VIII LETTRE-PRÉFACE
Heureuse diversion aux ennuis du moment. Avec joie les Sénégalais et leur chef partent pour délivrer les captifs et disperser les pillards. Sans doute le succès des résultats ne répondit pas à l'enthousiasme du départ. Et la vie monotone reprit dans l'inaction à Aouni. Mais combien elle est utile et bienfaisante, cette existence en apparence sans but ! Comme elle développe, en la diversifiant à l'infini, l'ingéniosité pratique de l'officier colonial, tour à tour soldat, médecin, vétérinaire, architecte, administrateur ou juge de paix I
Bref, on signale l'arrivée du colonel Largeau. Il a décidé de changer les postes. Vous êtes envoyé à Ati, près du Ouadaï, en plein centre d'action. C'est que « les incursions continuelles des Ouadaïens chez nous, la vente sur la place publique d'Abécher des femmes et enfants capturés à Malabesse, l'inutilité de toutes ses ouvertures pacifiques au sultan Doudmourrah, la nécessité enfin de donner de l'air à nos confins encombrés de réfugiés, toutes ces raisons d'ordre politique et économique ont décidé le colonel, écrivez-vous, à modifier l'organisation de notre frontière.
Et comme vous en êtes joyeux ! L'occasion tant attendue s'offre enfin de faire votre métier de soldat, de faire respecter le drapeau de la France ! Le temps ne vous paraît plus long. Les fatigues s'évanouissent, les privations vous sont légères, La vie est bonne parce que vous la menez dans les voies de l'honneur militaire. C'est là qu'il me plaît de vous guetter, laissant au lecteur la joie de partager vos ardeurs, vos espérances et vos propres joies comme je les ai partagées moi-même.
Enfin, comme moi encore, ce lecteur altentif et ému vous sera reconnaissant de lui avoir montré la beauté du sacrifice qu'à chaque heure du jour et de la nuit, de Brazzaville au Ouadaï, accomplit l'officier colonial pour l'honneur du drapeau, pour la Patrie 1
Votre cordialement dévoué,
Eugène Etienne,
Le 7 décembre 1903, en rentrant du théâtre à Alger, je trouvai sur ma table cette dépêche : « Etes nommé escadron du Tchad, embarquez 15 décembre, Bordeaux. »
Depuis deux ans, fêtais en service comme lieutenant au 5^ chasseurs d'Afrique; mon arrivée à Alger avait coïncidé avec celle de plusieurs officiers des missions Foureau-Lamy et Gentil, de retour de cette belle épopée qui venait, entre autres résultats, de combler en partie la tache blanche des cartes dans le centre africain. Les détails que je connus de ces pays complètement neufs, par les conférences, les récits de mes camarades, me captivèrent comme tant d'autres; f adressai au miidstre des colonies une demande de départ pour Vescadron de spahis que Von venait de créer en même temps quun bataillon de tirailleurs sénégalais et une batterie d'artillerie de même recrutement, afm de tenir les contrées conquises dénommées Territoire militaire du Tchad. Ma demande était agréée bien avant iépoque à laquelle je Vespérais : huit jours consacrés à la traversée de la Méditerranée, aux achats indispensables à Paris, aux adieu.v, et le 15 décembre je m'embarquais au.v appontements de Pauillac près Bordeaux.
Mon premier séjour colonial fut de près de trois années, puis après six mois de repos en France, grâce à l'appui bienveillant de mon ancien chef au Tchad, le colonel Gouraud, f obtenais d'aller retrouver mes spahis et d'accomplir l'in second séjour colonial terminé récemment.
J'ai eu le souci de mon journal de route pendant chacun de ces longs voyages, — il faut de quatre à cinq mois pour se rendre de France au Tchad; — les payes qui suivent sont le recueil des péripéties, souvent journalières, de mon deuxième voyage d'aller, augmentées d'impressions recueillies pendant les étapes des trois autres, toutes péripéties et impressions notées sur le vif, à la merci des gîtes, à tout instant du jour ou des soirées, ce qui peut excuser leur décousu; fy ai joint les faits les plus saillants de mon existence militaire en 1908.
Il n'est pas douteux que lors de mes premières pérégrinations en 190'i ,