; ils les y reprennent le soir.

La zeriba du camp est infestée de petits serpents longs de cinquante à soixante centimètres; en me levant ce matin j'ai failli mettre le pied sur l'un d'eux ; le serpent est un des parasites familiers de tout camp africain; il y vient à la suite des deux autres, rats et souris, dont il est friand. Je crois que, mis de côté le redoutable

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trigonocéphale, il ne faut pas s'exagérer la nocivité des autres ; j'ai eu à soigner, uniquement par la cautérisation, beaucoup de morsures, même chez des sujets infectés depuis plusieurs heures ; des membres enflaient, devenaient très douloureux, mais une seule fois i'ai noté un cas de mort.

8 juin. — Je viens d'écrire au commandant qu'il ne me sera pas possible de tenir plus de huit jours encore àBarouella ; les silos sont presque vides ; et pourtant, les chevaux sont, tout comme à Ati et depuis un mois et demi, rationnés à deux kilos de mil par jour ; en outre, la paille est rare à cette époque et ne contient presque pas de principes nutritifs ; les pauvres animaux, les côtes saillantes sous la peau, le flanc creux, la tête basse, font pitié.

Par bonheur, la subsistance des hommes est un moindre souci : peu chassées, les antilopes sont demeurées à petite distance autour de nous ; Guerry en a tué trois hier matin en une heure de chasse ; moi-même j'ai assassiné à soixante pas un des plus beaux bubales que j'aie eus au bout de ma carabine, lippu, barbu, au poil fauve, mesurant près de 1 m. 50 au garrot et de la corpulence d'un mulet castillan ; la seule viande de ce magnifique animal assure la nourriture du camp pour plusieurs jours.

Un gros œuvre a été le forage de dix nouveaux puits, les anciens, creusés il y a quatre mois, menaçant de tarir; des lames de sabre remplaçaient imparfaitement d'autres outils ; la nappe d'eau s'est heureusement retrouvée, même en cette saison, à moins de deux mètres ; mais de l'eau impotable pour les hommes, chargée en matières végétales, calcaires. Toujours ingénieux, Guerry s'est hâté d'organiser un gigantesque filtre au moyen de plusieurs jarres en terre superposées, percées dans leur fond, emplies de sable et de charbon de bois ; du dernier récipient l'eau ne sort pas moins souillée, grisâtre, et elle barbouille bien désagréablement nos estomacs.

c) jiiij^ . — Un détachement de quinze hommes est arrivé, venant de Melfi, et allant grossir la garnison d'Ati. Quelques instants après son entrée au camp, un des tirailleurs s'est affaissé, tordu dans d'eff'royables convulsions ; une demi-heure plus tard il était mort . Le corps déshabillé, c'est en vain que j'ai cherché la raison de cette fin foudroyante. Une fosse a été creusée à cinquante pas de la zeriba et le cadavre, cousu dans des nattes, enseveli en présence des spahis en armes rendant les honneurs. J'ai prononcé quelques mots. L'excavation comblée, la couche supérieure de sable a été recou-

verte, à défaut de pierres, par des briques d'argile pour mettre le cadavre à l'abri de la dent des hyènes, puis entourée d'une forte clôture. Le cimetière de Barouella est inauguré.

11 juin. — Encore une fois j'ai fait la navette, et suis de retour au milieu des camarades d'Ati, dans la maison commune où je viens de goûter les douceurs du tub réparateur ; depuis quatorze jours je ne m'étais pas déshabillé ; une vraie jouissance, après un énergique savonnage, de passer une chemise fraîche, une des deux qui me restent : la cantine contenant mon linge ayant été oubliée ouverte, les termites s'en sont emparés, et ma misère dépasse maintenant sous ce rapport tout ce qu'on peut imaginer ; je ne mets plus de chemise que les jours de fête.

Mais je reprends à hier mon journal de route.

La nuit dernière, à Barouella, le brigadier de garde me secoue ; un courrier rapide du commandant est arrivé. En hâte, j'allume ma petite lanterne et les yeux flous je lis : « Ati, 10 juin, deux heures « trente soir. Le renseignement suivant me parvient : Taguid Ma- « hamid lève le camp ; il va se porter à Koundjourou, vingt-huit « kilomètres d'Ati ; avant qu'il ait eu le temps de se retrancher de « nouveau, je marche sur lui ; en toute hâte rejoignez-moi, et si « j'ai déjà quitté Ati à votre arrivée, ralliez sur ma trace le plus « vite possible; je compte pouvoir engager l'action dans la matinée

« du n. »

Je regarde ma montre ; il est deux heures un quart. Le messager esquive à temps le furieux coup de poing que je lui lance à la volée ; plus de onze heures pour faire, en courrier rapide, le trajet Ati-Barouella ! A mes coups de sifflet, à mes cris « A cheval », les spahis sont debout instantanément ; dix minutes après nous trottons sur le sentier de Melmelé, sans même attendre que Taguid Khozzam ait tiré ses gens de leur sommeil. Je suis navré ; avec les chevaux très affaiblis qui nous portent^ le minimum de temps nécessaire pour gagner Ati est de neuf heures ; si la colonne a quitté le poste, il est bien douteux que nous la rattrapions à temps ; l'affaire sera certainement chaude et la perte des soixante-dix hommes d'élite que sont les spahis va être un gros atout en moins dans les mains du commandant. Sans cesse aiguillonnés par l'éperon labourant leurs flancs creux, nos braves petits chevaux, comme s'ils comprenaient qu'il y a peut-être encore une chance de ne pas manquer la fête, se trémoussent, secouant leur longue crinière, détalant dans le sable qui semble couler sous leurs sabots. A quatre heures et demie la pointe occidentale des monts du Medogo se dessine dans l'ombre ; à

AOUNI.

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huit heures, notre train se ralentit déjcà considérahlement, sous le feu dusoleil ; àneufheures trente seulement nous défilons en bataille près des cases deDjurjura ; et le soleil est au zénith quand apparaissent les paillotes du village de Mandélé, à deux kilomètres du Bat- Ha ; au galop je lance mon cheval vers le premier indigène aperçu :

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